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Le 11-Septembre, vu de l'intérieur des tours par deux survivants

Joseph Dittmar. ©Corbis via Getty Images

L'Echo a interrogé deux survivants des attentats du 11 septembre 2001. Ils étaient à l'intérieur de la tour sud du World Trade Center, respectivement au 84ᵉ et au 105ᵉ étage, soit au-dessus de l'impact de l'avion. Ils nous racontent leur descente hors des enfers.

Joseph "Joe" Dittmar, 44 ans, devait participer à une sortie de golf ce jour-là. Mais lorsque, un mois plus tôt, Mary Lenz Wieman, de la compagnie d'assurance AON, l'a invité à une réunion d'assureurs pour le 11 septembre à 8 heures 30 dans leurs bureaux new-yorkais de la tour sud du World Trade Center, le sens du devoir l'a emporté. Il ne jouera pas au golf. Et ce 11 septembre 2001, à 6 heures du matin, le voilà dans le train en provenance du New Jersey, fendant la métropole américaine qui s'ébroue sous un radieux lever de soleil.

Car il fait beau ce matin-là. Un ciel métallique d'été indien qui promet une journée sans nuage. Joe se présente dans le lobby du Two World Trade Center, soit la tour sud à côté de sa voisine. Carte d'identité, vérification des sacs, l'expert en assurance reçoit un badge muni d'un code-barres, puis s'envole dans les hauteurs par l'"express elevator", qui le mène au "sky lobby" du 78e étage. Là, un deuxième ascenseur l'attend pour le 105e et dernier niveau (au-dessus, ce ne sont que machinerie, ventilateurs et câblerie diverse). Les portes de l'ascenseur s'ouvrent, Mary Wieman en personne l'accueille et le conduit à la salle de réunion: une grande pièce centrale sans fenêtre, prête à accueillir les 54 personnes conviées en provenance des quatre coins des États-Unis.

Le récit croisé de deux survivants du 11 septembre depuis l'intérieur du World Trade Center

Huit heures 30. La réunion tarde à démarrer. Les participants prennent du café, discutent dans un coin, parlent de leur week-end. Les minutes s'écoulent quand soudain, les lumières de la salle se mettent à clignoter. Tout le monde se regarde, étonné. Il est 8 heures 46, un Boeing 767 d'American Airlines détourné par 5 pirates avec 92 personnes à bord, vient de percuter la tour voisine, entre le 93e et le 99e étage. Les assureurs présents l'ignorent. "Nous ne voyions, ne sentions, n'entendions rien de particulier, juste ces lumières qui clignotaient", nous explique Joe, 20 ans après les faits, lors d'une interview filmée par Zoom. Un employé d'AON, responsable de la sécurité pour les trois étages voisins, a reçu l'ordre de faire évacuer, et il en avise les membres de la réunion. "C'est New York, c'est toujours la même chose, commençons notre réunion", répondent certains. Mais l'employé n'en démord pas, c'est son devoir d'obéir aux ordres de sécurité.

"On était particulièrement énervés, se souvient Joe. À New York, il y a beaucoup de constructions, beaucoup de bruit, c'était comme ça tous les jours, pourquoi devions-nous évacuer?"
Joe

"On était particulièrement énervés, se souvient Joe. À New York, il y a beaucoup de constructions, beaucoup de bruit, c'était comme ça tous les jours, pourquoi devions-nous évacuer?" Employés et invités s'engagent dans l'escalier de secours et commencent leur descente à pied, le pas lourd. Certains s'emparent de leur téléphone portable, tentent de se connecter à l'extérieur pour en savoir davantage. Mais aucun signal n'apparaît sur leur écran. "Pour une raison très simple, explique Joe, l'antenne principale qui couvrait le sud de Manhattan était logée dans la tour nord, le premier building à être touché."

Le petit groupe atteint le 90e étage, sort sur le lobby entouré de larges fenêtres donnant sur l'extérieur. Le silence tombe, c'est la consternation. "C'étaient les 30 à 40 secondes les plus horribles de ma vie. On avait une vue sur l'immeuble de la tour nord, cet immense trou, cette fumée épaisse, noire, ces flammes plus rouges que ce que j'ai jamais vu dans ma vie. À travers ce trou et cette fumée, je pouvais voir des pièces du fuselage de l'avion, loin à l'intérieur de l'immeuble. Des papiers, des meubles, des gens aspirés en dehors, à travers ce trou noir, poussés par la force de cet avion… (Joe s'arrête de nous parler, sa voix s'étrangle). Je me rappelle que je me disais: 'Bon sang, comment le pilote a-t-il fait pour ne pas voir l'immeuble!' En fait, il l'avait très bien vu… (il s'arrête à nouveau, baisse le regard)". "Je ne voulais pas voir, reprend-il après quelques secondes. J'avais ce sentiment, cet extrême besoin de rentrer chez moi. C'est la seule chose que je voulais faire…"

"J'ai pris mon sac et j'ai couru"

Cela faisait seulement trois semaines que la très british Janice Brooks travaillait à New York. Expatriée à 41 ans dans cette ville frétillante, c'était pour elle un rêve devenu réalité! "J'étais heureuse de New York, de mon travail, de la vie en général", nous confie-t-elle aujourd'hui, également dans une interview vidéo Zoom. Ce jour-là, elle a voulu être tôt au bureau, au 84e étage de la tour sud du World Trade Center. À 7 heures 30, elle y est déjà, dégustant son petit déjeuner et son thé du matin. Son patron, Gil, est en voyage à Londres, la branche locale de sa société de courtage où elle avait travaillé pendant 10 ans. De son bureau, on peut admirer la Statue de la Liberté se découper dans le ciel bleu turquoise. Elle appellera Gil et d'autres de la branche londonienne pour parcourir différents points de l'agenda, elle enverra aussi quelques fax. Bref, lancer sa journée.

"Quelque chose se passe? C'est un avion qui s'est écrasé sur l'immeuble! Fous le camp de là!"
Rob
Collègue de Janice en communication téléphonique depuis Londres avec elle au moment de l'impact

Il est 8 heures 46 lorsqu'elle aussi entend un bang sourd. Rien d'étonnant, se dit Janice, nous sommes à New York après tout. Ces bruits résonnent souvent dans la ville. C'est aussi l'avis de ses collègues, à qui elle pose la question. De retour dans son bureau, elle entend une voix forte crier: "Tout le monde dehors, on évacue!" Pas de quoi s'émouvoir, c'est juste une mesure de précaution, se dit-elle.

Janice Brooks ©doc

Elle prend le téléphone pour rappeler Londres et leur dire ce qui se passe. Après plusieurs tentatives, elle tombe sur Robin Clark, managing director de la société, avec qui Janice a beaucoup travaillé dans le passé. "Hey Rob. Quelque chose se passe à côté, je suis sur le départ." Robin l'interrompt brutalement: "Quelque chose se passe? C'est un avion qui s'est écrasé sur l'immeuble! Fous le camp de là!" Janice se fige, quelque chose bascule en elle. "Il y avait dans sa voix de la terreur, de la stupéfaction, de l'angoisse, se souvient-elle aujourd'hui. Il était à 5.000 kilomètres de là où je me trouvais, et il avait tout vu. Et moi, sur place, je n'avais aucune idée de ce qui se passait. Je ne me souviens pas d'avoir raccroché, d'avoir dit au revoir, je ne me souviens que d'une chose: j'ai couru. J'ai pris mon sac et j'ai couru."

"Ma décision de rester ou de partir était prise par quelqu'un d'autre, je me suis laissée faire."
Janice

Ses collègues ne l'entendent pas de cette oreille. Elle a beau leur raconter comment Rob a réagi, ils décident de ne pas bouger. "Oui, on sait, on est en sécurité, nous on reste. Si tu veux rester aussi, reste juste loin des fenêtres. Que veux-tu faire?" "Je ne savais pas, se souvient Janice. Du coin de mon regard, j'ai vu deux gars du service incendie qui s'approchaient et m'ont dit: 'Allez Janice, toi tu descends.' Ma décision de rester ou de partir était prise par quelqu'un d'autre, je me suis laissée faire. Ils m'ont amenée à l'escalier de secours."

L'escalier est déjà rempli d'employés en provenance des autres étages. Ils descendent sans réelle urgence, papotant, discutant de leur week-end. Savent-ils à propos de l'avion? Se croient-ils en sécurité? Aujourd'hui encore, Janice se pose la question. "J'avais vu plus loin un collègue de ma société que je connaissais de loin. Les deux femmes entre nous m'ont laissé passer pour être à ses côtés. J'avais des sandales à talon. Il me dit: tu devrais les retirer. Je me suis déchaussée, les ai mis dans mon sac et j'ai continué pieds nus."

Une voix se fait alors entendre dans les couloirs, dans les escaliers, dans tout l'immeuble à travers les diffuseurs. "On vous demande de ne pas évacuer Two World Trade. L'espace au niveau de la plazza est utilisé pour évacuer les gens du One World Trade. Retournez à votre bureau." On leur annonce également que les ascenseurs, bloqués par la procédure d'évacuation, vont redémarrer. "Nous étions au 72e, la salle d'ascenseurs la plus proche était celle de Morgan Stanley au 70e. Nous nous y sommes rendus, et là, il y avait 6 employés d’Euro Brokers. C'était agréable de les voir. Je connaissais surtout Paul et Bobby. On a attendu, mais les ascenseurs ne fonctionnaient toujours pas. Paul et Bobby n'ont pas voulu attendre et ils sont partis. Je voulais les accompagner. Je connaissais bien Paul, il était de Londres, il était venu me chercher à l'aéroport, c'était quelqu'un en qui j'avais vraiment confiance. J'ai crié: 'Attends-moi!' Je l'ai entendu me répondre en riant: 'Allez, dépêche-toi, ma vieille!' C'était une blague évidemment, il avait 2 mois de plus que moi. Ils ont pris l'escalier pour remonter… (Janice baisse les yeux, sa voix se brise). Je ne les ai plus jamais vus…"

"Les escaliers, c'était comme des vagues dans l'océan"

De son côté, Joe a aussi entendu la voix dans les diffuseurs. "Aujourd'hui, ça peut paraître dingue d'entendre ça, nous dit-il, mais à ce moment-là, ça faisait sens. En bas, dans le lobby, les policiers et les pompiers pressaient la sécurité de garder les gens dans la tour. Il y avait plus de 20.000 personnes à ce moment-là, ils ne voulaient pas voir ces gens sortir, il pleuvait des débris en béton, en acier et des corps. Qui aurait pu imaginer que quelques minutes plus tard la même chose allait arriver à notre immeuble? Personne."

"Jamais on n'aurait pu imaginer qu'un deuxième avion venait de percuter l'immeuble à quelques étages au-dessus de nous."
Joe

Pourtant, sa décision est prise. "Pour moi – est-ce la chance, l'instinct, la main de Dieu – j'ai décidé de continuer à descendre", continue-t-il. Joe arrive au 78e étage. C'est l'étage du "sky lobby", là où l'express elevator arrive et où il faut prendre un autre ascenseur pour aller tout en haut. Il tombe sur Mary, la femme d'AON qui a organisé la réunion. Elle attend l'ascenseur. Pas question pour elle de descendre toutes ces marches avec ses chaussures à hauts talons. "Viens avec moi", lui lance-t-elle. "Je n'ai pas répondu, je l'ai saluée et suis retourné à l'escalier de secours. Certainement la meilleure décision que j'ai prise de ce qui est encore ma vie." Mary, elle, n'a plus que quelques minutes à vivre.

Joe arrive quatre ou cinq étages plus bas lorsqu'il entend un bruit assourdissant. "Je n'ai jamais senti quelque chose comme ça, et je ne voudrais jamais plus le sentir. La cage d'escalier a commencé à danser de manière violente, en avant, en arrière, les murs se fissuraient, le plâtre sautait, la rampe s'est détachée et les escaliers, c'était comme des vagues dans l'océan. On a senti une odeur de kérosène, il y avait aussi une onde de forte chaleur."

Il est 9 heures 03. Un deuxième avion détourné, le vol 175 de la United Airlines, vient de percuter la tour sud du Wall Trade Center, entre le 77e et le 85e étage, soit là où Joe se trouvait quelques dizaines de secondes plus tôt, là où il a vu Mary pour la dernière fois. "On s'est demandé: mais qu'est-ce qu'il nous arrive? On ne savait rien. C'était peut-être l'odeur du carburant de l'avion d'à côté, d'une explosion venant de là. Jamais on n'aurait pu imaginer qu'un deuxième avion venait de percuter l'immeuble à quelques étages au-dessus de nous."

"À ce moment-là, c'était clair pour nous tous, continue Joe: nous devions sortir à tout prix."

"Je me souviens de ce cri, à glacer le sang, d'une femme, l'un de ces cris qu'on entendrait dans les pires films d'horreur, un cri continu, je peux encore l'entendre aujourd'hui."
Janice

On n'y voit que de la fumée noire et des flammes

Janice venait de remonter quatre ou cinq étages quand elle a senti le choc. À son niveau (aux environs du 74e étage), l'impact, pour elle, est tout proche. "J'ai été déséquilibrée, projetée contre le mur, les lumières ont clignoté, le plafond s'est effondré derrière moi, il y avait de la poussière partout, tourbillonnant dans tous les sens, tout le monde toussait. Je me souviens de ce cri, à glacer le sang, d'une femme, l'un de ces cris qu'on entendrait dans les pires films d'horreur, un cri continu, je peux encore l'entendre aujourd'hui."

Il y a aussi ces gens derrière une porte. Ils frappent, crient, appellent à l'aide. Le plafond s'est effondré, la porte est bloquée. Un collègue de Janice – "avec une chemise blanche", se souvient-elle – dégage les débris. Une femme apparaît, en sang, du verre dans les cheveux. Son bras est entaillé depuis l'épaule jusqu'au coude. "La chaire pendait, et du sang giclait dans tous les sens. Et à travers ce sang, on voyait l'os apparaître. Elle en avait sur les jambes, son pied saignait également."

Un autre homme arrive à sa suite avec des débris de verre sur lui, puis encore un autre avec du sang sur son dos. L'un d'eux sort un T-shirt et enrobe le bras de la femme. "Pendant tout ce temps, le cri continuait. C'était une femme, elle est sortie en dernier. Elle avait des coupures sur tout son visage et criait: 'Je ne vois plus rien! Je ne vois plus rien!' L'un de ses yeux était en sang."

Les collègues de Janice dégagent les débris de l'autre porte de secours, celle qu'ils viennent de franchir avant l'impact. Peine perdue: l'escalier est invisible. On n'y voit que de la fumée, d'un noir d’encre, et des flammes assaillant sauvagement l'espace. Deux portes de secours infranchissables: le groupe est bloqué. Non! Une ouverture apparaît, un miracle! "On ne la voyait pas, elle avait la même couleur que le mur et n'avait pas de clenche. Il suffisait d'appuyer sur un bouton pour en voir apparaître une." Encore une fois, les hommes dégagent les débris, mais quelque chose bloque à l'extérieur. Centimètre par centimètre, ils parviennent à l'ouvrir suffisamment pour passer, un par un, et réentamer leur descente.

"Les pompiers, policiers, premiers secours de la ville de New York et de la Port Authority montaient les escaliers pour combattre un feu qu'ils ne pourraient éteindre, tenter de sauver des vies qu'ils ne pourraient sauver, faire ce qu'ils avaient promis de faire: servir, protéger des vies de toute leur énergie."
Joe

"À travers mes pieds nus, je sentais le sol, sale, poussiéreux, collant, mouillé parce qu'un tuyau d'eau coulait dans les escaliers. La femme avec son bras ouvert était juste devant moi. Derrière, il y avait l'autre femme qui avait crié, elle avait de l’asthme et devait s'arrêter souvent. À part des pleurs et certains qui toussaient, c'était le silence.

Le gars d'Euro Brokers, avec sa chemise blanche, nous encourageait de temps en temps. La femme devant moi, à chacun de ses pas, laissait une trace de pied ensanglanté sur les marches. C'est à ce moment-là que j'ai remarqué qu'il y avait du sang sur mes orteils également. J'avais aussi du sang partout sur ma chemise. J'ai commencé à crier. Je sais que ce n'était pas moi qui saignais, mais je n'ai pas pu m'arrêter. C'était un sang si rouge, ça m'a rendu malade, ça m'a fait peur, ça me donnait juste envie de m'asseoir et de pleurer. Le gars d'Euro Brokers est venu près de moi pour me rassurer. Mais il était assez insistant, il voulait que je me calme et que je continue à descendre."

"Ils savaient qu'ils ne reviendraient pas"

Joe n'a plus qu'un but: enfiler les escaliers, les paliers, puis descendre encore, et encore. Arrivé au 35e étage, son groupe croise des pompiers, des policiers, les premiers secours de la ville de New York et de la Port Authority. "C'est un moment qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Juste leur regard. Ça nous disait tout. Ils savaient… (sa voix se brise à nouveau) ils savaient. Ils montaient les escaliers pour combattre un feu qu'ils ne pourraient éteindre, tenter de sauver des vies qu'ils ne pourraient sauver, faire ce qu'ils avaient promis de faire: servir, protéger des vies de toute leur énergie. Ils savaient qu'ils montaient, mais qu'ils ne reviendraient pas. Ils savaient… (il s'arrête longuement, reprend sa respiration). Je ne sais pas comment on peut être aussi courageux. Le sacrifice de ces vies. On leur doit tout. Je ne vais jamais oublier ces gens. Je ne laisserai jamais personne les oublier. C’est pour cela que je vous parle aujourd'hui. Pour qu'ils aient une voix." Au total, 344 pompiers et services de secours vont y perdre la vie.

"Lorsque vous voyez ces gens sauter dans le vide, vous voulez détourner le regard, ne rien voir, et pourtant, vous devez, vous êtes obligé de regarder pour honorer cette décision qu'ils ont prise, et honorer les dernières secondes de leur vie."
Joe

Arrivé dans le lobby du rez-de-chaussée, Joe découvre le spectacle à travers les immenses baies vitrées. Une scène de guerre. Des débris de béton, des barres d'acier tordues, squelettes implorant le ciel, figés dans la poussière, "et ces taches rouges, et vous saviez ce qu’étaient ces taches rouges."

On les empêche de sortir au niveau de la rue. Trop dangereux. On les guide dans le complexe au sous-sol. Là, Joe suit un groupe qui marche jusqu'au coin nord-est du complexe. "C'était l'endroit le plus éloigné des tours. L'escalator ne fonctionnait plus, on l'a donc gravi à pied jusqu'au niveau de la rue. Et là, c'est la première fois que j'ai pu lever la tête et voir la scène dans son ensemble: ces colonnes de fumée noire, de feux qui sortaient là-haut des deux immeubles, ces énormes trous, de bétons, d'acier. Et aussi ces gens qui prenaient cette horrible décision: sauter ou mourir dans l'incendie. Je ne sais pas ce que j'aurais décidé: mourir brûlé, ou sauter. Lorsque vous voyez ces gens sauter dans le vide, vous voulez détourner le regard, ne rien voir, et pourtant, vous devez, vous êtes obligé de regarder pour honorer cette décision qu'ils ont prise, et honorer les dernières secondes de leur vie. C'est un spectacle horrible."

Le mémorial Ground Zero. ©AFP

Les services de secours leur crient: "N'arrêtez pas, continuez, courez!" "J'étais avec une connaissance du travail, Davis, lorsqu'on est sortis de l'immeuble. Elle m'a dit: viens chez moi – c'était dans le quartier voisin de Tribeca – pour voir ce qu'on va faire. On était à 8 pâtés de maisons de là. En chemin, il y avait des magasins avec leurs portes grandes ouvertes, on pouvait entendre les actualités. C'est la première fois que j'entendais qu'il s'agissait d'une attaque terroriste en cours! Ma réaction, ça a été: non, pas ici, c'est impossible, ça ne peut pas se passer ici."

"Il y a ce cri gigantesque, tout le monde, des milliers de personnes, le poussant en même temps, quand la tour sud s'effondre, 55 minutes après l'impact de l'avion."
Joe

Ses réflexions sont interrompues par un bruit incommensurable. La tour sud, l'immeuble que Joe vient de quitter quelques minutes auparavant, s'effondre, 55 minutes après l'impact de l'avion. C'est la première à s'écrouler. "Il y a aussi ce cri gigantesque, tout le monde, des milliers de personnes, le poussant en même temps."

Sur les 54 participants à la réunion dans les bureaux new-yorkais d'AON ce matin-là, seuls 7 ont survécu, dont Joe, qui aura mis 50 minutes pour sortir de l'immeuble. Quant à Janice, elle a perdu 61 de ses collègues. Joe et Janice ne se connaissent pas. Ils se sont pourtant peut-être croisés dans les étages du Two World Trade Center, là-haut, au cœur de l'enfer.

"Pourquoi suis-je, moi, toujours en vie?"

"Pour les rescapés, il y a toujours cette culpabilité: pourquoi suis-je, moi, toujours en vie?" Joseph Dittmar et Janice Brooks ne sont pas les seuls rescapés à évoquer leurs souvenirs. La New-yorkaise Wendy Lanski y était, elle aussi. Son bureau d’une entreprise d’assurance santé se trouvait au 29 étage de la tour nord du World Trade Center, la première à être touchée par l’attaque terroriste.

Aujourd’hui, outre son travail, elle est membre du 9/11 tribute museum, l’organisation qui organise visites et conférences dans les lieux dédiés à la mémoire des attentats. Ses membres sont des rescapés, familles, voisins, services de secours, tous doivent avoir vécu les événements. "Ce témoignage que je donne aux touristes qui viennent au mémorial est comme une thérapie pour moi, nous confie Wendy Lanski. Je me rends aussi dans des écoles, devant des élèves n’étaient pas encore nés à l’époque. C’est important de conserver la mémoire, pour les victimes mais aussi pour l’enseignement qu’on peut en tirer."

D’autres associations existent aussi, dans d’autres pays. Comme au Royaume-Uni, qui compte 67 nationaux dans les victimes. Janice Brooks fait partie de l’association SINCE 9/11 qui veille aussi à relayer la mémoire de la tragédie. "Notre programme d'éducation gratuit, créé par l'Institute of Education de l'University College London, a enseigné à des dizaines de milliers d'élèves de tout le Royaume-Uni les événements, les causes et les conséquences du 11 septembre afin que nous puissions créer un avenir meilleur, pacifique et plus harmonieux", nous indique l’association. Un enseignement nécessaire, estiment tous les rescapés des attentats, qui reste d’une brûlante actualité. "L’une des choses que j’essaie de faire, continue Wendy Lanski, c'est de déconnecter la religion et la nationalité. J'ai vu des enfants, mais aussi des adultes, me dire: c'est la faute des musulmans, c'est la faute de l'Afghanistan. Certains disent aujourd'hui: n'accueillez pas ces Afghans, c'est eux qui ont fait les attentats du 11 septembre. Non. Ceux qui ont réalisé les attentats sont des fous, ils ne représentent pas une foi, une culture, un pays."

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