analyse

Pascal Boniface sur l'Iran: "Le rapport de Trump avec la vérité est élastique"

Le porte-avions USS Abraham Lincoln de la classe Nimitz navigue en mer d'Oman. ©EPA

Les Etats-Unis renforcent leur arsenal militaire en mer d’Oman après des attaques de pétroliers qu’ils attribuent à l’Iran. Téhéran a-t-elle choisi l’affrontement en menant une guérilla? Pour l’instant, aucune enquête indépendante ne permet de le conclure.

"Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire", a écrit Sun Tzu dans "L’art de la guerre", il y a plus de 2.500 ans. La guerre asymétrique, basée sur la guérilla, était née. Son but? Pousser un adversaire plus fort que soi à abandonner le terrain.

Selon les Etats-Unis, tel serait l’objectif poursuivi par l’Iran en mer d’Oman en menant des attaques multiples contre des pétroliers. Jeudi dernier, deux tankers ont été frappés en pleine mer. En mai, quatre autres étaient attaqués alors qu’ils étaient ancrés. L’Iran nie toute implication.

"Il y a du côté des Etats-Unis une longue tradition de mettre en scène des attaques pour justifier une intervention."
Pascal Boniface
Directeur de l’IRIS

Washington a annoncé lundi l’envoi de 1.000 soldats dans la région, en plus des 1.500 dépêchés le mois dernier. À ce contingent s’ajoutent des appareils de reconnaissance et douze avions de chasse. Le président des Etats-Unis Donald Trump, dont la campagne pour la présidentielle démarrait ce mardi, veut adresser un message clair à son ennemi, qu’il soupçonne de développer l’arme nucléaire.

Va-t-on vers une escalade au Moyen-Orient? Les Européens ne partagent pas l’empressement de leur allié, comme ils l’ont fait savoir lundi, lors d’un Conseil des ministres des Affaires étrangères. "Un conflit serait extrêmement dangereux", a résumé Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie de l’UE. La chancelière allemande Angela Merkel a affirmé ce mardi qu’elle prenait "très au sérieux" les preuves américaines, des photos publiées par le Pentagone, sans estimer qu’elles suffisent. Les Britanniques, eux, se sont rangés du côté de Washington.

Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), expert sur les rapports de force entre les puissances, invite à la prudence. "Il y a du côté des Etats-Unis une longue tradition de mettre en scène des attaques pour justifier une intervention", dit-il, citant la deuxième guerre du Golfe et les armes de destruction massive attribuées à l’Irak par Colin Powell.

Puissance de feu asymétrique

En cas de conflit direct avec les Etats-Unis, l’Iran n’aurait aucune chance, ce qui explique le choix d’un armement permettant d’appliquer une stratégie de guerre asymétrique.

Pascal Boniface ©AFP

Les Gardiens de la Révolution se sont équipés de jet skis, de vedettes rapides armées de roquettes ainsi que de missiles terre-mer permettant de frapper vite et de manière chirurgicale sur un terrain que ces soldats d’élite connaissent parfaitement. Avec peu de moyens, quelques milliers de dollars, ce type d’attaque peut coûter cher à l’adversaire. Les Etats-Unis disposent sur place de la Cinquième flotte, basée au Bahreïn, destinée à "assurer la stabilité au Moyen-Orient" depuis la première guerre du Golfe.

La première puissance mondiale aligne aussi des troupes dans plusieurs États de la région, dont une base de 11.000 soldats au Qatar. Elle bénéficie également du soutien de deux puissants alliés régionaux, Israël et l’Arabie saoudite. En cas d’attaque massive, l’armée américaine serait victorieuse. Mais une telle option est hautement risquée, l’Iran pouvant compter sur ses deux puissants alliés, la Chine et la Russie.

L’équipement militaire de l’Iran veut-il dire, pour autant, que le pays a choisi, depuis plusieurs semaines, de mener une guérilla en ciblant des pétroliers? La conclusion est tentante, mais hasardeuse en l’absence d’enquête indépendante.

Guerre psychologique

"Trump, c’est quelqu’un qui n’a pas peur d’avancer des contrevérités lorsqu’elles servent ses intérêts."
Pascal Boniface

Cette montée d’adrénaline en mer d’Oman semble relever, avant tout, d’une guerre psychologique, plutôt que du prélude d’un conflit apocalyptique dans lequel le régime des mollahs chercherait à plonger le monde.

Dans l’esprit de Trump, cette escalade est avant tout un exercice de musculation électorale. Il lui permet d’étaler le rôle stabilisant des Etats-Unis au Moyen-Orient et sur les marchés pétroliers. "Le rapport de Trump avec la vérité est élastique, c’est quelqu’un qui n’a pas peur d’avancer des contrevérités lorsqu’elles servent ses intérêts", résume Pascal Boniface.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect