analyse

Le vote afro-américain, enjeu-clé de la primaire de Caroline du Sud

Joe Biden, l'ancien vice-président de Barack Obama, joue son va-tout lors de la primaire en Caroline du Sud. ©AFP

Joe Biden, largement soutenu par la communauté noire, est favori de la primaire démocrate de Caroline du Sud. Bernie Sanders, s’il est populaire parmi les plus jeunes, reste en difficulté. Reportage.

C’est la dernière étape avant le Super Tuesday. La primaire démocrate de Caroline du Sud se tient ce samedi et Joe Biden compte sur ce scrutin pour se remettre en selle. Favori dans les sondages devant Bernie Sanders, après trois échecs successifs dans l’Iowa, le New Hampshire et le Nevada, l’ex-vice-président se voit déjà vainqueur dans cet État qui le propulserait ensuite en tête dans tout le Sud afin de décrocher l’investiture en juillet. En cas d’échec, ses rêves de Maison-Blanche s’écrouleraient définitivement.

En cas d’échec, les rêves de Maison-Blanche de Joe Biden s’écrouleraient définitivement.

Si Joe Biden est tant apprécié ici, c’est qu’il bénéficie d’un large soutien auprès de la communauté afro-américaine. Or celle-ci compte pour 60% de l’électorat démocrate de Caroline du Sud. À Charleston, charmante ville côtière où les observateurs politiques sont venus se mêler aux touristes cette semaine, impossible de faire campagne sans s’adresser à la communauté noire.

La ville reste profondément marquée par l’histoire. C’est par ce port que 40% des esclaves africains sont arrivés en Amérique du Nord. Encore aujourd’hui, une statue à l’effigie de John C. Calhoun (1782-1850), ardent défenseur de l’esclavage dont il vantait les "bénéfices", trône sur une place au beau milieu du centre historique. Il a fallu attendre 2018 pour que la municipalité vote une résolution présentant des excuses officielles pour son rôle dans le commerce d’esclaves. Et la menace du suprémacisme blanc demeure. En 2015, une petite église noire a été le théâtre d’une tuerie raciste ayant coûté la vie à neuf fidèles.

Biden est connu localement

Dans ce contexte, et alors qu’il ne reste plus que des candidats blancs en lice dans la course démocrate, certains habitants expriment un certain agacement. Joe Darby, pasteur influent de l’église méthodiste Nichols Chapel, a le sentiment que sa communauté ne suscite l’intérêt de la plupart des politiques qu’en période électorale: "Amy Klobuchar (candidate modérée et sénatrice du Minnesota, NDLR) a tenté de fixer un rendez-vous avec des pasteurs noirs en début de semaine, mais je ne suis pas sûr qu’elle y soit parvenue car elle n’a quasiment jamais mis les pieds en Caroline du Sud avant. " Autre exemple: "Chacun des candidats est venu rendre hommage aux victimes de la tuerie de l’église Mother Emanuel. Biden, lui, n’avait pas besoin d’y aller en premier car il s’y rend régulièrement depuis un bon moment."

"Bernie Sanders tente d’unir tout le monde au moment où notre président veut nous diviser au niveau racial et religieux."
Muhammad Hodson

Officiellement, Joe Darby ne soutient aucun candidat. "Mais si vous me demandez de vous montrer le fond d’écran de mon téléphone, vous aurez une idée", plaisante-t-il en faisant allusion à Joe Biden. Il prédit que la participation sera importante samedi "pour montrer qui détient la force dans le parti". Son candidat va l’emporter avec une large avance, il en est certain: "Il est connu ici. Pas seulement à cause de son lien avec Barack Obama. C’est un homme qui se rend en Caroline du Sud depuis des années, il possède une maison de vacances pas loin de Charleston, sur l’île de Kiawah." Le révérend souligne aussi l’importance d’élire un président suffisamment inséré dans le microcosme de Washington afin de faire passer des lois "dès le premier jour".

De nombreux Noirs de Caroline du Sud sont encore nostalgiques du premier président afro-américain de l’histoire. Comme Leslie Richardson, 56 ans, une bénévole au QG de Joe Biden de North Charleston. Pour cette ancienne militaire, c’est "l’expérience de Joe Biden aux côtés de Barack Obama" qui fait la différence. Elle estime que le socialiste Bernie Sanders, numéro 2 dans les sondages locaux, "n’a pas les épaules pour être un leader". 

Sanders à la peine

Bernie Sanders est galvanisé par son excellent score en Iowa et ses victoires dans le New Hampshire et le Nevada. La Californie, qui votera mardi lors du Super Tuesday, semble aussi lui sourire. Si bien qu’il est désormais favori au niveau national. Pourtant, l’étape de Caroline du Sud pourrait freiner son élan. Malgré ses efforts, il semble être à la peine pour convaincre les Afro-Américains de le soutenir. À longueur de meetings, il répète son mantra: si la participation est importante, alors la victoire est possible. Le candidat est pourtant déjà reparti faire campagne dans les États votant au Super Tuesday, alors que Joe Biden a choisi de rester en Caroline du Sud jusqu’à samedi.

"En 2016, Bernie Sanders avait une relation horrible avec la communauté noire."
Joe Darby
Pasteur

Le pasteur Joe Darby reconnaît que Bernie Sanders s’est amélioré. "En 2016, il avait une relation horrible avec la communauté noire." Il se souvient de sa visite dans une église de la capitale, Colombia: "Bernie avait manqué l’office et était venu directement au dîner organisé juste après pour parler aux électeurs. Ces derniers lui ont répondu qu’ils étaient en train de manger et qu’ils ne voulaient pas lui parler. Il est reparti sans remercier les cuisiniers." À l’époque, ici même en Caroline du Sud, des militants du mouvement antiraciste Black Lives Matter l’avaient interrompu lors d’un meeting pour lui reprocher son manque de soutien.

L’élu du Vermont, un État très blanc, a donc fait un gros travail de fond sur sa campagne par rapport à 2016. Le candidat peu enclin à parler de lui a fait l’effort d’évoquer ses années de militantisme pour les droits civiques. Sa campagne rappelle régulièrement qu’il a marché aux côtés de Martin Luther King. Elle a ressorti une photo en noir et blanc de 1963 où un jeune Bernie est arrêté et traîné vers un camion de police après une manifestation anti-ségrégation à Chicago.  

Succès chez les jeunes

Le socialiste compte de solides soutiens parmi la communauté afro-américaine aujourd’hui. Le célèbre pasteur noir Jesse Jackson a pris sa défense cette semaine, notant que le mot important, quand Bernie Sanders s’auto-proclame "socialiste démocrate", est "démocrate". Nina Turner, ex-membre du Sénat de l’Ohio et co-directrice de sa campagne, est omniprésente lors des meetings. À North Charleston mercredi, plusieurs Afro-Américains se sont succédé sur scène pour présenter le candidat. Problème: sur plusieurs centaines de personnes dans la salle, à peine une vingtaine étaient noires.

"Bernie Sanders tente d’unir tout le monde au moment où notre président veut nous diviser au niveau racial et religieux."
Muhammad Hodson

Muhammad Hodson en fait partie. "Bernie Sanders tente d’unir tout le monde au moment où notre président veut nous diviser au niveau racial et religieux." Questionné sur les difficultés de Bernie Sanders auprès de la communauté afro-américaine, il estime que cette dernière "doit comprendre que ce qu’il propose bénéficie en premier lieu aux plus pauvres. Or c’est malheureux mais les plus pauvres, ce sont presque toujours les Noirs ou les autres minorités. Les taxes qu’ils veut imposer ne toucheront pas ceux qui gagnent moins de 29.000 dollars par an, soit une grande partie de la communauté afro-américaine en Caroline du Sud. Il faut qu’ils comprennent que c’est à notre avantage.

Le pasteur Joe Darby admet que Bernie Sanders attire une partie du vote afro-américain: surtout les plus jeunes: “Les plus de 45 ans sont plutôt pour Biden. Les jeunes se divisent entre Sanders, Buttigieg et Warren. ” Ce fossé entre générations se manifeste dans sa propre famille: “J’ai deux fils. L’un d’entre eux hésite entre Buttigieg et Warren tandis que l’autre penche pour Sanders bien que je le pousse à voter Biden. ”

Unité

Brandon Greene, un jeune pasteur afro-américain rencontré mercredi au meeting de Bernie Sanders, est persuadé que le socialiste est le seul à pouvoir rallier la jeunesse: " On ne peut pas gagner en novembre si on choisit encore un modéré qui ne pousse pas les jeunes à sortir voter. J’ai un frère de 20 ans qui m’a annoncé la semaine dernière qu’il voterait pour Bernie. Sa promesse de légaliser la marijuana l’a convaincu. "Il ajoute:" La campagne de Sanders est ici depuis un moment. Ils nous ont écouté et n’ont pas pris notre vote pour acquis. " 

Quel que soit le vainqueur samedi soir et le candidat investi en juillet, le parti aura besoin d’unité. " Je pense que nous soutiendrons le candidat investi, même si c’est Sanders. Mais dans ce cas, je mets un point d’interrogation sur la participation, confie Joe Darby. Pour ma part je ne voterais pas en faveur de Bernie Sanders mais contre Donald Trump. "

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés