reportage

La famille Quander, mémoire vivante des Afro-Américains

Des policiers américains, genou à terre en signe de respect, lors de manifestations en réaction au meurtre de l'Afro-Américain George Floyd. "Cette fois, beaucoup plus de Blancs sont avec nous", souligne Fatima Quander. ©Photo News

À l’heure où les États-Unis combattent plus que jamais le racisme structurel, l’une des plus anciennes familles afro-américaines se confie sur son histoire, sa réussite, son expérience des discriminations et son identité qui fait sa fierté.

C’est une histoire américaine qui commence en Afrique. Au Ghana, plus précisément au sein de la tribu Fanti, dont l’un des membres est enlevé à la fin du XVIIe siècle pour être réduit en esclavage de l’autre côté de l’Atlantique. Il s’appelle Egya Amkwandoh, mais ses maîtres comprendront "I am Quando" ("Je suis Quando"). Un siècle plus tard, le nom finira par donner "Quander".

Aujourd’hui, des dizaines de personnes répondent à ce patronyme aux États-Unis. La plupart vivent entre la capitale, Washington, et les États limitrophes de Virginie et du Maryland. Les Quander, divisés en plusieurs branches, sont considérés comme la plus ancienne famille afro-américaine du pays. C’est en tout cas une des familles possédant le plus de documents historiques pour retracer sa lignée jusqu’en Afrique.

Cette histoire, Rohulamin Quander, un juge à la retraite de 76 ans, aime la raconter. "Nous n’avons pas oublié d’où nous venons", professe dans son jardin de Washington celui qui est devenu l’historien du clan. Avec patience, il livre des détails sur deux de ses ancêtres. Henry Quando, fils ou petit-fils d’Egya, est esclave dans une plantation du Maryland. En 1684, lui et une autre esclave deviennent des "Noirs libres", selon les dernières volontés de leur maître. Le couple aura au moins trois enfants. Henry Quando est considéré comme l’un des premiers hommes noirs à se battre en justice pour ses droits. Malgré ses efforts, une cour confirmera son obligation de payer une taxe car sa femme est Noire. "C’est un des tout premiers exemples de discrimination en raison de la couleur de peau", note Rohulamin Quander.

Une ancêtre esclave de George Washington

Les Quander comptent aussi parmi leurs ancêtres une esclave de George Washinhton, Nancy Carter. Le premier président américain avait décidé, à la fin de sa vie, de libérer tous ceux qu’il possédait dans sa plantation de Mount Vernon. "C’était une bonne décision mais il aurait dû et pu la prendre bien avant", relève Rohulamin Quander. "Son attitude à l’égard des esclaves a changé, explique-t-il. Il a vu leur bravoure en tant que soldats pendant la révolution américaine. Il a réalisé que l’institution de l’esclavage était moralement injuste." Nancy Carter devra attendre 1801 pour être effectivement libérée sur ordre de Martha, la femme de George Washington. Elle épousera Charles Quander, un "Noir libre" dont on ne sait presque rien.

"Nous avons persévéré et, avec du temps et un grand nom, la visibilité de la famille Quander a commencé à grandir."
Rohulamin Quander

Une branche entière des Quander demeurera dans les fers jusqu’à l’émancipation en 1863. Les autres, jouissant d’une certaine liberté tout en étant discriminés, achètent des terres, cultivent du tabac ou du maïs, commercent et contractent des dettes… autant d’activités qui laissent des traces dans les archives. "Nous avons persévéré et, avec du temps et un grand nom, la visibilité de la famille Quander a commencé à grandir", raconte Rohulamin Quander.

Aujourd’hui, des rues et même une école portent le nom Quander. Des cousinades sont organisées chaque année et plusieurs d’entre eux sont allés au Ghana pour voir le lieu où tout a commencé et rencontrer la famille ancestrale. Les Quander considèrent qu’ils ont un rôle actif d’entraide dans leur communauté, notamment à l’église. "Nous avons une responsabilité, celle de maintenir et de représenter notre famille. Il est impératif pour nous de montrer l’exemple, d’être des modèles", insiste Rohulamin Quander, diplômé, comme beaucoup dans sa famille, de l’Université Howard. Cet établissement de Washington, parfois surnommé "Black Harvard", est né pendant la ségrégation et a formé une bonne partie de l’élite afro-américaine. Beaucoup de Quander sont professeurs, médecins, avocats. "Nous avons quatre généraux dans la famille", affirme Rohulamin Quander. Certains cousins travaillent même aujourd’hui à Mount Vernon, la plantation transformée en musée. Tout un symbole.

"L’accomplissement des personnes de couleur au XXe siècle est largement dû à l’éducation acquise au XIXe siècle."
Rohulamin Quander

"L’accomplissement des personnes de couleur au XXe siècle est largement dû à l’éducation acquise au XIXe siècle", relève l’historien de famille. Il adopte la même analyse au sujet du mouvement pour les droits civiques des années 1960. "Tout remonte à l’émancipation de 1863. Nos ancêtres se sont retrouvés ‘libres’ mais sans terre ni argent ni endroit où aller. Beaucoup sont restés dans les plantations. Le Ku Klux Klan s’est donné pour mission de nous maintenir sous domination, de faire de nous des criminels. Et il a réussi, dans une certaine mesure."

À la suite de la Guerre civile américaine, les Noirs accèdent enfin à la citoyenneté et au droit de vote au niveau fédéral. Une nouvelle réalité inacceptable pour les États du Sud, qui n’ont toujours pas digéré la fin de l’esclavage et qui appellent à la "Rédemption". À la fin du XIXe siècle, c’est l’arrivée des lois "Jim Crow", qui mettent en place la ségrégation dans les lieux publics jusqu’en 1965. "Il y avait un ruban séparateur dans notre église de famille", se souvient Rohulamin Quander.

À plusieurs occasions, tout au long de cette période, les Noirs américains s’organisent pour défendre leurs droits. En 1909, c’est la création de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), puissante organisation noire encore active aujourd’hui. Les étudiants noirs prennent exemple sur les Blancs et créent des fraternités. Une membre de la famille, Nellie Quander, sera la première présidente internationale de la sororité noire de Howard, Alpha Kappa Alpha. Ces organisations "ont formé la pierre angulaire des intellectuels noirs aux États-Unis", assure Rohulamin Quander.

"Nous avions combattu en France, en Belgique, et nous sommes revenus face à une porte toujours fermée."
Rohulamin Quander

La fin de la Première Guerre mondiale, lors de laquelle beaucoup de Quander ont servi, constitue un dur retour à la réalité pour les Afro-Américains. "Nous avions combattu en France, en Belgique, et nous sommes revenus face à une porte toujours fermée", raconte Rohulamin Quander. Beaucoup de soldats noirs seront attaqués par des Blancs durant l’été 1919, notamment à Washington, sur fond de tensions économiques et raciales.

Ces événements marquants pour la communauté noire, associés aux avancées dans la liberté d’expression – le piquet de grève est reconnu comme un droit en 1940 par la Cour suprême – créent des conditions favorables aux manifestations des années 1950 et 1960. Rohulamin Quander se souvient de la "Marche sur Washington" de Martin Luther King en 1963 comme d’un événement "pacifique et bien organisé". " Beaucoup de Blancs comprenaient l’objectif de cette Marche et la soutenaient. "Le discours du pasteur, "I have a dream", "parlait de paix, d’amour et de réconciliation entre les descendants des maîtres et ceux des esclaves. Si seulement ces mots avaient été pleinement mis en application…"

Un exemple pour les enfants noirs

Pour les Quander, l’élection de Barack Obama en 2008 a constitué un nouveau moment d’avancée historique. Fatima, la fille de Rohulamin et de sa femme Carmen, avait 28 ans. "Je me souviens qu’on voulait être à la maison la nuit de l’élection au cas où des Blancs créeraient des émeutes." Fatima a eu du mal à croire à la victoire du premier président noir. Elle estime que si Barack Obama avait cet état d’esprit si optimiste – le fameux slogan "Yes, we can" ("Oui, nous pouvons le faire") – "c’est parce qu’il a été élevé par des Blancs (par sa mère et ses grands-parents blancs, NDLR)". "Il y a toujours cette petite voix qui te dit 'ça n’est pas pour toi', qui est transmise de génération en génération dans la communauté noire", observe-t-elle. "Barack Obama a réussi à donner de l’espoir et à être un exemple pour les enfants noirs. J’ai eu l’impression d’être vue pour ce que j’étais vraiment."

Huit ans plus tard, l’élection de Donald Trump est une douche froide. "C’est comme si le monde s’écroulait", se souvient Fatima, certaine que la victoire du républicain est due au fait que des Blancs étaient "fâchés que l’homme le plus puissant des États-Unis soit Noir". La famille Quander, catholique, est particulièrement choquée par l’opération de communication du milliardaire devant une église, lundi, en pleine fronde réclamant justice pour la mort de George Floyd, un Noir tué par la police. "Le fait qu’il ait utilisé la Garde nationale et du gaz lacrymogène contre des manifestants pacifiques afin de se faufiler un chemin vers l’église est obscène."

"Cette fois, beaucoup plus de Blancs sont avec nous."
Fatima Quander

Ce n’est pas la première fois qu’une fronde contre les violences policières et le racisme surgit aux États-Unis. Le mouvement Black Lives Matter a été fondé en 2013, sous Obama. "Mais cette fois, beaucoup plus de Blancs sont avec nous, remarque Fatima. Le mouvement n’a d’ailleurs jamais visé à exclure les Blancs. La jeune génération, elle, prend le temps d’écouter. "

Contrairement au passé, Rohulamin Quander n’a pas participé physiquement aux manifestations de ces derniers jours. Il affiche cependant sa solidarité totale avec ceux qui se battent pour leurs droits. Même si nombre de Quander ont réussi socialement, beaucoup de Noirs " n’ont toujours pas eu cette opportunité et sont toujours rejetés à cause de leur couleur ", dénonce-t-il. " Notre histoire est celle d’un peuple qui a travaillé très dur pour obtenir ce qu’il a et qui ne mérite pas d’être maintenu, tête au sol, mains menottées, par un policier blanc qui appuie sur votre nuque pendant que trois autres regardent et que tout ce que vous arrivez à dire, pendant que la vie vous quitte, c’est: ‘Je ne peux pas respirer.’ "

Être Noir aux États-Unis, c’est…
  • Le racisme et la persévérance. Rohulamin Quander ne compte plus les exemples de racisme qu’il a eu à subir: "A l’école, on m’a physiquement traîné et demandé d’aller là où sont les ‘Nègres’. À l’église, on m’a interdit d’être un enfant de chœur. Un camarade m’a un jour traité de singe et m’a dit de retourner en Afrique. Je n’ai jamais oublié, et je suis sûr que lui non plus. Il m’est arrivé de n’être pas admis dans un restaurant". Le septuagénaire dit en être ressorti "plus fort, plus déterminé et plus concentré". "En tant que Noir aux États-Unis, j’ai grandi avec le sentiment que si une porte se ferme, une autre s’ouvre. Et sinon, il y a toujours une fenêtre. Malgré tous les 'tu ne peux pas', j’ai vécu une expérience merveilleuse. Je n’ai jamais voulu être Blanc et ne le souhaite toujours pas."
  • Se méfier de la police. "Chaque fois que mes enfants sortent, je prie", confie Carmen Quander, la femme de Rohulamin. Pourtant, cette artiste-peintre d’origine caribéenne affirme n’avoir jamais vraiment su dire à ses enfants ce que tous les parents afro-américains expliquent un jour: comment se comporter face à la police. Malgré sa couleur de peau, Carmen estime n’avoir "jamais été considérée comme Noire" du fait de ses origines, ou en tout cas avoir "expérimenté un racisme différent". Les dangers inhérents au fait d’être un Afro-Américain interpellé par la police lui étaient donc étrangers. "Je ne pouvais pas les prévenir car je ne savais tout simplement pas comment faire", explique-t-elle. "The talk", "la conversation", est pourtant un passage obligé dans la communauté noire. Il existe d’ailleurs une expression sarcastique aux États-Unis pour désigner les biais raciaux dans les arrestations d’automobilistes: "driving while Black" ("conduire en étant Noir"). La première règle est de bien garder ses mains visibles sur le volant. Fatima, la fille de Carmen et Rohulamin, se souvient de petits fascicules distribués au collège. "Ils étaient surtout pour les garçons", note-t-elle. "Il faut connaître ses droits: ne pas accepter de fouille sans mandat, prévenir quand on va chercher quelque chose dans sa poche ou la boîte à gants, ne pas faire de mouvement brusque", énumère-t-elle. Rohulamin, lui, continue à dire à son fils, qui porte le même prénom que lui, de faire attention quand il sort. Ce dernier a pourtant 42 ans. "Je me souviens avoir été arrêté en voiture avec des amis, raconte-t-il. Nous étions trois Noirs et deux Blancs. Les Blancs, qui ont été considérés comme coupables par association, ont subi le même traitement que nous. Ils ont été choqués, ça ne leur était jamais arrivé."
  • La double peine pour les femmes noires. Fatima, professeure de théâtre, est certaine d’être moins prise au sérieux par ses étudiants parce qu’elle est Noire. Mais aussi parce qu’elle est une femme. "Cela leur prend parfois du temps de croire que je sais de quoi je parle." Lorsqu’elle fait cours pour une compagnie de théâtre qui se focalise sur les histoires de femmes et de filles noires, elle dit n’avoir aucun problème. En revanche, lorsqu’elle enseigne à la Folger Shakespeare Library, un centre culturel réputé de Washington, elle est parfois reprise sur sa connaissance du maître de la littérature anglaise. "Et pourtant j’ai un Master de l’une des meilleures écoles de théâtre du pays." "Je sais que si j’étais un homme et si j’étais Blanche, je ne rencontrerais pas les mêmes résistances." "Je sais aussi que souvent, les gens qui réagissent comme ça ne le font pas exprès. Ils ont été conditionnés de façon à penser que quelqu’un comme moi ne sait pas de quoi elle parle quand elle parle d’Henri IV. Et pourtant j’en connais un rayon!"
  • Une fierté. Le mari de Fatima a toujours été intrigué par le manque de reconnaissance pour la culture noire. "Ils aiment notre culture, mais pas nous." Il prend l’exemple d’Elvis Presley, qui a "recueilli toute la gloire alors même que le rock'n'roll a été créé par des Noirs". "On appelait ça la ‘musique de nègre’ avant qu’Elvis débarque", raille Rohulamin. "Ce pays, mais aussi l’Europe, serait bien fade sans la musique, la mode, la culture noire", ajoute-t-il. Fatima va plus loin. "J’imagine un monde où être Noir n’est pas défini par comparaison avec le fait d’être Blanc. Où la féminité ne se définit pas par rapport à la masculinité. Ici, certaines femmes noires se lissent les cheveux et se font refaire le nez" pour ressembler à la norme qui est blanche. "Et pourtant elles sont belles naturellement. Il faut que la beauté noire soit reconnue pour elle-même. Ça n’est pas parce que c’est blanc que c’est mieux." Carmen, la mère, balaie la notion même de "minorité" noire: "L’homme 100% blanc n’est finalement qu’une minorité au niveau mondial."

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