Le nouveau roi du café a 30 ans et vient du Yémen

©Diego Franssens

Il est en bonne voie de devenir riche grâce au café produit dans son pays d’origine, et est désormais célèbre en tant que personnage principal du dernier roman de Dave Eggers. À Anvers, Mokhtar Alkhanshali vient de recevoir un prix pour son esprit d’entreprise innovant.

Nous connaissons tous le moka comme une saveur, en particulier dans les crèmes glacées. Mais écrit avec une majuscule, ce goût devient une ville portuaire du Yémen. Cette ville fut à une époque la plaque tournante du commerce de café, un produit d’exportation important de ce pays. "Je suis peut-être le seul Yéménite qui accepte de reconnaître que le caféier est originaire d’Éthiopie", raconte en riant Mokhtar Alkhanshali dans le cadre luxuriant du jardin botanique d’Anvers. "Mais les Éthiopiens ne le récoltaient pas et ne buvaient pas de café. La toute première tasse de café a été bue au Yémen."

Cette histoire, Alkhanshali ne la connaît pas depuis longtemps. Jusqu’à tout récemment, il vivait à San Francisco, loin du pays de ses ancêtres. Pour vivre, il travaillait comme concierge dans un luxueux immeuble. Un jour, une de ses amies lui a fait remarquer que de l’autre côté de la rue se trouvait une grande statue bizarre en bronze, représentant un Yéménite habillé d’une djellaba et de babouches arabes, en train de boire une immense tasse de café. "J’ai été intrigué par l’histoire du café du Yémen. Vous allez trouver que c’est étrange, mais il y a six ans, je buvais très peu de café."

Élu de Dieu

"Mon nom n’a rien à voir avec Mocha. Il signifie ‘élu de Dieu’." Mokhtar est le fils de migrants yéménites partis s’installer aux États-Unis dans les années 80. Il est né à Liverpool. La famille, qui compte sept enfants, s’est installée à Tenderloin, de loin le quartier le plus chaud de San Francisco.

"C’est le quartier qui concentre le plus de pauvreté, de drogue et de violence, explique-t-il. Il était inimaginable d’y lancer sa propre entreprise. Même en dehors du quartier, ça aurait été impensable. Quand j’avais 12 ans, je ne connaissais personne qui faisait des études supérieures. Mon père était chauffeur de bus. Je pensais que si je pouvais faire comme lui et avoir les moyens de me payer une assurance-maladie, j’aurais réussi ma vie."

Aujourd’hui, Alkhanshali a 30 ans, et 30 personnes travaillent dans sa société de commerce de café Port of Mokha Coffee. Il commercialise le café de centaines de petits fermiers yéménites dans les coffee shops les plus branchés du monde. Dans certains endroits de San Francisco, il faut débourser 16 euros pour une tasse de café.

C’est beaucoup d’argent. Jugez-vous un pays sur son café? Et un café qui ne coûte que 2 euros est-il mauvais?

Si je veux être honnête, je dirais que les pays qui ont une vieille culture du café font souvent du mauvais café. L’évolution vers le fast food a généré le fast coffee. J’essaie de considérer le café comme le vin. Aujourd’hui, les gens veulent connaître l’origine de ce qu’ils consomment. C’est la même chose avec le café. Si vous payez un euro cinquante pour une tasse de café, elle ne peut pas être bonne. Au minimum, elle n’est pas équitable. Nous ne pouvons plus accepter cette situation.

Pourquoi accordez-vous autant d’importance à l’entrepreneuriat social?

La manière dont notre nourriture est produite, distribuée et consommée n’est pas durable. C’est pourquoi nous avons besoin de disruption. Et d’entrepreneuriat social. C’est la réponse à la question de savoir comment gagner de l’argent tout en ayant un impact positif sur le monde. Dans mon cas, sur le Yémen.

Je me suis inspiré du Rwanda et de la manière dont ce pays, après le terrible génocide, a réussi à se remettre sur pied au niveau économique. Avant la guerre, personne ne connaissait le "specialty coffee" du Rwanda. Nous pouvons faire la même chose avec le café yéménite. Les fermiers sont les plus pauvres parmi la population. Alors que le "specialty coffee" a conquis le monde entier, le Yémen reste à la traîne. J’essaie de leur construire un pont vers un meilleur avenir.

Le fait que je sois un Yéménite qui vit à San Francisco est une heureuse coïncidence. D’un point de vue historique, cette ville est un lieu important pour le café. Tout le café qui vient de Colombie et du Brésil via le canal de Panama arrive à San Francisco. Et le Yémen fut le premier pays où le café fut commercialisé. Au XVIIe siècle, il a été découvert par les commerçants européens et la Compagnie néerlandaise des Indes orientales allait y chercher du café qu’elle réexpédiait dans le monde entier. Lorsque je me suis intéressé plus en détail à l’histoire du café, j’ai été convaincu que c’était ma voie. Ce fut plus qu’une carrière. Une vocation.

Peu de gens connaissent l’existence de la ville de Mocha et le fait qu’elle soit située au Yémen.

En effet, très peu de gens le savent. Moi-même, je ne connaissais que quelques vieilles histoires racontées par mon grand-père. À 12 ans, j’étais sur la mauvaise pente et mon père m’a envoyé pendant un an chez mes grands-parents au Yémen. Pour moi, ce séjour fut une sorte de bootcamp. Je ne connaissais rien de mon pays.

J’y ai vu beaucoup de pauvreté et je me suis senti coupable de tous les privilèges dont je jouissais à San Francisco et de la manière dont je gaspillais mon temps. Ce fut un choc culturel. À l’époque, je ne parlais pas bien arabe. Un jour, ma grand-mère m’a envoyé acheter un poulet. L’homme chez qui je suis allé m’a posé une question, mais je ne l’ai pas compris. J’ai pensé qu’il voulait me faire payer trop cher et j’ai donc hoché "non" de la tête. J’ai reçu le poulet ensanglanté avec sa tête coupée dans un sac en plastique. À la maison, ma grand-mère a éclaté de rire. Cet homme m’avait demandé si je souhaitais qu’il plume le poulet. Et j’avais répondu non.

Alkhanshali est retourné au Yémen des années plus tard. Plus mûr, plus motivé, et inspiré par la statue du Yéménite dégustant un café à San Francisco. Il voulait faire quelque chose de sa vie et souhaitait remettre son pays – où la première tasse de café avait été bue au XVe siècle par des mystiques soufis (en Éthiopie, ils mâchaient les grains, la torréfaction a été inventée par les Arabes, NDLR) – à nouveau sur la carte du monde du café.

"Une tasse de café est le plus court chemin entre deux personnes. C’est un carburant social."

"L’histoire du café est un de mes chapitres favoris dans cette histoire, explique Alkhanshali. C’est dans les cafés à Bruxelles, Vienne et Londres que les philosophes, les politiciens et les journalistes se rencontraient pour discuter. Les premiers journaux ont été produits dans des cafés. Les révolutions française, américaine et russe y sont nées. Je pense vraiment que le café a joué un grand rôle dans l’histoire. Une tasse de café est le plus court chemin entre deux personnes. C’est un carburant social."

Mais au Yémen, la culture du café avait disparu. La culture du qat, une drogue légèrement hallucinatoire, rapportait plus et a envahi tout le territoire. Pour une plantation de café, on comptait sept plantations de qat. Ce fut la mission d’Alkhanshali de convaincre les fermiers de se (re)lancer dans la culture du café. Six ans plus tard, Port of Mokha Coffee était né.

Comment avez-vous réussi à convaincre les fermiers de se (re)lancer dans la culture du café vu qu’elle ne leur rapportait pas grand-chose?

Je m’étais bien préparé. J’avais suivi un cours de Coffee Q Grader, qui est l’équivalent du sommelier dans le secteur du café. Je savais qu’il était possible d’augmenter la production en payant mieux les agriculteurs. J’ai pu recréer un marché et le développer comme solution alternative à la drogue. Je me suis rendu dans 32 régions au Yémen, j’ai pris des notes sur les différentes méthodes de culture et j’ai prélevé 21 échantillons au total. Après quatre mois, je suis retourné aux États-Unis avec ces échantillons. 19 d’entre eux n’avaient aucune valeur gustative. Certains grains étaient tout simplement séchés dans le poulailler! Mais les deux derniers ont obtenu des résultats de plus de 90, ce qui est exceptionnellement élevé.

C’est tout de même amusant que le pays où votre père vous a envoyé en "camp de redressement" soit celui qui vous a mené vers la réussite.

C’est vrai. J’ai très vite compris qu’il était possible de gagner de l’argent avec les microcrédits. Une de mes citations préférées, c’est: "Ne leur donnez pas un poisson, mais apprenez-leur à pêcher."

©Diego Franssens

Est-ce vrai qu’avant de partir, vous avez investi dans une montre de luxe suisse, dans une bague en argent, un carnet de notes en cuir et une monture de lunettes de 1941?

Regardez: voici la bague et les lunettes dont vous parlez. La montre et le carnet de notes sont dans ma chambre d’hôtel. Je pensais que j’aurais plus de chances d’être pris au sérieux si j’avais le look d’un homme d’affaires.

Et ça a marché?

Oui, ils ne m’ont pas considéré comme un étranger parce que je leur ressemblais et que je parlais arabe, mais comme quelqu’un qui y connaissait quelque chose en affaires. Ainsi, j’ai donc pu les convaincre – vu que je les payais mieux – de cueillir uniquement les fèves rouges.

Nous sommes alors en 2015, plus précisément, le 25 mars 2015. Le Yémen est un pays que l’on connaît surtout à cause de l’affreuse guerre qui s’y déroule.

"Les combats ont éclaté subitement et, de ma chambre d’hôtel, je voyais tout flamber autour de moi."

Alkhanshali sort son iPhone et fait défiler des photos. "Tout ça, je l’ai vécu." Sur les clichés, on voit les flashs des bombes qui tombent sur la ville de Sanaa. "Je devais rentrer aux États-Unis le lendemain pour participer à un salon du café à Seattle. Mais les combats ont éclaté subitement et, de ma chambre d’hôtel, je voyais tout flamber autour de moi."

Les bombes larguées par l’Arabie saoudite sur le pays de vos ancêtres ont été fournies par les Etats-Unis, votre seconde patrie.

De plus, ils ont refusé de m’aider – ainsi que d’autres Américains – à quitter le pays. J’ai été kidnappé à Aden et retenu en otage pendant trois jours par des rebelles houthis. J’ai pensé que c’était la fin. Mais dans la prison où ils m’avaient enfermé les yeux bandés, j’ai entendu les gardiens parler du port de Mocha et des gens qui essayaient de fuir vers Djibouti dans des petites embarcations. C’est devenu mon objectif.

Autre photo sur son iPhone: Alkhanshali dans le petit bateau, les écouteurs de son iPhone sur les oreilles. Il l’a baptisée son "getaway selfie". La traversée a duré un jour. "Quand faites-vous ce genre de chose? Quand c’est la seule solution pour rester en vie. C’était mon cas, comme c’est celui de tous les réfugiés syriens qui veulent aller en Europe." Il a réussi à rejoindre Djibouti, et de là, le Kenya, et ensuite Amsterdam où il a pris un avion pour San Francisco. Avec une valise Samsonite remplie d’échantillons de café, juste à temps pour le salon de Seattle.

Comment survit-on une semaine au milieu des combats?

Le fait que j’aie grandi à Tenderloin m’a beaucoup aidé. Quand j’étais enfant, j’ai vu des armes, des morts, des choses qu’il vaut mieux ne pas voir à cet âge-là. Je suis d’ailleurs toujours en thérapie. Je ne supporte plus les feux d’artifice. Et quand je vais au restaurant, je ne m’assieds plus jamais en tournant le dos à la salle.

©Diego Franssens

Dave Eggers a raconté votre histoire dans son livre "Le moine de Mocha".

Je connais Dave depuis 2009, mais je ne savais pas qu’il était un écrivain célèbre. Nous nous sommes rencontrés grâce à un ami commun. Lorsqu’il a entendu que j’étais bloqué au Yémen, il a dit qu’il voulait écrire un livre sur ce sujet.

Quand vous étiez enfant, vous avez lu Harry Potter, et quand vous étiez concierge, "Das Kapital". Qui vous a le plus influencé? Harry Potter ou Karl Marx?

C’est une bonne question. Très certainement Harry Potter. Pour moi, les livres étaient le seul moyen de voyager. Chaque page me transportait dans un monde différent. Les enfants se reconnaissent dans le sentiment qu’ils n’appartenaient pas à leur famille. Dans mon cas également, ça m’a ouvert les yeux: peut-être y a-t-il autre chose dans la vie? "Das Kapital" est le cadeau d’une amie. Le quartier Bay Area à San Francisco est connu pour être progressiste et ce livre m’a fait prendre conscience des inégalités entre les classes sociales. Je pense qu’il m’a appris ce que pouvait être un impact social.

"Quand je vais au restaurant, je ne m’assieds plus jamais en tournant le dos à la salle."

Comment réagissez-vous quand vous lisez votre propre histoire écrite de la main de Dave Eggers?

Je trouve cela irréel. Il y a deux jours, j’étais invité dans une école secondaire où ce livre fait partie des lectures obligatoires. Les élèves avaient écrit des poèmes sur moi. Ils connaissaient tout de ma vie. C’est vraiment fou. J’ai récemment pris un taxi Uber. Le chauffeur a commencé à me parler d’un livre qu’il avait lu sur un homme qui s’occupait de café du Yémen. Il a sorti son smartphone pour me montrer une vidéo de CNN. C’est à ce moment-là qu’il m’a reconnu. "Non mais, c’est vous!"

Qu’est-ce que ces jeunes retiennent d’une telle rencontre?

Je leur dis toujours: "Cherchez votre vocation, pas une profession. N’ayez pas peur de vous tromper, mais faites-le vite." J’ai fait des dizaines d’erreurs, et je n’ai que 30 ans.

Inspiré d’une histoire vraie

En 2016 Alkhanshali a vu arriver son premier conteneur d’une demi-tonne de café dans le port d’Oakland. Un an plus tard, la cargaison faisait 14 tonnes. Aujourd’hui, il fournit du café à des géants comme Blue Bottle Coffee et vend aussi en ligne. Bientôt, il se rendra dans des pays comme le Guatemala et l’Éthiopie pour essayer d’y développer des activités.

Vous parlez souvent d’American dream. Mais dans votre cas, n’est-ce pas plutôt un Yemenite dream?

De toute façon, l’expression American dream ne devrait pas être le monopole des Américains. Quand je vois des réfugiés, je ne vois pas des pauvres, mais du capital humain. Hélas, la politique extérieure de nombreux pays vise surtout à les maintenir à l’extérieur des frontières.

©Diego Franssens

Grâce à mon activité, je crée de l’emploi au Yémen. Ils sont heureux et n’ont aucune envie de quitter leur pays. Mais s’ils décident de partir, nous devons les accueillir à bras ouverts. Les États-Unis ont été bâtis sur l’immigration. On entend le Président clamer: "Make America great again" et, au même moment, déclarer qu’il veut construire des murs… Je ne comprends pas cette xénophobie, et cette rhétorique qui dit que les Chinois menacent nos usines, les musulmans notre sécurité et les Mexicains nos emplois.

Pour l’instant, "Le moine de Mocha" n’est encore qu’un livre. Peut-être sera-t-il un jour transposé au cinéma comme "The circle", un autre livre d’Eggers? Il trouve l’idée que le rôle de Mokhtar Alkhanshali soit joué par quelqu’un d’autre que lui encore plus bizarre que le livre qui raconte sa vie. "Ce serait étrange de lire: ‘Inspiré d’une histoire vraie’ et de voir que c’est malgré tout différent."

Qu’imaginez-vous comme bande-son pour un tel film?

Lorsque j’ai pris le bateau pour rejoindre Djibouti, j’ai écouté en boucle "Now & forever" de Drake. Ces phrases reviennent sans arrêt dans ma tête: "I’m leaving, I’m leaving, I’m gone. I don’t want to miss my boat." Mais aussi: "I’m afraid I’mma die before I get where I’m going."

"The monk of Mokha" – Dave Eggers, Éd. Knopf, 352 p., 14 euros.

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