reportage

Une soirée dans la campagne d'Elizabeth Warren, la prof qui vise la Maison-Blanche

Elizabeth Warren, candidate démocrate à la présidence des États-Unis lors d'un meeting à Florence, en Caroline du Sud. ©AFP

Candidate clé des primaires démocrates, Elizabeth Warren est partie à la rencontre des électeurs du New Hampshire cette semaine. Objectif: leur vendre son programme très à gauche. Et ce vendredi, elle a enfin détaillé son plan santé, pierre angulaire de sa campagne.

Objectif: convaincre. Comme tous les candidats aux primaires démocrates, Elizabeth Warren sillonne le pays pour se présenter aux électeurs. Mercredi, à Durham, dans une salle de l’université du New Hampshire, elle a préféré au grand discours le "town hall", une réunion publique qui permet aux Américains de lui poser directement des questions.

Un format qui convient parfaitement à l’ancienne professeur de droit de Harvard réputée pour sa pédagogie. "Elle s’exprime extrêmement bien en public, observe Chris Dennehy, un étudiant en neurosciences de 19 ans. C’est difficile d’aller de ville en ville pour expliquer son projet, mais elle le fait avec brio et elle donne vraiment l’impression de se battre pour nous, pas pour les lobbyistes et les milliardaires." 

Chris Dennehy. ©Yona Helaoua

Si le cœur du jeune homme penchait déjà pour la sénatrice du Massachusetts, il se dit désormais "complètement convaincu après l’avoir vue". Tellement convaincu qu’il est resté faire la queue à la fin pour obtenir un selfie avec la candidate. Une heure durant, cette petite silhouette, plus chétive en chair et en os qu’à la télévision, a expliqué avec énergie comment elle comptait combattre Wall Street au profit des classes moyennes. Tout en injectant des histoires sur son enfance et sa vie professionnelle.

Elle a ainsi raconté comment, lorsque son père a fait une crise cardiaque alors qu’elle était encore jeune, elle a entendu sa mère pleurer la nuit et s’inquiéter de perdre la maison familiale. "Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris que c’était lié à la politique", a-t-elle confié au public avant d’appeler à la hausse du salaire minimum. "Je ne veux pas d’un gouvernement qui travaille pour les grosses multinationales mais pour les familles." 

"J’ai un plan pour ça"

Long gilet rose fuchsia et lunettes vissées sur le nez, Elizabeth Warren, 70 ans, joue à fond la carte de la "prof". C’est la candidate qui a jusqu’ici formulé le plus de propositions détaillées. "J’ai un plan pour ça" est devenu son slogan officieux de campagne. Lorsqu’un jeune doctorant en mathématiques se présente avant de lui poser une question, elle le coupe pour plaisanter: "Mathématiques? Allez sur mon site de campagne et vérifiez mes chiffres!"

Elizabeth Warren propose une taxe sur les ultra-riches qu’elle promet d’imposer si elle arrive au pouvoir: 2% par an sur chaque dollar au-dessus de 50 millions de dollars de richesse personnelle, et 3% au-delà d’un milliard.

Dans la salle, les organisateurs ont compté plus de 600 personnes. Beaucoup de jeunes – nous sommes dans une fac après tout – mais aussi pas mal de seniors. Peggy Reeves, 67 ans, a conduit trois heures depuis le Connecticut pour rencontrer la candidate, selfie à la clé. "C’était super. Elle a un plan pour tout. Je pense qu’il est très important que les électeurs apprennent à la connaître et ne se contentent pas de petites phrases dans les médias que Trump ou d’autres tentent de lui coller. Il faut que les électeurs comprennent qui elle est et comment elle tente d’aider les États-Unis."

Donald Trump ne manque pas une occasion d’appeler Elizabeth Warren "Pocahontas" depuis une polémique sur l'existence de ses origines amérindiennes. Quant à la droite en général, et certains de ses concurrents à gauche, ils lui reprochent de vouloir augmenter les impôts pour financer ses mesures sociales: université publique gratuite, annulation de la dette étudiante, crèches gratuites, etc. Face à ces accusations, la candidate a mis l’accent mercredi sur la taxe sur les ultra-riches qu’elle promet d’imposer si elle arrive au pouvoir: 2% par an sur chaque dollar au-dessus de 50 millions de dollars de richesse personnelle, et 3% au-delà d’un milliard.

Petit coup de mou

Peggy Reeves. ©Yona Helaoua

Peggy Reeves soutient la mesure: "Peut-être que ses propositions vont avoir un impact négatif sur ceux qui gagnent plus que 50 millions de dollars. Mais c’est une somme astronomique! Pourquoi ne devraient-ils pas payer une taxe sur leur richesse? La plupart de cette richesse a d’ailleurs sûrement été héritée, donc c’est important qu’ils aident tous les autres qui n’ont peut-être pas eu les mêmes opportunités et qui travaillent dur en échange du salaire minimum."

Au fond de la salle, l’équipe de campagne "Warren 2020" surveille le bon déroulement du "town hall". Peu bavards avec les journalistes, ces jeunes responsables refusent de s’exprimer à titre officiel. Il faut dire qu’après plusieurs semaines au top, la campagne connaît un petit coup de mou. Un sondage de CNN et de l’Université du New Hampshire réalisé du 21 au 27 octobre montre que Bernie Sanders est en tête des intentions de vote dans cet État du nord-est du pays, l’un des premiers à voter aux primaires. Elizabeth Warren, avec 18 % des intentions de vote, est trois points derrière son ami et rival. Tous les deux ont peu ou prou les mêmes idées très à gauche.

Les moments forts du débat des Démocrates le 15 octobre 2019.

Nicole Abate. ©Yona Helaoua

La campagne doit-elle s’inquiéter du récent soutien de l’élue superstar Alexandria Ocasio-Cortez à Bernie Sanders? Avec un sourire froid, une responsable interrogée mercredi élude la question. Nicole Abate, 32 ans, le reconnaît: "Pour l’instant mon cœur penche davantage pour Bernie Sanders. Ce n’est pas que je n’apprécie pas Elizabeth Warren mais j’ai voté pour Bernie en 2016. C’est peut-être simplement qu’il a davantage d’expérience." Cette employée de l’université ne se dit pas plus inquiète que cela au sujet de la récente crise cardiaque du sénateur du Vermont âgé de 78 ans: "Désolée si ce que je vais dire semble cynique, mais c’est pour cela qu’on a un vice-président. Et Bernie Sanders n’est pas beaucoup plus vieux qu’Elizabeth Warren."

La députée Alexandria Ocasio-Cortez et le sénateur Bernie Sanders lors d'un meeting à New York, le 19 octobre 2019. ©REUTERS

La santé au cœur de la campagne

Cette électrice reconnait cependant la proximité des programmes entre les deux candidats et n’hésitera pas à voter pour Elizabeth Warren si cette dernière est face à Donald Trump: "Le sujet politique prioritaire pour moi, c’est le changement climatique. Juste derrière vient le coût de la santé. Mon petit ami n’a pas d’assurance actuellement – il est livreur pour Amazon or l’entreprise ne fournit pas d’assurance pour ces employés-là. C’est l’enfer car il a des problèmes de santé. Si on avait une assurance publique universelle, comme c’est le cas dans d’autres pays, ça nous enlèverait bien du stress."

Je ne suis pas sûre de voter aux primaires pour elle car je veux quelqu’un qui puisse battre Trump.
Ruth Davis
électrice démocrate

Bernie Sanders, comme Elizabeth Warren, proposent de mettre en place le fameux "Medicare for All", qui éliminerait les assurances santé privées au profit d’un système public universel. Cependant, celle qui a "un plan pour tout" a mis du temps à publier des chiffres précis au sujet de cette réforme. Lors du dernier débat démocrate, ses concurrents n’avaient d'ailleurs pas manqué de le faire remarquer. Et plusieurs personnes venues l'écouter mercredi soir à Durham ne cachaient pas leur frustration.

Nous sommes venus ici pour avoir des précisions sur votre plan santé", a ainsi lancé une dame assise dans les premiers rangs. Et les précisions sont venues ce vendredi. La campagne d'Elizabeth Warren a, en effet, publié un document de 20 pages détaillant le plan de la sénatrice en matière de santé. Un plan qui se chiffrerait à 20.500 milliards de dollars sur 10 ans et qui pourrait être financé sans alourdir la charge fiscale des classes moyennes (lire encadré). 

Le plan santé d'Elizabeth Warren

Les électeurs démocrates l'attendaient depuis longtemps. Vendredi, la campagne d'Elizabeth Warren a enfin détaillé son plan pour élargir à toute la population le système de santé public Medicare (pour les 65 ans et plus).

Ce Medicare for All coûterait à la collectivité 20.500 milliards de dollars sur 10 ans, une coquette somme qui est cependant inférieure aux estimations circulant jusqu'à présent. Elizabeth Warren s'engage à ne pas alourdir la charge fiscale des classes moyennes pour le financer. Au lieu de cela, elle augmenterait l'impôt sur les grosses fortunes et les taxes des grandes entreprises

Autres solutions proposées par la candidate démocrate pour trouver les fonds nécessaires: mieux lutter contre l'évasion fiscale et rogner le budget du Pentagone. Les sommes versées actuellement par les employeurs pour offrir à leurs travailleurs des plans d'assurance santé privés seraient par ailleurs redirigées vers le programme Medicare.

Au final, un ménage avec deux enfants, disposant à l'heure actuelle d'une assurance-santé via l'employeur d'un des deux parents, économiserait 12.378 dollars par an, d'après le plan présenté par Warren. 

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect