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Le président américain ressuscite le "grand Satan" iranien... Et maintenant?

©EPA

La décision des Etats-Unis de sortir de l’accord nucléaire n’est pas suivie par ses alliés. Donald Trump fait reculer de quarante ans les relations entre Washington et Téhéran.

Rhétorique guerrière exhumant les cendres de la révolution iranienne, fibre patriotique vibrant jusqu’à la caricature, menaces de sanctions au niveau le plus élevé… Le monde entier était suspendu mardi soir aux lèvres du Président des Etats-Unis. Et c’est exactement ce que voulait le locataire de la Maison- Blanche. Comme pour les relations entre les pays et la Corée du Nord, Donald Trump a fait une démonstration de force en jouant à nouveau sur le registre dramatique de l’atome.

En retirant les Etats-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran et en annonçant une reprise des sanctions "au niveau le plus élevé", Trump adresse un signal à son électorat sur sa capacité à respecter ses promesses.

L’accord reste applicable

L’impact de la décision présidentielle sur l’accord nucléaire est incertain. Le retrait des Etats-Unis, comme ce fut le cas avec l’accord de Paris sur les changements climatiques, est tout sauf une surprise et n’éteint pas la convention internationale. "Tant que les Européens, les Chinois et les Iraniens continuent à s’y tenir, l’accord reste d’application", explique Thierry Coville, chercheur spécialisé en affaires iraniennes à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Iris).

Depuis plusieurs mois, la diplomatie européenne s’affaire pour convaincre les Iraniens du statu quo. Mardi, la Commission européenne multipliait les gages de bonnes intentions. "Les Européens ont commencé à donner des garanties aux Iraniens, poursuit Thierry Coville. Bien sûr, il faudra trouver des solutions financières pour convaincre les banques européennes, quitte à les soutenir par des moyens publics comme le suggérait la France." Difficile pour les banques européennes de garantir des paiements dans un cadre commercial avec l’Iran tant que pend l’épée de Damoclès des sanctions.

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Les Etats-Unis isolés

Les conséquences de la décision de Washington dépendent, en premier lieu, de la réaction du président iranien Hassan Rohani. Les Iraniens, comme ils l’ont fait savoir, devraient rester dans l’accord, comme le souhaitent les Européens (France, Allemagne, Royaume-Uni), la Russie et la Chine. Dans ce cas très probable, le risque est réel, pour les Etats-Unis, de se retrouver seuls hors de l’accord nucléaire.

Cette position, à peine perceptible pour l’électeur américain rivé à la logique de politique intérieure de Donald Trump, pourrait affaiblir encore plus le leadership des Etats-Unis sur la place mondiale. "Les Iraniens ont compris qu’ils ont le beau rôle. Ils sont légalistes. Les Etats-Unis se sont isolés, leur crédibilité quant au respect de leurs engagements internationaux est clairement engagée", constate Thierry Coville.

L’Iran peut aussi déchirer l’accord. La renégociation d’une nouvelle convention serait improbable, et la région irait vers une période d’instabilité.

La République islamique pourrait aller plus loin et poursuivre son programme nucléaire militaire en ignorant le Traité de 1968 sur la non-prolifération du nucléaire.

Total menacé

Tout dépendra de la mise en œuvre des sanctions par les Etats-Unis. Quelles entreprises seront visées? Jusqu’où iront les contrôles? Donald Trump laissera-t-il du temps à de nouvelles négociations, comme il l’a laissé entendre à la fin de son intervention? Le pire des scénarios serait de voir les entreprises européennes frappées, Trump ayant menacé tout pays qui aiderait l’Iran à s’équiper de nucléaire.

"Les durs du régime iranien vont monter au créneau pour montrer que les Américains ne jouent pas le jeu."
Thierry Coville
chercheur à l’Iris

L’Europe a multiplié les pressions sur Washington pour que Total soit épargné. Le géant pétrolier français, associé au chinois CNPC, est le seul groupe occidental à avoir signé un accord avec l’Iran après l’accord nucléaire, pour un montant de 5 milliards de dollars. "Si les Etats-Unis sanctionnent Total, la réaction iranienne risque d’être plus dure", craint Thierry Coville.

Le président Rohani faisait des exercices de musculation mardi soir, en menaçant de relancer le programme nucléaire, cherchant à redorer son blason auprès de son peuple. Mais ses menaces de rétorsion n’étaient pas claires.

Les retombées économiques de l’accord nucléaire, qu’il avait estimées à 50 milliards de dollars, ne sont pas venues. Pire, les indécisions de Trump sur la reprise des sanctions ont sonné l’économie iranienne.

Les ultra-conservateurs iraniens renforcés

Rohani devrait sortir affaibli de la décision américaine, et le clan des ultra-conservateurs, réuni autour du guide suprême Ali Khameini, renforcé.

Avec sa rhétorique brutale, Donald Trump a ramené les relations entre les Etats-Unis et l’Iran aux années 80, juste après la révolution iranienne. "Les durs du régime vont monter au créneau pour montrer que les Américains ne jouent pas le jeu", ajoute Thierry Coville.

La pression conservatrice se fait sentir ces derniers mois en politique intérieure par une reprise en main et des arrestations de binationaux, tandis que les réformes de Rohani n’ont pas atteint les ambitions escomptées. L’économie est au plus bas, le chômage atteint 12% et l’inflation pour des produits de consommation courante comme le pain se monte à 10%.

Le Président iranien, considéré comme un "libéral", fut le premier à rencontrer un président américain, Barack Obama, depuis la rupture diplomatique entre les deux pays.

"Tant que les Européens, les Chinois et les Iraniens continuent à s’y tenir, l’accord reste d’application."
Thierry Coville
chercheur à l’Iris

Donald Trump, travaillé au corps par les Européens, pourrait se contenter d’un effet d’annonce, sans appliquer pleinement les sanctions envers Téhéran. C’est du moins ce que pensent certains experts.

Ce serait une manière de renforcer sa popularité à court terme, sans provoquer une crise internationale dont l’impact sur les marchés et les prix du pétrole pourrait s’avérer catastrophique. S’il veut renégocier un accord avec l’Iran, il devra garder un lien avec le régime et éviter une reprise du programme nucléaire iranien, ce qui est loin d’être gagné.

Israël, son principal allié dans la région, menacé par l’influence croissante des Iraniens et du Hezbollah en Syrie et au Liban fait tout pour que cette renégociation ait lieu, ou qu’il soit mis fin à l’accord.

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