La reprise n'est-elle que de la poudre aux yeux?

Conjoncture: Marc De Vos (RUG) invite à ne pas se laisser bercer par l'euphorie causée par l'embellie actuelle de l'économie. Il s'agit non de retarder mais bien d'encourager les réformes.

Les bons chiffres affichés en ce moment par l'économie belge, qu'il s'agisse de la croissance ou de l'emploi, pourraient bien n'être qu'un feu de paille. C'est du moins l'avis de l'Itinera Institute, un think tank belge récemment mis sur pied par des académiciens du nord et du sud du pays et qui se veut indépendant de toute contingence politique ou communautaire.

Entre le 1er juillet 2005 et le 1er juillet 2006, la croissance a atteint le niveau flateur de 2,8%. Pour l'année 2006, la Banque nationale prévoit une croissance de l'ordre de 2,5%. C'est mieux que le 1,5% en 2005 et à peu près la même chose qu'en 2004.

Marc De Vos, directeur de l'Itinera Institute et professeur à l'Université de Gand, invite à relativiser ces chiffres. «Quand on attend pour 2006 une croissance de 3,5% aux états-Unis, on parle de ralentissement douloureux. Chez nous, où la croissance est moins élevée, on parle de relance magnifique», s'étonnet-il.

D'après lui, le moteur de l'accélération récente de la croissance ne doit pas nous rendre euphorique. «Cette relance résulte dans une large mesure d'une croissance accrue chez nos principaux partenaires commerciaux (...) qui ont adopté ces dernières années des réformes pénibles pour être plus compétitifs et faire face au vieillissement démographique», observe-t-il.

Le recul constant de la Belgique au sein du classement des économies les plus compétitives vient appuyer ce constat.

La reprise économique tant applaudie semble donc plus cyclique que structurelle. «Elle offre peu de garanties pour l'avenir et son ampleur est insuffisante pour compenser le déclin récent», prévient Marc De Vos.

Si l'on s'arrête aux chiffres de l'emploi, le bilan n'est guère plus enthousiasmant. Au moment où le Forem et le VDAB rapportent que le nombre d'emplois vacants qui transitent par leurs services a augmenté de respectivement 16% et 30% au cours du premier semestre 2006, l'Onem continue de publier des statistiques décourageantes. Il apparaît ainsi que plus de la moitié des demandeurs d'emploi sont au chômage depuis plus de deux ans. Il s'agit de pratiquement 250.000 personnes. Parmi celles-ci, une sur cinq n'a jamais travaillé de sa vie. «C'est une situation dramatique pour un pays dont le capital humain est la principale matière première», se désole Jean Hindriks, professeur d'économie à l'UCL et coauteur du papier de l'Itinera Institute. «Face à l'ampleur du chômage de longue durée, une reprise temporaire de la conjoncture aura peu d'effet si elle ne s'accompagne pas des réformes structurelles adéquates.»

Labourer en profondeur

Pour les deux académiciens, la Belgique devrait profiter de l'actuelle conjoncture favorable pour «remuer le sol non seulement en surface mais également en profondeur». Ainsi, ils observent que le fait que les employeurs préfèrent recourir à l'intérim plutôt que l'emploi normal est un signe de rigidité du marché du travail. «Quand la croissance économique ne tire pas l'emploi dans son sillage, c'est qu'il y a des failles dans notre état providence», juge Jean Hindriks.

«Lorsque la conjoncture est favorable, comme c'est le cas aujourd'hui, une réforme structurelle permet de faire partager immdiatement les fruits de la croissance avec les groupes les plus vulnérables», souligne le professeur d'économie, qui néanmoins ne se fait guère d'illusions. «Réformer sans crise exige prévoyance, courage et persévérance face aux intérêts à court terme. C'est peut-être demander trop à l'approche des élections...»

J.-P. B.

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