reportage

Abbaye d'Aulne, de la microbrasserie à la machine de guerre wallo-espagnole

©Kristof Vadino

Le secteur des brasseries continue d’avoir le vent en poupe, au nord comme au sud du pays: l’an dernier, 43 nouvelles brasseries ont vu le jour tandis que 251 millions ont été investis dans l’appareil productif. L’Echo a choisi de braquer les projecteurs sur quelques brasseries wallonnes qui se sont distinguées récemment par des initiatives ou des investissements: Dupont, La Houppe, la Brasserie du Val de Sambre, Manufacture Urbaine et la Brasserie des Légendes.

Contrairement à la rivière homonyme qui coule sereinement sous les murs de l’Abbaye d’Aulne, l’histoire de la Brasserie du Val de Sambre est tout sauf un long fleuve tranquille. Pour faire court et ne pas remonter trop loin en amont, retenez que la bière à la marque de l’abbaye cistercienne de Thuin était brassée à façon chez divers brasseurs et distribuée par les Établissements Leveau, qui en étaient propriétaire, jusqu’en 1998. Cette année-là, le patron des Établissements, Jacques Wauthy, recrute son neveu Frédéric Colinet. Nanti d’un diplôme d’ingénieur brasseur, ce dernier aide son oncle à concrétiser un projet ambitieux: reprendre la production à leur compte en construisant une micro-brasserie sur le site de l’abbaye.

Dès 1999, ils commencent à brasser leurs bières à l’abbaye, avec pour premier point de vente leur taverne installée dans les murs du monastère. Ils vont tenir ce modèle une douzaine d’années durant, avec une production annuelle oscillant entre 1.000 et 1.500 hectolitres.

9 millions €
C’est le montant investi dans les nouvelles installations de la Brasserie du Val de Sambre sur le zoning de Thuin.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, ou plutôt, elle aurait pu ne pas connaître davantage de développements si, dans le même temps, un homme d’affaires espagnol n’avait eu maille à partir avec son principal fournisseur de bières belges, AB InBev . Jorge Menarguez gérait en effet une entreprise d’import-export à Barcelone, Fruit A Pac, et celle-ci comptait aussi bien des bières que des fruits frais et d’autres aliments dans le portefeuille de produits qu’elle distribuait en Espagne, avec des prolongements via le réseau qu’elle s’était construit en Amérique latine. "AB InBev a un jour rompu le contrat qui la liait à Fruit A Pac, rappelle Frédéric Colinet. De sorte que Jorge Menarguez s’est retrouvé sans bière belge. C’est alors qu’il est entré en contact avec mon oncle."

Nous sommes en 2013. Jacques Wauthy et Jorge Menarguez tombent d’accord: l’Espagnol acquiert la majorité des parts des Établissements Leveau. Pas ingrat, Wauthy inclut son neveu dans la transaction et lui lègue 5% des parts, pour services rendus.

Une image à restaurer

Cependant, pressé de satisfaire son réseau, le nouvel actionnaire espagnol a besoin de beaucoup de bière belge, tout de suite. La raison pour laquelle l’entreprise belge va à nouveau recourir à la sous-traitance: les 1.500 hectos de la microbrasserie ne font pas le poids. C’est ainsi que les bières à la marque de l’Abbaye d’Aulne sont produites à façon à la Brasserie Van Steenberge à Ertvelde (Augustijn, Piraat…), grosso modo de 2013 à 2018.

"Nous y brassons toutes nos bières: Abbaye d’Aulne blonde, brune et ambrée, ainsi que la Blanche de Charleroi et la Chérie (une bière fruitée)"
Frédéric Colinet

La formule fonctionne, mais s’avère boiteuse. La bière perd des points en termes d’image de marque, le public apprenant qu’elle est brassée ailleurs. Elle perd en outre son statut de bière d’abbaye belge, précisément parce qu’elle est sous-traitée. Conscients de ces écueils, Jorge Menarguez et Frédéric Colinet décident de prendre le taureau par les cornes: il faut investir dans des installations propres, à même d’alimenter les réseaux de distribution sur les marchés hispanophones.

Ils fondent une nouvelle société, Brasserie du Val de Sambre, et entament la construction d’une brasserie sur le zoning de Thuin. La nouvelle usine est inaugurée au début de cette année. Elle est dotée d’une capacité de 40.000 hectolitres. Menarguez y a investi neuf millions d’euros, en partie sur fonds propres, en partie grâce au soutien de deux banques, ainsi que de Sambrinvest et du holding public SRIW. "Nous y brassons toutes nos bières: Abbaye d’Aulne blonde, brune et ambrée, ainsi que la Blanche de Charleroi et la Chérie (une bière fruitée)", souligne Colinet.

"Et nous avons récemment mis au point une nouvelle bière à 0,0 pourcent de sucre grâce à l’ajout d’enzymes qui parviennent à dégrader les sucres résiduels." Juste retour des choses, la nouvelle brasserie produit elle-même des bières à façon pour d’autres sociétés: citons par exemple la Vénus, qui est commercialisée par un commanditaire français.

Volume plus que doublé

à quel rythme tourne l’unité? "Nous visons les 20.000 hectos cette année ou l’an prochain, répond le brasseur, à comparer avec 8.000 hl vendus l’an passé." Fameuse montée en puissance… "On y arrivera sans problème. Nous avons déjà enregistré des commandes très importantes pour l’Espagne et la Chine: 5.000 et 7.500 hectolitres, respectivement."

"Néobulles nous distribue dans le retail en Belgique et au grand-duché, tandis que nous y gérons nous-mêmes la commercialisation de nos bières dans le secteur horeca."

Jusqu’ici, la brasserie exportait 70% de sa production; on subodore que cette proportion pourrait encore grossir. Cela ne l’empêche pas de vendre ses bières en Belgique aussi. Elle le fait en collaboration avec Néobulles, la société de boissons créée par Philippe Stassen. "Néobulles nous distribue dans le retail en Belgique et au grand-duché, tandis que nous y gérons nous-mêmes la commercialisation de nos bières dans le secteur horeca."

Depuis la reprise en main de la production, l’entreprise a gonflé son équipe. De quatre emplois en 2018, elle est passée à neuf aujourd’hui, et bientôt dix.

Jorge Menarguez a l’intention de fusionner bientôt ses deux sociétés belges, Leveau et Brasserie du Val de Sambre. "Nous sommes aussi sur le point de récupérer le label de bière d’abbaye reconnue", ajoute Frédéric Colinet. Logique, puisque l’entreprise a repris toute la production. Et comme Menarguez a racheté récemment des parts dans une brasserie artisanale à Madrid, en Espagne, La Chula, son maître brasseur belge et lui projettent de créer une bière commune. Une belgo-espagnole sur fond d’abbaye cistercienne: de quoi résumer un large pan de l’histoire de Belgique…

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