reportage

Havelange, foyer d'une pépinière pour start-ups agricoles

©Anthony Dehez

Alexis de Liedekerke, Gaëtan Seny et Nicolas Bekaert veulent permettre la mise en commun de ressources et de connaissances pour de petits projets indépendants locaux à la vision durable. De l’extraction de pigments à une cidrerie, les activités sont chaque jour plus nombreuses.

Un coin de nature au beau milieu de nulle part. Le brouillard cache à peine les trois corps de ferme qu’occupe cet incubateur d’entreprises d’un genre nouveau, niché au sommet d’une profonde vallée du Condroz.

Dans l’une des ailes de l’imposante construction datant du XVIe siècle pour ses plus vieilles pierres, des artisans fabriquent du cidre bio à partir de variétés de pommes wallonnes, dans une autre, une dame élabore des pigments naturels destinés aux décorateurs ou aux peintres, tout cela au son des manœuvres s’attelant à la transformation d’une aile du bâtiment en future salle des fêtes. Enfin, à quelques centaines de mètres, deux jeunes agriculteurs parcourent leurs légumes, bientôt prêts à être récoltés.

Un ballet étonnant de vie et de motivation… "Froidefontaine, c’est une pépinière de start-ups dédiée à l’entrepreneuriat agricole", résume Nicolas Bekaert, qui nous ouvre les portes de ce lieu atypique, à la mi-décembre.

Froidefontaine vue du ciel

L’idée du projet est venue il y a deux ans maintenant, se cristallisant alors autour d’Alexis de Liedekerke et Florian Delespesse (qui a depuis quitté l’aventure), tous deux ingénieurs agronomes, et de Gaëtan Seny, avocat spécialisé en droit des sociétés.

Leur constat? Beaucoup de gens sont aujourd’hui très passionnés par une approche plus humaine, locale et durable de l’agriculture et ont envie de retourner à la terre. Sauf que voilà, ce n’est pas simple, malgré la passion, "les marges étant très faibles, de même que les terres très chères en Belgique – compter 35.000 euros environ l’hectare dans le Condroz – et le cadre législatif très restrictif (de par la loi sur le bail à ferme – des discussions politiques sont aujourd’hui à l’ordre du jour à ce sujet pour changer la donne, NDLR)", détaille notre interlocuteur.

Ce qui n’empêche pas certains de se lancer pour autant. On parle de "Nimaculteurs", pour "agriculteurs non-issus du monde agricole"… Et c’est là qu’intervient Froidefontaine, que Nicolas Bekaert a rejoint en cours de route, fort de sa formation d’économiste.

Mutualisation et diversité

Concrètement, la ferme propose de devenir partenaire – via un coinvestissement et une participation au risque – de ces projets agricoles. Et ce, en faisant deux paris économiques: "D’un, celui de la mutualisation permettant de réduire les coûts entre les 5 et demain 10, 15, entreprises qui sont installées ici, ce qui passe par la comptabilité, l’administratif, la stratégie, la communication, mais aussi l’infrastructure ou la main-d’œuvre par exemple." De deux, "celui de la diversité, avec la présence d’une cidrerie (10.000 bouteilles cette année, pour 1.000 de Pommeau et autant de Calvados, NDLR), d’un maraîcher, d’un élevage de coucous de Malines en poulailler mobile, permettant une alimentation variée, avec un impact réduit sur l’environnement , d’un gîte, et, pourquoi pas, demain, d’une boulangerie ou d’un restaurant. Bref, d’autant d’activités artisanales à taille humaine et diversifiées qui, on l’espère, peuvent susciter la curiosité de tout un chacun à venir ici, que ce soit pour une simple balade ou pour les formations que nous organisons. Une diversification nous permet de multiplier les sources de revenus".

©Anthony Dehez

Du reste, Froidefontaine offre à ses partenaires-agriculteurs des accès à la terre et au marché facilités, ainsi qu’accompagnement sur des matières économiques et juridiques, fourni par l’équipe aux commandes.

Seule condition, s’engager à respecter au minimum le cahier des charges du bio, à perpétrer des pratiques agricoles durables et respectueuses de l’environnement, et, enfin, à s’ouvrir à la collaboration avec les différents acteurs en présence sur les quelque 45 hectares de terrain à disposition et 5.000 mètres carrés de bâtiments.

Lors du premier appel à projet réalisé en janvier 2017, une bonne vingtaine de dossiers ont été rentrés, desquels sept ont été sélectionnés et cinq ont aujourd’hui recours aux terres (et aux murs parfois) de la ferme dans leur activité quotidienne.

Fort de ce succès, un second appel vient d’ailleurs d’être lancé courant du mois. De même que Jehan Dessain, avec un profil financier, monte à bord.

 

Objectif 2027

Quelle est la finalité du projet? D’être "un prototype qui, on l’espère, répond à une demande sociétale". L’idée serait, à terme, de pouvoir le répliquer dans d’autres endroits, présentant une situation similaire, à savoir celle d’un propriétaire souhaitant donner une autre vie à ses terres.

Vision d'inspiration de Froidefontaine 2027 ©Froidefontaine

Du reste, au niveau local, un objectif temporel a été fixé à 2027 comme date butoir de la transition agroécologique opérée par la ferme, à savoir de s’éloigner peu à peu de la monoculture intensive pour se diriger vers quelque chose de plus durable et diversifié. "On se donne dix ans, évoque Nicolas Bekaert, mais c’est un chiffre pour dire de donner un chiffre, l’idée étant plutôt que l’aventure perdure. Froidefontaine, c’est un projet de vie, destiné à l’accueil d’activités professionnelles."

Un nouveau métier est né, "payculteur"

"Ici, on est dans la même démarche qu'à Froidefontaine, mais à l'échelle du territoire", résume Clotide de Montpellier, gérante de la ferme d'Emeville, située à deux kilomètres à peine de son homologue condrusien.

Notre interlocutrice évoque sa mission actuelle, à savoir celle de parvenir à faire valoir la fonction de "payculteur" à la française dans le pays, soit une casquette nouvelle attribuée à une sorte "d'entrepreneur des territoires" amené à chercher des débouchés commerciaux et des financements, voire même susciter des partenariats entre acteurs locaux, pour le compte de divers agriculteurs. Eux peuvent dès lors se consacrer à ce qu'ils font de mieux: la culture de la terre et l'élevage. Limitant ainsi les tracas.

Une démarche appuyée qui entend valoriser au mieux les initiatives locales porteuses de sens qui, malgré leur pertinence dans le contexte environnemental actuel, n'ont pas toujours la masse critique pour faire face.

Dans ce cadre, la ferme d'Emeville reçoit notamment l'appui de l'inventeur de la notion de payculteur, en la personne de Maxime de Rostolan, ingénieur et coordinateur du projet "fermes d'avenir" dans l'Hexagone, destiné à la production, la formation, l'influence et le financement de nouvelles manières de faire agricoles. L'homme aide et accompagne ici le développement d'une version belge.

Discussions entamées avec le ministre Collin

En parallèle, une discussion sur cette notion de payculteur est aussi menée avec René Collin, ministre wallon de l'Agriculture, nous dit-on. Une réflexion portée par différents agriculteurs avant-gardistes du sud du pays.

Et en l'attente d'une avancée concrète, la ferme d'Emeville s'est pour sa part déjà associée avec d'autres pour avancer, comme avec la ferme de la Sève (Mellet, près de Fleurus), "qui a tout un système de maraîchage bio et réfléchit actuellement à un groupement de céréaliers pour faire leur propre farine", et la Ferme des Noyers (Corroy-le-Grand, près de Chaumont-Gistoux), "avec sa boucherie bio à la ferme - elle qui faisait du Blanc bleu pur intensif il y 20 ans - et ses cultures innovantes pour lesquelles les voisins peuvent venir cueillir des haricots à même le champ".

Tout cela sous le regard bien veillant de l'ASBL Regenacterre (dont la mission tient au développement et à la promotion d'une agriculture régénérative) avec laquelle la ferme collabore à un système de cultures céréalières en bio et sans labour

Transition entamée il y a 3 ans

Ce qui amené Clotilde de Montpellier à s'attaquer à ce challenge? La reprise des lieux, il y a trois ans de cela, aux côtés de son époux, Jean-Baptiste Berghmans. "Nous nous sommes alors retrouvés avec 30 hectares de prairies et 30 autres de terres arables... mais aussi et surtout avec la question de ce que nous allions en faire".

Forte de son bagage de géographe, cette désormais doctorante en "agroécologie" à l'université de Namur a décidé de mettre la théorie en pratique, sur un modèle de "recherche-action".

Une réflexion entamée bien avant celle sur ce poste de "business developer" agricole. "Quand nous sommes arrivés, nous avons réfléchi pendant 6 mois aux modèles des parcelles de la ferme, à l'agrosystème dans son ensemble, afin d'y garantir un maximum de biodiversité. C'est là que nous avons décidé d'entamer une transition agroécologique", raconte-t-elle, au détour d'un chemin longeant quelque 200 pommiers. "Ce qui signifie concrètement que l'on a décidé de passer d'un système de monoculture intensif à un système durable diversifié". Un véritable défi, mais qu'elle était prête à relever. Par valeur.

C'est ainsi que le couple a par exemple décidé d'acquérir une quarantaine d'Angus, du nom de cette race bovine britannique. Du fait qu'ils évoluent dans des "pâturages tournants dynamiques" - les animaux voyagent de (petite) parcelle en parcelle à intervalles bien précis pour éviter la surexploitation des ressources végétales -, "nous avons pu obtenir un rendement bien plus important qu'ailleurs, l'herbe étant sans cesse de qualité". Ce qui influence aussi la culture des pommiers avoisinant, qui bénéficient eux de la présence bovine. Bref, rapidement, on se rend compte que le cercle est vertueux. Et que la chaîne tout entière s'en voit positivement touchée.

Mais pas seulement. "Cela nous a permis de tester ce que nous considérons être une race facile à l'élevage. Tout cela en nous assurant de maintenir le coût le plus bas possible et qu'elle puisse se nourrir uniquement à partir des fourrages à disposition". Pourquoi cette réflexion est-elle importante? Pour "garantir que l'application du modèle ailleurs est possible. Nous voulons qu'il essaime".

Et pour cause, "notre rôle aujourd'hui est d'être précurseur d'une autre manière de faire, montrant que le risque à prendre n'est pas trop grand pour des agriculteurs qui pourraient s'inspirer de ce qu'on fait ici. Car, de fait, si Emeville est un labo grandeur nature, c'est aussi une ferme bien réelle. On n'est pas dans l'expérimental, déconnecté de la réalité." Que du contraire, une vraie réflexion a notamment été opérée sur la rentabilité des activités, question numéro un que se posent les curieux qui s'aventurent parfois discrètement sur les terres du couple pour (re)découvrir des techniques parfois disparues, comme cette rotation de pâtures. C'était là une condition sine qua non. Et qui a été remplie.

Un signal fort, face à un constat alarmant: "on perd environ 40 fermes par semaine en Wallonie", indique Clotilde de Montpellier. "Depuis les années 70, on a presque perdu 70% des fermes". Un phénomène qui ne peut être enrayé que, soit par une consolidation accrue d'acteurs, soit par une approche différente, plus durable et liée aux réalités de demain. Et à Emeville, le choix est fait...

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