interview

"Les armes sont un fait de civilisation aux Etats-Unis" (André Kaspi)

©AFP

Pour l'historien français spécialiste des Etats-Unis André Kaspi, les Européens font preuve d'ignorance quand ils espèrent un changement significatif dans l'opinion américaine à l'égard des armes. Entretien.

Vingt-neuf personnes tuées en moins de 24h. Les tueries d'El Paso (Texas) et Dayton (Ohio) ont relancé le débat sur les armes à feu. Vue d'Europe, la tolérance américaine vis-à-vis des armes peut paraître incompréhensible, en regard du nombre de morts qu'elles provoquent. Entretien avec l'historien français spécialiste des Etats-Unis André Kaspi, auteur notamment de "La nation armée, les armes au cœur de la culture américaine" (Editions de l’observatoire).

Vous montrez dans votre livre que la problématique des armes aux Etats-Unis va bien au-delà de l’image que nous en avons en Europe. En quel sens?

André Kaspi. ©©Witi De TERA/Opale/Leemage

En Europe, on parle des armes à feu aux USA, lorsqu’il y a des attaques qui font un grand nombre de morts. On ne parle pas de la culture des armes à feu. Les Européens ne se rendent pas compte combien le problème des armes à feu divise la société américaine. Il y a une forte pression, non pour interdire purement et simplement les armes, mais pour limiter l’accès à celles-ci. Un tiers d’Américains seulement disposent d’une arme à feu. Pour beaucoup, avoir accès aux armes à feu, c’est un droit, qui est donné par le deuxième amendement de la constitution de 1791. Ce droit est essentiel pour les Américains qui ont des armes, ou qui n’en ont pas. C’est pourquoi il est si difficile de limiter l’accès aux armes. Il existe un goût des armes aux Etats-Unis. C’est un fait de civilisation. On pourrait revenir à la législation de 1994-2004, qui interdisait les fusils mitrailleurs. Durant cette période, il est vrai qu’il y a eu moins de tueries de masse. Mais je pense qu’il n’y aurait pas la majorité pour voter cela, et cela ne correspond pas à ce que souhaite la plupart des Américains. D’ailleurs, dès qu’on parle d’interdire les armes, on observe une hausse des ventes… Aucun État aux USA ne tend vers une interdiction totale des armes. La législation est très complexe à ce sujet, celle de l’État de New York n’est pas celle de la ville de New York, par exemple.

Ce second amendement pouvait avoir un sens auparavant, mais est-ce toujours le cas aujourd’hui?

Il y a une différence fondamentale entre l’Europe et les USA à ce niveau. En France, il y a un État centralisé. Tout est fait pour protéger le citoyen. Nous avons confiance dans l’État. Lors d’un assassinat, la police va enquêter et arrêter le coupable. Aux USA, le citoyen n’a pas confiance dans l’organisation publique, qu'il soupçonne toujours d'avoir un pouvoir excessif. Ce qui peut paraître étonnant, car les Américains sont par ailleurs très patriotes. Un Américain croit que la liberté individuelle est plus forte que l’État. Si on a besoin de se défendre, il vaut mieux compter sur soi que sur la police qui peut, par exemple, arriver trop tard. D’autre part, le territoire est immense, il n’est donc pas couvert de façon continue par la police. Il faut noter également que la plupart des tueries de masse se réalisent dans des lieux où il est interdit d’amener des armes (école, université, lieu de culte, cinéma, etc.). D’où l’argument, notamment brandi par Trump, d’armer les enseignants… 

L’exposition quasi permanente aux images dans le monde actuel peut-elle expliquer en partie les mass shooting?

Il existe un goût des armes aux Etats-Unis. C’est un fait de civilisation.

Très souvent, ces tueurs s’inspirent d’une tuerie précédente. Plus on en parle, plus on suscite de nouvelles vocations. Hollywood a une part de responsabilité à ce sujet. Le monde d’Hollywood est plutôt orienté à gauche et pense majoritairement que les armes doivent être interdites. Pourtant, dans les films américains, il y a des armes à feu partout. Par exemple, le pistolet de Clint Eastwood, dans l’inspecteur Harry, a fait considérablement augmenter les ventes de cette arme... Il n’y a plus aucun film sans qu’une arme quelconque apparaisse à l’écran. Les grands héros sont des héros armés. Le cinéma américain a fait de l’arme une mythologie. Il est donc naturel d’en posséder une…

Quel est le pouvoir d’un lobby comme celui de la NRA?

Le lobby des armes est un des plus puissants. Il dispose de beaucoup d’argent. Les hauts responsables de ce lobby ont une influence directe sur les législateurs. Il existe un contre-lobby, mais il est plus faible, plus dispersé. Ce qui fait que la NRA a une force de frappe considérable, ce n’est pas par le nombre de ses adhérents (6 millions), mais par le fait qu’elle exalte un principe de liberté. En substance, la NRA dit ceci: si jamais on vous supprime cette liberté d’avoir des armes, on va vous supprimer d’autres libertés: la liberté d’opinion, de religion, etc. Il est donc fondamental de défendre la liberté d’accès aux armes. L’autre argument est celui-ci: c’est le détenteur de l’arme qui tue. Un homme mauvais avec une arme ne peut être neutralisé que par un homme bon avec une arme. La NRA se concentre énormément sur les personnes vulnérables; elle essaye notamment d’avoir une clientèle plus importante du côté des femmes en développant toujours le même argument: si une femme se fait agresser, il vaut mieux qu’elle se défende elle-même.

Qu’en est-il de la production d’armes aux USA? 

Ce qu’on ignore généralement, c’est que les USA importent énormément d’armes. Le principal pistolet vendu aux USA est d’origine autrichienne, c’est le pistolet Glock. Glock est devenu le principal fabricant d’armes aux USA, mais il a fait fortune avec ses usines européennes. Les USA sont la première puissance technologique en matière d’armes, et en plus ils en importent massivement. Sur ce point, ils ne sont absolument pas protectionnistes. 

Vous dites également que la guerre du Vietnam a eu une influence considérable sur le développement de cette culture des armes. A quel niveau?  

Depuis 1940, les USA sont en guerre. Il y a eu la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, celle du Vietnam et, plus récemment, celles d’Afghanistan et d’Irak. Ce sont des centaines de milliers de jeunes qui ont combattu. Ça laisse des traces. Tous ces jeunes ont appris l’usage des armes. C’est une expérience historique tout à fait singulière, que les Européens n’ont pas connue. L’Europe vit en paix depuis la Seconde Guerre mondiale.

En Europe, on se suicide avec des médicaments; aux USA, on se suicide avec des armes, car elles sont plus faciles d’accès.

Du point de vue des chiffres, vous notez que les deux tiers des armes qui tuent aux USA sont liées à des suicides… 

En Europe, on se suicide avec des médicaments; aux USA, on se suicide avec des armes, car elles sont plus faciles d’accès. L’usage des armes aux USA est principalement lié au suicide et à la criminalité, celle des gangs notamment. À côté de cela, il y a ce phénomène des tueurs qui agissent sans raison. Un phénomène qui, pour l’instant, est propre aux USA.

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