Un changement anticipé mais dans la continuité à la tête d'Unilever

Paul Polman, CEO démissionnaire d'Unilever. ©Bloomberg

Usé par le renoncement contraint et forcé à un projet de siège unique à Rotterdam, le CEO du géant de l’agroalimentaire et des cosmétiques, Paul Polman, cède sa place un peu plus tôt qu’attendu.

On pourra difficilement ne pas parler de coïncidence de calendrier. Moins de deux mois après l’échec retentissant du projet d’installation d’un siège social unique à Rotterdam, le CEO d’Unilever, le Néerlandais Paul Polman, jette l’éponge. À partir de janvier, il sera remplacé par l’Écossais Alan Jope, patron de la division hygiène personnelle, la plus importante et la plus rentable du groupe.

Le bilan de Paul Polman parle pourtant pour lui. Après 25 ans de carrière chez Procter & Gamble puis un passage de trois ans comme directeur financier chez Nestlé, il avait été le premier "extérieur" à être choisi pour prendre les rênes d’Unilever. C’était en 2009.

Sous sa houlette, le conglomérat néerlando-britannique, bien connu pour ses marques grand public – Knorr, Lipton, Magnum, Dove… –, a connu un essor alimenté par des acquisitions ciblées qui auront permis de générer en dix ans un retour de 290% pour les actionnaires.

Le point d’orgue de son mandat aura été l’échec retentissant de l’offre d’achat gigantesque – 143 milliards de dollars – lancée l’an dernier par le géant américain Kraft Heinz. Une victoire nette et sans bavure qui, paradoxalement, s’est retournée contre lui et aura contribué à précipiter son départ.

20,7 milliards €
La division hygiène personnelle que dirigeait Alan Jope est la plus importante du groupe Unilever. A elle seule, elle a rapporté l’an dernier 20,O7 milliards d’euros de revenus, soit près du double des activités en alimentaire.

Grisé par son succès, Paul Polman s’est en effet attaqué à un morceau un peu trop gros pour lui: la simplification de la structure d’Unilever. Celle-ci devait passer, selon lui, par un regroupement de son siège dans une seule entité juridique à Rotterdam, et donc par l’abandon du siège londonien. Il s’y est cassé les dents.

Mauvaise évaluation

À quelques mois de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la crainte de voir une des figures de proue du FTSE-100 quitter l’indice principal de la Bourse de Londres a en effet suscité une levée de boucliers d’actionnaires britanniques furieux à l’idée de devoir revendre leurs titres.

Face à la fronde d’investisseurs ayant annoncé leur intention de voter contre le projet, le groupe s’est vu contraint de faire marche arrière.

"Paul Polman a commis une grosse erreur en évaluant mal la position des actionnaires britanniques sur le projet de déménagement. Mais il est exagéré de dire que cette erreur lui a coûté son poste, car seule une minorité de 25% des actionnaires à Londres suffisait pour bloquer le déménagement, dont l’annonce coïncidait de façon très malheureuse avec le Brexit", relativise Jos Versteeg, de la banque d’affaires Theodoor Gilissen, interrogé par l’AFP.

Selon lui, Paul Polman avait en outre déjà fait part, avant même ce revers, de son souhait de prendre une retraite anticipée. Sa succession était du reste déjà étudiée en interne depuis un an.

Cet ancien… séminariste – éphémère – originaire d’Enschede, dans l’est des Pays-Bas, s’est également fait remarquer par ses positions prônant une politique de profits s’accordant mieux avec des objectifs sociaux. Au grand dam de certains investisseurs, qui critiquaient son manque d’attention au retour pour les actionnaires. Un argument que Paul Polman rejetait en insistant sur le fait que le cours de l’action Unilever avait davantage progressé sous sa houlette que celui du fonds Berkshire Hathaway de Warren Buffett, l’un des principaux actionnaires de Kraft Heinz.

À 62 ans, Paul Polman, qui jouera les conseillers de haut niveau durant six mois pour assurer la transition, cède donc le témoin à Alan Jope. Un choix qui l’agrée: en juin dernier, il avait exprimé sa préférence pour un successeur choisi en interne.

Un vieux de la vieille

Âgé de 54 ans, Alan Jope fait partie des meubles. Entré chez Unilever en 1985, il dirige depuis 2014 la division Hygiène personnelle, la plus importante du groupe. A elle seule, elle a rapporté l’an dernier un chiffre d’affaires de 20,7 milliards d’euros, soit près du double des revenus générés par les activités dans le domaine alimentaire.

C’est aussi celle qui a connu la plus forte croissance. Et la rentabilité est elle aussi au rendez-vous: la marge opérationnelle a atteint 21,1 % en 2017, dépassant déjà l’objectif de marge opérationnelle de 20 % que s’est donné le groupe pour 2020 – contre 17,5 % l’an dernier.

Alan Jope, qui peut aussi se prévaloir d’une expérience des pays émergents – il a notamment dirigé les activités chinoises d’Unilever – fait partie du comité exécutif du groupe depuis 2011. Il apportera aussi au leadership du groupe une plus grande sensibilité au numérique: il a notamment poussé des initiatives marketing visant à connecter davantage l’entreprise avec les jeunes nés à la charnière des années 2000 – les millennials.

Continuité

Le choix de cet Écossais diplômé de l’Université d’Édimbourg marque aussi un rééquilibrage au sein du groupe présidé par le Néerlandais Marijn Dekkers, ex-CEO de Bayer.

L’accession d’un Britannique à la direction à la place du Néerlandais Polman devrait en effet rasséréner quelque peu les actionnaires d’outre-Manche.

La désignation d’Alan Jope laisse présager une continuité dans la gestion d’Unilever. Le premier gros point à son agenda sera l’offre de rachat de Horlicks, filiale indienne de GSK active dans le domaine de la nutrition.

La stratégie du groupe suscite l’adhésion. Et l’action, qui a gagné 4% cette année pendant que Kraft Heinz perdait un tiers de sa valeur, parle pour elle également.

Les vrais défis viendront plus tard, à commencer par la gestion d’actifs plus anciens dont la croissance est moins forte que celle des activités plus récentes ciblant directement les consommateurs.

Selon les analystes, Unilever pourrait dès lors se tourner davantage vers l’acquisition d’activités plus porteuses de croissance comme les soins pour la peau ou les vitamines. Mais s’il veut procéder à des achats par actions, Alan Jope risque de voir sa marge de manœuvre entravée par la structure actionnariale en deux pôles.

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