analyse

Pourquoi Washington restera intéressé par le Groenland

©Thomson Reuters

Si l’OPA de Trump sur le Groenland a échoué, elle souligne la volonté américaine de contrer la Chine dans le Grand Nord.

En annulant d’un tweet son passage programmé le mois prochain au Danemark, Donald Trump a fait savoir à qui en doutait que son offre d’achat du Groenland n’était pas une boutade. C’était même le seul intérêt à ses yeux de cette visite qui aurait dû être la première d’un président américain sur le sol danois. Un outrage à la reine Margrethe II qui l’attendait et la Première ministre Mette Frederiksen, qui s'est dite "déçue" par cette décision. Résumant plus franchement le sentiment général, son antécesseure Helle Thorning-Schmidt a déploré une séquence "profondément insultante pour le peuple du Groenland et du Danemark".

Pour Donald Trump, l’opération est d’abord un coup de communication directement destiné à l’électorat américain. Beaucoup de commentateurs, outre-Atlantique, ont d’ailleurs vu dans cette OPA sur le Groenland le lancement officiel de la campagne présidentielle de 2020. En se proposant d’acheter le territoire sans se soucier d’insulter au passage l’orgueil de ses habitants, Donald Trump s’affiche en président stratège – quitte à vouloir rendre l’Amérique "great again", pourquoi ne pas se donner l’ambition de la rendre, au sens propre, "greater"?

Contrer les Chinois

Ce jeu d’annonce "fait partie de l’équation, mais ce n’est évidemment pas le seul élément qui explique cette proposition", estime Frédéric Lasserre, directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques. Pour ce spécialiste de l’Arctique, il faut aussi voir dans la séquence une manifestation de la rivalité entre Washington et Pékin. "Cela s’intègre dans la politique menée avec constance par les États-Unis de contrer les initiatives stratégiques chinoises."

"Cela s’intègre dans la politique américaine de contrer les initiatives stratégiques chinoises."
Frédéric Lasserre
Université de Laval

L’empire du Milieu, qui n’est pas riverain de l’Arctique, multiplie les prises de participation dans la région, investissant de la Russie au Canada en passant par la Scandinavie dans des projets économiques, et notamment l’exploitation de ressources naturelles. "Washington était inquiet de ses projets d’infrastructures au Groenland, et a été soulagé quand l’administration danoise a écarté les entreprises chinoises des processus d’appel d’offres pour les aéroports", rappelle ce professeur à l’Université de Laval. Et l’intérêt des entreprises chinoises pour les terres rares du Groenland, alors que la Chine a déjà la main sur les principaux gisements mondiaux, est perçu comme une menace. S’emparer du Groenland aurait été un joli coup stratégique.

D’une pierre deux coups: l’achat du Groenland aurait permis de renforcer la position américaine face à la Russie sur un terrain largement délaissé par Washington depuis la guerre froide. À partir de la Seconde Guerre mondiale, l’intérêt américain dans la région aura essentiellement été militaire, et un accord de coopération signé avec le Danemark aura suffi à Washington: les USA disposent d’une base militaire sur l’île, à Thulé, un poste avancé stratégique pour la détection d’éventuels bombardiers ou missiles soviétiques.

"Si le Groenland avait été aussi stratégique aux yeux des États-Unis, ils n’auraient pas attendu aussi longtemps pour revenir sur leurs propositions d’acheter l’île."
Frédéric Lasserre

Avec Vladimir Poutine, la Russie a intensifié ses activités dans la région – un regain d’intérêt symbolisé par le plantage, en 2007, du drapeau de la Fédération sur le sol marin du pôle Nord, à plus de quatre kilomètres de profondeur. Se positionner au Groenland, c’était donc aussi se repositionner face à Moscou. En somme, observe Frédéric Lasserre, les États-Unis se positionnent en Arctique de manière plus réactive – contrer les autres puissances – que proactive. "Ce qui les intéresse, ce sont surtout des éléments négatifs: comment contrôler ou contrer les projets chinois et russes. Si le Groenland avait été aussi stratégique aux yeux des États-Unis, ils n’auraient pas attendu aussi longtemps pour revenir sur leurs propositions d’acheter l’île" – déjà formulées en 1867 puis en 1946.

Grand format | Guerre froide en Arctique

Une graine plantée

Mettre la main sur cet immense territoire n’en aurait pas moins présenté un intérêt économique, pas seulement pour les terres rares de son sous-sol. La fonte des glaces arctiques ouvre de nouvelles voies maritimes et un accès nouveau aux ressources naturelles du plancher sous-marin. Selon l’agence géologique américaine, l’Arctique renferme 13% des réserves non-découvertes de pétrole et 30% de celles de gaz. Alors que l’essentiel se trouve en zone russe, les États-Unis ont accès à 18% et le Groenland à 12%.

L’opération aurait été possible si le Groenland déclarait son indépendance (comme son statut le lui permet) pour se rapprocher des États-Unis.

En manifestant son intérêt, Trump a planté une graine en terrain hostile. L’opération aurait été possible si le Danemark – dont le Groenland représente 99% du territoire – et la population de l’île y consentaient. Ou à défaut, si le Groenland déclarait son indépendance (comme son statut le lui permet) pour se rapprocher des États-Unis. Mais Donald Trump s’est vu opposer une fin de non-recevoir limpide. Les 65.000 Groenlandais, qui luttent depuis des décennies pour plus d’autonomie vis-à-vis du Danemark, ne passeront pas comme ça d’une tutelle à l’autre. Donald Trump aura forcé le gouvernement semi-autonome de le coucher noir sur blanc: "Le Groenland n’est pas à vendre."

 

NDLR - Dans la première version de cet article, Helle Thorning-Schmidt était erronnément présentée comme Première ministre et non ex-Première ministre. 

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