interview

Norman Ajari, philosophe franco-américain: "Aux Etats-Unis, les Noirs se trouvent encore au bas de l'échelle dans tous les domaines"

Philosophe franco-américain, Norman Ajari enseigne à l’Université Villanova à Philadelphie. Spécialiste des questions raciales et de la pensée post-coloniale, il a notamment publié " La dignité ou la mort. Ethique et politique de la race " paru en 2019 aux éditions La Découverte. Il fait le point sur les tensions aux Etats-Unis suite au meurtre de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, mort asphyxié lors de son interpellation par un policier blanc qui s’est agenouillé sur son cou pendant plus de huit minutes.

Les manifestations et les émeutes qui se déroulent actuellement dans de nombreuses villes aux États-Unis ont-elles un caractère inédit, selon vous?

Non, pas du tout. Au contraire, je pense que c’est un évènement qui se répète, qui est structurant de la vie politique des États-Unis depuis leur fondation. Le mouvement radical noir est l’héritier de l’abolitionnisme et des luttes anti-esclavagistes qui participent de la réalité politique de ce pays depuis la signature de la déclaration d’indépendance. La situation de précarité sociale et économique des Noirs est un élément structurel de la démocratie américaine. Le mouvement des droits civiques, les mouvements radicaux des années 60-70 comme les "Black Panthers", le "Black Power" ou la "Black Liberation Army", et plus récemment le mouvement "Black Lives Matters", tout cela fait partie d’un continuum qui répond à un même problème: l’impossibilité pour les Noirs d’avoir accès aux conditions élémentaires de survie. Ils se trouvent encore au bas de l’échelle dans tous les domaines: soins de santé, espérance de vie, emploi, etc.  

L’injustice raciale est donc inséparable de l’injustice sociale?

L’injustice raciale est la question centrale et fondamentale, mais l’injustice sociale est l’une des facettes du problème. Si on prend par exemple la crise du coronavirus – dont nous ne sommes pas encore totalement sortis –, on voit que les Afro-Américains sont les premières victimes de cette pandémie. D’un point de vue économique, ils sont également les plus durement touchés. Suite au confinement, de nombreux magasins ont fermé, par exemple. Les Noirs ont été frappés de plein fouet par la conjoncture actuelle. L’économie et les violences policières sont des facettes de ce problème, mais c’est toute la société qui est structurée par cet imaginaire de la mise à mort des Noirs, car le racisme est encore extrêmement profond aux États-Unis. Le mouvement de la déségrégation n’a pas éliminé les discriminations à l’égard des Noirs, que ce soit à l’hôpital ou dans l’éducation par exemple. Ce phénomène traverse la totalité des sphères sociales.

"Toute la société est structurée par cet imaginaire de la mise à mort des Noirs car le racisme est encore extrêmement profond aux Etats-Unis".

Les violences policières peuvent-elles aussi s’expliquer par l’organisation très particulière des forces de police aux États-Unis?

Contrairement aux pays européens où la police est centralisée, les forces de police sont extrêmement décentralisées aux États-Unis. Les municipalités sont absolument autonomes quant à la manière dont sont gérées les forces de police. Cette autonomie ne poserait pas autant problème si elle n’était pas encouragée à la violence. En 1997, par exemple, Bill Clinton a fait passer une loi pour que les armes non utilisées par l’armée, car passées de mode ou présentes en trop grand nombre, soient transférées aux forces de police. Les forces de police sont non seulement nombreuses, mais surarmées, disposant d’armes de guerre, de véhicules de type militaire, etc. Elles sont encouragées à la violence par l’entremise de toutes ces mesures. Ces logiques poussent les agents de police à se considérer comme des soldats, ce qui évidemment a des conséquences terribles.

Face à la colère qui monte, plutôt que d’apaiser les tensions, Trump attise le feu en privilégiant une approche militaire et guerrière… Comment interprétez-vous son attitude?

Trump mobilise un mythe fondateur américain: le mythe de la violence conquérante et de la reconquête. Quand il dit, dans un tweet, qu’il va faire appel à l’armée suite aux débordements et aux émeutes, il flatte une grande partie de son électorat, qui est sensible à ce type de message. Cela renvoie à l’idée du "nettoyage", au fait de "faire place nette": "laver" la société des Indiens, des Noirs, des voyous, etc. Dans cette logique, c’est par la force uniquement qu’on peut conquérir ou reconquérir son territoire, en pacifiant des populations hostiles. Cette idée est fortement ancrée dans l’imaginaire américain. Il en est conscient et il l’utilise à profit lorsqu’il décide, par exemple, de déployer la garde nationale à Washington. Aussi triste que cela puisse paraître, il essaye de rejouer ce mythe en quelque sorte, en faisant ainsi "rêver" sa base à l’approche des élections.

On entend assez peu le camp démocrate. Pourquoi? Joe Biden n’a-t-il pas intérêt à se saisir de cet évènement dans la perspective des élections?

Biden a récemment déclaré dans une émission de télévision que celui qui est noir doit voter pour lui. C’était censé être une plaisanterie, mais il faut reconnaitre que c’est une drôle de posture. Aux dernières élections, il y a 13% d’Afro-Américains qui ont voté pour Trump. Ce n’est pas à Biden de décider pour qui l’on doit voter dans une démocratie. Mais ce qu’il a dit est en fait très révélateur: il considère les Noirs comme un électorat captif. Cette attitude possède un relent esclavagiste, comme s’il était possesseur des voix des Noirs. C’est la raison pour laquelle il estime qu’il n’a pas besoin de faire des efforts.

Il a aussi déclaré au sujet des émeutiers "qu’il ne faut pas leur tirer dans le cœur, mais dans les jambes". S’il s’agit là de la seule différence entre les républicains et les démocrates, on peut aisément comprendre que cette stratégie ne permette pas d’apaiser les tensions et de rassurer les électeurs afro-américains. Dans toute cette histoire, Joe Biden considère en fait qu’il a plus à perdre qu’à gagner. Il préfère donc consolider sa base, c’est-à-dire la classe moyenne, socialement libérale et fiscalement conservatrice, qui n’a pas beaucoup d’intérêt en termes de justice sociale et de réformes structurelles de la société. Il ne prend donc pas de risque.

On a vu des officiers de police mettre le genou à terre en signe de ralliement à la cause des manifestants. Beaucoup de blancs sont présents également dans les manifestations. La rue ne pourrait-elle pas dépasser le clivage démocrate/républicain et imposer des réformes en profondeur de la société américaine? 

C’est ce qu’il faudrait et c’est ce que la militante communiste Angela Davis disait à la suite du retrait de Bernie Sanders dans la course à l’investiture démocrate: nous avons besoin d’un troisième parti. Selon moi, quelque chose est en train de s’inventer en ce moment, une forme de nouvelle radicalité politique. Les gens qui sont dans la rue actuellement se rendent compte que, depuis 400 ans, les inégalités n’ont pas changé. Le grand récit progressiste des droits civiques est remis en cause depuis très longtemps. Le juriste Derrick Bell, spécialiste des droits civiques, l’a bien montré: ce récit de l’avancée des droits sociaux des Noirs est un mythe. Les Noirs ne représentent que 2,2% de la richesse du pays alors qu’ils représentent 13% de la population; tandis que les blancs représentent 63% de la population et 88% de la richesse du pays. Il faut sortir de ce grand récit d’émancipation.

"Les Etats-Unis sont un produit de l’Europe. Les Européens ont inventé le racisme négrophobe qui a ensuite fondé l’esclavagisme aux Etats-Unis."

Les Noirs ont subi un harcèlement et une violence économique, politique et sociale, constants. La possibilité de l’intégration devient une vaste blague. Aujourd’hui, dans les rues, il y a énormément de jeunes qui se rendent compte que le récit intégrateur qui avait mobilisé leurs parents et leurs grands-parents est en train d’échouer complètement. Ils ont devant eux un monde, celui de l’après Obama, au sein de laquelle les inégalités, qui structurent la société, ne vont pas se résorber. Le parti républicain et le parti démocrate n’ont aucune intention de transformer cette situation. C’est pourquoi nous avons besoin de nouvelles stratégies politiques.

À vous entendre, on a l’impression que peu de choses ont évolué depuis le mouvement des droits civiques et le combat de Martin Luther King… 

Beaucoup de gens estiment que la situation est pire. Nous vivons actuellement à l’époque de l’incarcération de masse. Il y a un nombre très important de Noirs dans les prisons américaines. Pour les mêmes faits, on remarque qu’ils sont emprisonnés 20 à 30 fois plus que les blancs. Certaines villes sont littéralement vidées des hommes afro-américains, car ils sont soit incarcérés, soit ils meurent de manière prématurée suite à des maladies, soit ils sont tués par la police. De ce point de vue là, les choses ne vont pas mieux. Arthur Jaffa a réalisé un film intitulé "Dreams are colder than death" ("les rêves sont plus froids que la mort") dans lequel des intellectuels afro-américains évoquent ce qu’il reste du rêve de Martin Luther King. Aujourd’hui, la chaleur de sa voix a laissé place à la froideur de la mort.

Mardi, il y a eu une manifestation à Paris pour Adama Traore, victime lui aussi de violences policières. Le mouvement pourrait-il s’exporter? 

Oui. On a pu voir des rassemblements à Amsterdam, à Londres, à Berlin, ou encore à Bruxelles. Le mouvement s’internationalise non pas tant parce que tout le monde est intéressé et fasciné par ce qui se passe aux États-Unis, mais parce que cela répond à une demande sociale particulière. Quand les gens manifestent à Paris, ils viennent pour Adama Traore et non spécifiquement pour George Floyd, dans un contexte de violence policière qui est aussi celui du mouvement des gilets jaunes. Tous les pays européens connaissent les mêmes violences policières et racistes. Il ne faut pas oublier que cet imaginaire négrophobe est né en Europe: l’image du noir violent, paresseux, bête, etc. Comme le disait Frantz Fanon, les États-Unis sont un produit de l’Europe. Les Européens ont inventé le racisme négrophobe qui a ensuite fondé l’esclavagisme aux États-Unis.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés