reportage

Les pro-Trump sur la défensive

Doug Orye est agriculteur à Culpeper, en Virginie. Dans son hangar, flotte le drapeau rouge à croix bleue, symbole controversé des États sudistes. ©Maura Friedman

En Virginie, des électeurs républicains témoignent d’un climat politique proche de la "guerre civile", dans lequel la possibilité de discuter avec le camp démocrate n’existe plus.

Le 3 novembre approche à grand pas aux États-Unis, toujours enfoncés dans la crise du coronavirus et divisés au sujet du mouvement anti-raciste. En Virginie – un État du Sud traditionnellement républicain, mais qui devient démocrate au fil du temps – Hillary Clinton l’a emporté en 2016. Mais dans le comté rural de Culpeper, à moins de deux heures de Washington, les conservateurs ont gardé la main. 

Malgré les sondages qui donnent Donald Trump perdant face à Joe Biden, Doug Orye se dit confiant. Cet agriculteur au fort accent du Sud a vu sa situation économique s’améliorer en quatre ans. Lui qui possède une trentaine d’hectares pour son foin et ses boeufs réfléchit même à acheter un nouveau terrain.

Sa ferme et sa maison sont posées sur des terres riches en histoire, de la révolution américaine à la guerre civile (1861-1865) durant laquelle la Virginie avait fait sécession pour rejoindre les confédérés pro-esclavage du Sud: "Si on creuse un peu, on retrouve de vieilles munitions".  Dans son hangar flotte le drapeau rouge à croix bleue, symbole controversé des États sudistes. "Il ne représente pas que l’esclavage", se justifie Doug, dont les ancêtres se sont battus du côté des confédérés. "Il fait partie de notre histoire, il faut la préserver".

L’impasse de la discussion

La polémique sur le déboulonnage de statues de généraux esclavagistes n’a pas épargné la Virginie, où a combattu l’un des plus célèbres d’entre eux, Robert E. Lee. "Ceux qui s’attaquent aux statues devraient plutôt les nettoyer", proteste Doug. Quand il était jeune, s’en prendre à la figure de Robert E. Lee aurait valu "la pendaison", avance le fermier de 60 ans. C’est aussi pour cela qu’il reste fidèle à Donald Trump: "Il n’a pas peur de se frotter à ses contradicteurs". "Moi je suis plutôt vieille école", admet ce républicain de toujours issu d’une famille ouvrière. À ses enfants, il a transmis l’importance du travail. Une valeur qu’il retrouve chez le président, contrairement aux "politiciens de carrière".

"Ceux qui s’attaquent aux statues devraient plutôt les nettoyer."
Doug Orye
Agriculteur dans l'État américain de Virginie

Doug ne cherche plus vraiment à discuter politique avec les démocrates: "Ils me traitent tout de suite de raciste et de fasciste". Il appartient à un groupe de défense du Second Amendement de la Constitution, celui qui protège le droit de posséder des armes à feu. "Toutes les localités de Virginie possèdent des milices actives et nous nous tenons prêts", prévient-il. Doug voit une menace dans les manifestations Black Lives Matter qui, selon lui, sont fomentées par des "antifa": "On n’est pas loin de la guerre civile". Le cas échéant, il se dit bien préparé: "La plupart des gens ici sont proches de l’auto-suffisance". L’agriculteur fait remarquer que les ventes d’armes à feu ont explosé ces six derniers mois: "AR, AK, fusils à pompe, semi-automatiques, carabines, pistolets: je les ai toutes".

"Toutes les localités de Virginie possèdent des milices actives et nous nous tenons prêts."
Doug Orye
Agriculteur dans l'État américain de Virginie

À 15 minutes de la ferme de Doug, Dave Settle et sa femme Sherrie s’occupent des finances du parti républicain du comté, dans une jolie maison à colonnes de la petite ville de Culpeper. "Nous voyons beaucoup de gens qui ne s’étaient jamais intéressés à la politique pousser la porte de la permanence et demander comment ils peuvent se rendre utiles", expliquent ces bénévoles mariés depuis bientôt 38 ans. L’enthousiasme est encore plus fort qu’en 2016, quand Donald Trump avait remporté 60% des voix du coin, assurent-ils.

Dave Settle et sa femme Sherrie habitent une jolie maison à colonnes de la petite ville de Culpeper, en Virginie. Ils s’occupent des finances du parti républicain du comté. ©Maura Friedman

Des sondages biaisés ?

L’arrivée de ce président a été "une bouffée d’air frais" pour eux. Mais selon Dave, le climat politique pousse les partisans du milliardaire à une certaine discrétion. "Les gens évitent les autocollants Trump au dos de leur voiture car ils ont peur de se la faire rayer", explique-t-il. C’est pourquoi Dave n’a "aucune confiance" dans les sondages peu favorables à son candidat. 

Depuis le début des manifestations Black Lives Matter, le couple sent la tension monter. "Vous allumez la télé et que voyez-vous ? Ça brûle de partout." S’ils reconnaissent que le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd par la police est "odieux", ils refusent de mettre tous les officiers dans le même sac et s’indignent de voir les symboles du passé effacés: "L’Allemagne n’a pas détruit ses camps de concentration après la guerre."

À la veille d'une manifestation, ils ont surpris des jeunes gens tenter de taguer leur permanence républicaine. "Nous avons essayé de discuter, mais ils ont répondu par un doigt d’honneur." Dave a aussi été effrayé par une lettre de menaces anonyme l’accusant d’être "fasciste". "Nous sommes pourtant des gens gentils, amicaux, inclusifs", plaide-t-il. Il fut un temps où ce réparateur d’ascenseurs arrivait à discuter avec les membres majoritairement démocrates de son syndicat. C’est terminé. "Il n’y a plus de terrain d’entente, juste de la colère." Comment faire pour que ces deux camps arrivent à se parler à nouveau? "C’est la question à un million de dollars", soupire-t-il. 

Une guerre civile culturelle

Depuis la petite ville de Culpeper, pour quitter la campagne et rejoindre la capitale ultra démocrate, il faut emprunter la route qui porte le nom de l'ancien commandant des troupes confédérées, le Sudiste général Lee. Les pancartes Trump se font de plus en plus rares. À Arlington, en banlieue proche de Washington, Kenneth et Pia Owens se sentent seuls politiquement. Ces retraités sont des lecteurs assidus du Washington Times, un quotidien conservateur. À la télévision, ils préfèrent Fox News, la chaîne pro-Trump. Ils accusent les autres médias d’être "pour la plupart des gauchistes qui ont attaqué le président depuis le premier jour". Aucun signe de Trump sur leur balcon, cependant, ni sur leur voiture, de peur d’être pris pour cibles.

Des accessoires pro-Trump au siège des Républicains de Culpeper, dans l'État américain de Virginie. ©Maura Friedman

Pia, une ancienne diplomate suédoise qui votera pour la première fois cette année, n’a pas toujours été à droite. "J’aimais bien Obama à l’époque", sourit-elle. C’est son mari, rencontré il y a une dizaine d’années, qui lui a "ouvert les yeux". "J’adore ce pays, Trump aussi et il n’a pas peur de le dire", revendique Kenneth, qui croit en "l’Amérique d’abord, contrairement aux mondialistes". "C’est le plus grand président que j’aie connu", ajoute-t-il.

"Nous sommes en guerre civile, une guerre civile culturelle."
Kenneth Owens
Retraité dans l'État américain de Virginie

Comme les autres, Kenneth est en colère contre les manifestants Black Lives Matter: des "marxistes avant tout". Le racisme structurel? Cela n’existe pas, estime-t-il. "Oui, l’esclavage a été la pire chose qu’a connu ce pays. Mais c’est du passé. Tout le monde peut poursuivre ses rêves ici. Oui, Thomas Jefferson possédait des esclaves. Mais est-ce que ça annule tout ce qu’il a fait? Il a écrit la Déclaration d’indépendance!" "Nous sommes en guerre civile, une guerre civile culturelle", conclut cet ancien financier. "Avant, les Américains étaient d’accord sur la direction à prendre mais pas sur le moyen d’y arriver. Aujourd’hui, les États-Unis sont divisés. Une moitié pense que ce pays est mauvais et veulent instaurer le socialisme. L’autre moitié pense que c’est un grand pays."

"Il faut rassembler ce pays"

Il existe pourtant une autre catégorie, celle, minoritaire, des conservateurs anti-Trump. À quelques minutes de route de chez les Owens, dans un quartier pavillonnaire aux pelouses bien tondues, Linda et David n’ont pas abandonné leurs valeurs républicaines. Mais cette gérante d’une boutique de décoration et cet ancien militaire refusent de voter pour "un président qui a divisé le pays". Même s’il est content que la Cour suprême ait basculé du côté conservateur grâce aux deux juges nommés par Trump, David estime que ça ne suffit pas. Aujourd’hui, il regrette d’avoir voté pour lui – ou plutôt "contre Hillary" en 2016. 

Linda n’avait déjà pas pu s’y résoudre et avait choisi un troisième candidat. Ses craintes se sont confirmées: "Ses tweets me rendent folle." La goutte d’eau a été la crise sanitaire : "Le fait qu’il n’écoute personne a coûté des vies à ce pays. Il refuse de porter un masque à tel point que c’est devenu un geste politique."

En novembre, le couple votera démocrate pour la première fois. "Nous ne sommes pas à 100% derrière Joe Biden, mais c’est un être humain décent, il est respecté par nos alliés et il a prouvé qu’il savait travailler avec l’opposition." Tous deux n’ont plus qu’une idée en tête: "Il faut rassembler ce pays."

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