interview

"Le sucre, c'est une perte de 239 millions d'euros"

Guy Paternoster prend les rênes d'une Raffinerie Tirlemontoise à la structure industrielle "performante". ©Dieter Telemans

Pour Guy Paternoster, qui vient de reprendre les rênes de la Raffinerie Tirlemontoise, la filiale belge de Südzucker doit assurer son avenir en misant notamment sur l'innovation et le développement d'alternatives au sucre.

Arrivé en 1986 à la Raffinerie Tirlemontoise, diplôme d'agronomie en poche, Guy Paternoster est petit à petit monté en grade. Il y a un mois, il a succédé à l'Allemand Thomas Hubbuch à la direction exécutive de cette entreprise emblématique de la Hesbaye, au sol limoneux propice à la culture de la betterave sucrière.

Guy Paternoster prend les rênes de la société dans un contexte de marché quelque peu apaisé après les soubresauts engendrés par la suppression des quotas européens, en 2017. Celle-ci a entraîné une poussée de la production en Europe, les sucriers cherchant à réduire leurs frais fixes en faisant tourner davantage leurs outils industriels. Avec pour conséquence une surproduction aux niveaux européen et mondial, et un effondrement des prix.

342
€/tonne
De 404 euros la tonne sous régime de quotas, le prix du sucre de betteraves a plongé jusqu'à un plancher de 320 euros la tonne, avant de remonter à 342 euros fin 2019.

De 404 euros la tonne sous régime de quotas, le prix du sucre de betteraves a plongé jusqu'à un plancher de 320 euros la tonne, poussant de nombreux agriculteurs à réduire les emblavements de betteraves. A cette réduction des surfaces s'est ajoutée une baisse des rendements due à la sécheresse. De quoi permettre un retour à l'équilibre entre production et consommation en Europe. Au niveau mondial, on se retrouve même avec un déficit de 10 millions de tonnes, qui a permis aux cours de repartir à la hausse. Fin 2019, le prix du sucre était ainsi remonté à 342 euros. Des contrats à long terme sont même annoncés au-dessus de 400 euros la tonne.

Réduire la voilure

Cette surproduction pèse sur les comptes. "Les deux dernières années, nous avons perdu plus de 200 millions d’euros dans l’activité sucre", souligne Guy Paternoster. Après un exercice 2018-2019 bouclé sur une perte opérationnelle de 239 millions d'euros, le groupe devrait à nouveau à nouveau clôturer l'année comptable (bouclée le 29 février) sur une perte de plus de 200 millions.

Numéro un européen incontesté, le groupe allemand Südzucker, propriétaire de la Raffinerie Tirlemontoise, s'est vu contraint de réduire la voilure en fermant cinq sucreries (deux en Allemagne et en France, une en Pologne) pour abaisser sa production globale de 700.000 tonnes et économiser 100 millions d'euros. Si la filiale belge a pu échapper au couperet, c'est grâce à sa structure industrielle "performante", assure Guy Paternoster. Après la fermeture des sucreries de Genappe, en 2004, et Brugelette, en 2007, la Raffinerie Tirlemontoise ne dispose plus aujourd'hui que de deux fabriques, à Wanze et Tirlemont. Elles produisent annuellement 650.000 tonnes de sucre, l'usine Iscal Sugar de Fontenoy, dans le Tournaisis, en produisant 200.000 tonnes.

Contrats revus

Le site historique de Tirlemont, qui a employé jusqu'à 2.000 travailleurs dans les années 1960 et en comptait encore 800 dans les années 1980, tourne désormais avec 220 travailleurs, auxquels s'ajoutent les employés des services administratifs et les 35 salariés du laboratoire de recherche. Au total, la Raffinerie Tirlemontoise emploie un millier de personnes en Belgique.

"Nous devons trouver un système pour protéger l’agriculteur contre les variations du marché, tout en assurant notre pérennité."
Guy Paternoster
CEO de la Raffinerie Tirlemontoise

La situation actuelle suscite des mouvements de grogne du côté des agriculteurs, qui voient leurs revenus diminuer. Pour amadouer les quelque 4.500 producteurs avec qui elle travaille, la Raffinerie a intégré un prix minimum dans ses contrats pour 2020, tout en s'efforçant à davantage de transparence dans les négociations avec les producteurs. "Nous devons trouver un système pour protéger l’agriculteur contre les variations du marché, tout en assurant notre pérennité", précise Guy Paternoster.

Une "fausse bonne idée"

Pas sûr que cela convainque tout le monde. Quelque 1.400 betteraviers se sont ainsi ralliés au projet de construction, à Seneffe, d'une nouvelle sucrerie dont ils seront propriétaires au travers de la Coopérative des Betteraviers Transformateurs (CoBT). La production devrait démarrer en septembre 2023, l'ambition étant de produire 200.000 tonnes de sucre par an.

Guy Paternoster l'admet, cette initiative a été lancée au moment de la suppression des quotas, lorsqu’il a fallu négocier un nouveau système contractuel. "On partait d’une page blanche. Il n’y avait plus de référence européenne", dit-il.

"Le marché du sucre restera instable. La seule chance de survie en Europe, c’est d’avoir une production qui ne dépasse pas la consommation."
Guy Paternoster

Le patron de la Raffinerie Tirlemontoise, qui sent le vent du boulet, parle d'une "fausse bonne idée", même s'il dit comprendre le souhait des agriculteurs d'être propriétaires de leur outil de production. "Chez nous, ils sont déjà propriétaires de l’outil et peuvent renforcer leur position en devenant actionnaires de Südzucker. Mais rajouter du volume dans cette zone de production n’a pas de sens. Cela va pousser les prix à la baisse", souligne Guy Paternoster. Reste à voir quel serait le pouvoir d'influence des betteraviers belges au sein d'un groupe détenu à 58% par les agriculteurs allemands. 

La sous-production actuelle sur le marché mondial ne change rien à ses yeux. "Le marché du sucre restera instable. La seule chance de survie en Europe, c’est d’avoir une production qui ne dépasse pas la consommation". Autrement dit, rajouter 200.000 tonnes de sucre sur le marché européen "va contribuer à faire baisser les prix pour tout le monde, et par ricochet le prix de la betterave", dit le CEO de la Raffinerie Tirlemontoise.

Pour contourner les incertitudes liées au marché du sucre, la société hesbignonne mise sur la diversification vers des créneaux plus porteurs. Aujourd’hui déjà, la production hors sucre (bioéthanol, préparations à base de fruits, spécialités) représente plus de la moitié du chiffre d’affaires. Et si le résultat opérationnel est dans le vert, c'est grâce à eux. "Nous devons nous préparer à offrir des alternatives permettant d’utiliser moins de sucre. C’est ce que nous avons fait avec la chicorée. Et nous venons de décider d’investir un million d’euros dans notre laboratoire de recherche de Tirlemont", ajoute Guy Paternoster.

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