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La mort de George Floyd plonge les États-Unis dans l'introspection

Des feux d'artifice explosent derrière les forces de police à Ferguson, dans le Missouri. ©REUTERS

Les manifestations contre les violences policières envers les Noirs, de plus en plus intenses chaque jour, rappellent que le racisme hérité de l’esclavage n’a jamais disparu.

Une semaine après la mort de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans asphyxié par le genou d’un policier blanc qui le plaquait au sol lors de son arrestation à Minneapolis, la tension ne retombe pas. Une autopsie indépendante, dont les résultats ont été publiés ce lundi soir, a conclu que George Floyd était mort asphyxié en raison "d'une pression forte et prolongée". C'est ce qu'a affirmé l'avocat de la famille de la victime, contredisant les résultats de l'autopsie officielle. "Des médecins indépendants ayant mené une autopsie sur M. Floyd dimanche ont conclu que le décès avait résulté d'une asphyxie par pression prolongée", a déclaré l'avocat, Ben Crump.

Dans la nuit de dimanche à lundi, au moins 75 villes américaines ont été le théâtre de manifestations contre les violences policières et le racisme. Certaines, comme à Washington, ont dégénéré en émeutes et en pillages. Dans la capitale américaine, un couvre-feu a été instauré à partir de 23h et jusqu’à 6h du matin. La mairesse a déployé la Garde nationale. Près de la Maison-Blanche, plusieurs incendies ont été déclenchés, dont un dans l’église historique de St John, parfois surnommée "l’église des présidents". Pendant plusieurs heures, un nuage de fumée a recouvert le centre-ville, d’ordinaire si paisible. Les vitrines de nombreux magasins ont été brisées. 

En pleine campagne électorale, Donald Trump souffle sur les braises en blâmant les démocrates et en appelant à réprimer tout débordement.

Le président américain Donald Trump a accusé les "antifa" d’être responsables des débordements. Il a même annoncé, dimanche, les avoir placés sur la liste des organisations terroristes. Sur le terrain, la situation est bien plus nuancée. Certains manifestants n’hésitent pas à en interpeller d’autres, voire à les livrer à la police si leur comportement est jugé trop nuisible. Pour beaucoup, il s’agit de ne pas oublier pourquoi ils sont là: réclamer justice pour George Floyd. 

"Je ne peux pas respirer." Ses derniers mots, capturés en vidéo, ont bouleversé une partie de l’Amérique. Ils rappellent la mort d’un autre homme noir, en 2014, à New York. Eric Garner avait soufflé la même phrase avant de perdre connaissance. Le mouvement contre les violences policières envers les Noirs, #BlackLivesMatter ("La vie des Noirs compte"), était né peu après.

Une manifestante faisant face à la police à Boston. ©AFP

George Floyd en 2020, Eric Garner en 2014, mais aussi Michael Brown la même année à Ferguson, Timothy Thomas en 2001 à Cincinnatti ou encore Rodney King en 1991 à Los Angeles… "Ce n’est certainement ni la première fois qu’il y a une couverture médiatique intense d’épisodes de violences policières ni la première fois qu’il y a des manifestations de masse", rappelle Pamela Oliver, professeure émérite de sociologie à l’Université du Wisconsin. 

Cette nouvelle flambée de violences survient toutefois après une crise sanitaire et économique sans précédent. Une angoisse profonde traverse le pays et les plus vulnérables – les plus pauvres et les minorités raciales – n’ont pas grand chose à perdre. En pleine campagne électorale, Donald Trump souffle sur les braises en blâmant les démocrates et en appelant à réprimer tout débordement. Les ingrédients sont réunis pour une aggravation de la situation. 

Le policier blanc qui a étouffé la victime avec son genou a été inculpé pour "homicide involontaire" et écroué. Trois autres agents, qui étaient présents lors du drame, sont toujours en liberté. Pour les manifestants, l’affaire est le symbole d’un mal profondément ancré dans le pays: un racisme qui, 400 ans après l’arrivée des premiers esclaves africains en Virginie, n’a jamais disparu.

"Les États-Unis ont un gros problème de racisme qui se loge à la fois dans l’institution policière et dans la décision des leaders politiques de renvoyer à la police la gestion des problèmes des communautés pauvres de couleur."
Alex Vitale
professeur de sociologie au Brooklyn College

Les violences policières sont la sixième cause de décès des jeunes Afro-Américains, selon une étude de l’Université du Michigan parue l’été dernier. Les hommes noirs ont 2,5 fois plus de risques d’être tués par la police que les hommes blancs. "Les États-Unis ont une très longue histoire de hiérarchie, de ségrégation et de discrimination raciale", note Pamela Oliver. Elle dénonce le "racisme institutionnel", c’est-à-dire "l’organisation de la police pour gérer les conséquences de la ségrégation et de la discrimination raciale".

Pour Alex Vitale, professeur de sociologie au Brooklyn College, le pays a "un gros problème de racisme qui se loge à la fois dans l’institution policière et dans la décision des leaders politiques de renvoyer à la police la gestion des problèmes des communautés pauvres de couleur. Les overdoses, le sans-abrisme, les maladies mentales non traitées, les échecs scolaires… Tous ces fléaux sont devenus le problème de la police qui use de la criminalisation et de la violence pour s’en occuper. Cela a créé le ressentiment profond que l’on voit s’exprimer aujourd’hui." 

"Le pêché originel de ce pays souille encore notre nation."
Joe Biden
Candidat démocrate à la présidentielle

"Le pêché originel de ce pays souille encore notre nation", a reconnu le candidat démocrate à la présidentielle Joe Biden, en référence à l’esclavage. "Il est temps pour nous d'affronter la profonde plaie béante de notre pays", a-t-il continué, avant d’appeler à une "véritable réforme de la police". Dimanche, il a participé à une manifestation dans l’État du Delaware où il est confiné depuis le début de la pandémie.

La page du coronavirus, qui a bouleversé la campagne électorale, se tourne presque malgré elle aux États-Unis. Alors que les Américains pensaient pouvoir souffler et retrouver une once de légèreté, la nouvelle page qui vient de s’ouvrir est venue doucher leurs espérances. La route jusqu’à novembre sera longue et douloureuse.

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