Clochemerle à Rochefort, bière contre pierre

©Jef Boes

Deux activités qui font partie des fleurons wallons voient leurs destinées se heurter de front. La brasserie trappiste de Rochefort et la carrière de la Boverie du groupe Lhoist s’opposent sur le sort d’une source.

À quelques dizaines de mètres de profondeur, dans le flanc de la colline, entre veine karstique et paroi schisteuse, un mince filet d’eau coule dans une galerie souterraine creusée par l’homme, voici plus d’un siècle. Dans l’onde, des foyers de bouillonnement laissent deviner que l’eau sourd de la roche à trois endroits. De là le nom de cette source: "Tridaine". Sur un peu plus de cent mètres, le ru prend du volume et de la vitesse; de quelques centimètres à peine au départ, son niveau grimpe progressivement à près d’un mètre. Au bout de la galerie, l’eau de Tridaine sort du roc dans un endroit enclavé par des maçons, avant de s’en aller dans des conduites, par gravité, vers l’abbaye Notre-Dame de Saint Rémy, puis, après pompage dans un château d’eau, vers Rochefort…

Cette eau alimente non seulement l’abbaye trappiste et sa célèbre brasserie, mais aussi la ville de Rochefort et ses 7.000 âmes. Elle alimente aussi le débat entre Lhoist, le groupe industriel qui est un des leaders mondiaux dans la production de chaux, et l’abbaye. Lhoist exploite la carrière de la Boverie, un beau gisement de pierre calcaire qui prend la forme d’une double lentille affleurant entre deux parois de schiste. Ces dernières sont étanches: le calcaire baigne dans une vaste et profonde nappe phréatique, coincée entre les parois. Née au départ de cette nappe, Tridaine passe justement à travers le schiste. Elle est située à l’altitude 211 mètres, qui correspond au sommet de la nappe aquifère. Lhoist a le droit d’exploiter la carrière jusqu’à l’altitude 220 mètres: la différence entre les deux altitudes est définie comme zone de sécurité. En 1984, l’industriel et l’abbaye ont signé une convention fixant cette limite. "Il était stipulé dans cette convention que le niveau pourrait être revu moyennant une étude de faisabilité", souligne Jean Chaboteaux, responsable de Lhoist pour la géologie et l’exploitation en Europe de l’Ouest.

Depuis un an, à Rochefort, le dialogue est rompu entre les moines de l’abbaye et les responsables de la carrière. Leur différend s’est étendu à la population locale. Normal, puisque la majorité des 30 emplois de la brasserie et 60% des 105 emplois du carrier habitent la ville ou ses environs. "Ce dossier divise des familles, des quartiers, des communautés, regrette François Bellot, le bourgmestre (MR) de Rochefort. Des disputes éclatent dans des familles, des proches ne se parlent plus. Tour à tour, des cadres de la carrière ou des gens de l’abbaye se font apostropher dans la rue."

Ce qu’il s’est passé entre-temps? Lhoist a calculé que la Boverie ne serait plus exploitable à partir de l’année 2023, sauf si on l’autorise à creuser plus profondément sur le même site. En enfonçant la fameuse barrière des 220 mètres d’altitude. Dans cette perspective, il a signé une deuxième convention avec l’abbaye et la ville en juin 2008. "Elle prévoyait de réaliser une étude hydrogéologique du site avec deux objectifs, explique Chaboteaux: comprendre comment fonctionne le contexte aquifère, et étudier la possibilité d’alternatives à la galerie de Tridaine, qui permettraient d’approfondir la carrière tout en maintenant un approvisionnement de l’abbaye et de la ville en eau de qualité."

Convention à interpréter

En résumé, Lhoist pomperait, en profondeur dans l’aquifère, de l’eau qu’il acheminerait ensuite vers l’abbaye et la ville, en prenant tous les investissements et les frais à sa charge. Il assure que la qualité de l’eau serait supérieure à celle de Tridaine et que l’approvisionnement serait plus régulier en période sèche. En 2011, la région avait été frappée de sécheresse et durant quelques semaines, Tridaine avait donné un débit insuffisant.

L’étude a été faite avec des experts désignés par les différentes parties. C’est lors du dépôt du rapport final, en 2012, que les choses ont commencé à se gâter. "La convention de 2008 prévoyait qu’en cas de conclusions positives, on pourrait, moyennant l’accord de toutes les parties, passer à la phase active et procéder à des essais de forage et de pompage à long terme", dit Christophe De Doncker, porte-parole de l’abbaye. La communauté trappiste a refusé de donner son feu vert aux essais, ce qui, selon elle, a mis fin à la convention. Elle ne veut pas qu’on touche à Tridaine, de peur de ne pas recevoir une eau qualitativement équivalente.

Entre-temps, Lhoist a introduit des demandes de permis d’environnement et d’urbanisme, en vue d’effectuer le fameux test. Il a reçu les deux feux verts à l’été dernier. L’abbaye a introduit deux recours, un au Conseil d’état (permis d’urbanisme), un autre devant le ministre Philippe Henry (permis d’environnement). Le comité Source Tridaine, formé par des associations et des citoyens de la région, a également déposé un recours. "Lhoist a introduit ses demandes de permis en violation des deux conventions, celles de 1984 et de 2008", souligne De Doncker.

De son côté, le carrier affirme que c’est sur la base de la convention de 2008 et des conclusions de l’étude qu’il veut effectivement procéder au test. "Il s’agit de pomper l’eau, avec un débit de 50 m3 par heure, pour induire un petit rabattement de la nappe aquifère d’environ 5 mètres, indique Chaboteaux. Pour vérifier que tout se passe comme on le pense. Pendant ce temps, on approvisionnera l’abbaye et la ville avec l’eau du pompage." Précision importante: "Cet essai est entièrement réversible."

Le problème, c’est que l’abbaye n’y croit pas. "On ne sait pas comment cette eau va réagir, dit Gumer Santos, l’ingénieur brasseur de la Brasserie. Entre les deux lentilles de calcaire de la carrière, il y a une veine intercalaire fort chargée en soufre (de la pyrite, NDLR). Le risque est que cette eau pompée soit dès lors fort chargée en sulfate." Pourtant, Lhoist propose précisément de forer des deux côtés et à bonne distance de la pyrite. "Sur papier, l’idée est séduisante, objecte Santos. Mais dans la réalité, ça ne se passe pas comme ça. Qui vous dit que vous réussirez à pomper l’eau d’un seul côté?"

Sulfates contre oxydation

Il faut savoir qu’en Europe, les spécifications pour la bière prévoient une teneur maximale de 25 milligramme de nitrate et de 100 mg de sulfate par litre. "La qualité de l’eau de Tridaine varie entre 55 et 146 mg de sulfate par litre, soit une moyenne de 101; sa teneur en nitrate est de 21 mg, de manière très constante, ce qui est très bien", dit Chaboteaux. Selon lui, l’eau qui serait pompée en profondeur dans l’aquifère présenterait un bien meilleur bilan en sulfate, de l’ordre de 35 mg par litre. Et sa teneur en nitrate serait plus faible également. "L’essai de pompage le démontrera!", ajoute-t-il, serein. Mais l’abbaye n’en démord pas: "L’étude 2008-2012 ne parle pas de la qualité de l’eau", selon De Doncker qui poursuit: "Notre hydrogéologue, qui a participé à l’étude, souligne qu’il y aurait des effets irréversibles sur la qualité de l’eau non seulement en cas d’approfondissement de la carrière, mais aussi lors du test: quand on abaisse la nappe phréatique, on met, pour la première fois, des parois de calcaire en contact avec l’oxygène; il y a de fortes présomptions que cela modifie la composition de l’eau."

"Il se produira un phénomène d’oxydation, précise Santos, et quand l’eau reprendra son niveau précédent après le test, elle pourrait drainer des matières oxydées. Cela pourrait se produire à court comme à long terme."

À cet argument, Lhoist répond qu’il a mandaté un bureau indépendant, Tractebel Engineering en l’occurrence, pour vérifier la réversibilité de l’essai de pompage projeté. "Son rapport confirme l’entière réversibilité du projet, aussi bien qualitativement que quantitativement", conclut Chaboteaux.

Et qu’en pense la commune? "Des géologues indépendants ont validé le modèle mathématique lié au projet, mais ils ont ajouté ne pas pouvoir aller plus loin aussi longtemps qu’on n’aura pas procédé au test de pompage, souligne le bourgmestre. Il y a déjà eu 18 forages piézométriques, de faible diamètre et à faible profondeur, pour valider le modèle mathématique. Il reste à effectuer les deux forages tests."

Il ajoute que, si le test a lieu, il est clair qu’on arrêterait tout au moindre incident. Selon François Bellot, d’autres carriers ont pompé de l’eau sous leur carrière en Belgique pour alimenter des communes en eau potable, notamment dans le Tournaisis, sans rencontrer de problème particulier. Et Lhoist lui-même a déjà procédé, de la sorte, dans une dizaine de carrières dans le monde, sans susciter pareille controverse. Mais ces riverains ne brassaient pas de bière artisanale aux qualités reconnues dans le monde entier…

Deux alternatives

"L’approfondissement de la carrière ou l’arrêt de l’activité sont les seules options possibles, dit Geoffroy Fiévet, directeur de Lhoist Industrie, la filiale du groupe exploitant la carrière. Et l’arrêt signifierait la fin de la production de chaux par Lhoist en Belgique." Le site lui sert de carte de visite auprès de ses clients dans le monde entier. Il n’y aurait donc pas d’alternative, selon l’industriel.

À l’abbaye et à la mairie, on en est moins sûr. Il y aurait moyen d’étendre la zone d’exploitation de la carrière en surface, en déplaçant l’activité vers une des extrémités de la double lentille: les moines et le bourgmestre ont entendu parler d’une telle possibilité. L’endroit serait toutefois moins propice (les zones de schistes seraient plus proches). Et cette piste soulèverait peut-être d’autres problèmes, auprès d’autres riverains.

D’alternative, il en existe aussi dans le chef de l’abbaye, soutient le carrier. Il fait allusion à la source de Neuville. L’eau du puits creusé dans la cour du monastère est déjà utilisée par la brasserie pour le lavage et le rinçage des bouteilles. Et, en période de sécheresse, elle a aussi utilisé cette eau pour brasser. "C’est exact, confirme Gumer Santos, mais il subsiste des incertitudes au sujet de cette nappe phréatique: on ne la connaît pas, elle pourrait être alimentée par l’aquifère du Gerny (la Boverie). Elle pourrait aussi y être reliée en sous-sol. On n’a jamais étudié la provenance de cette eau. Si elle vient du Gerny, elle risquerait d’être tarie suite à l’approfondissement de la carrière. On ne connaît pas non plus, avec précision, les capacités de Neuville." Ce qui est sûr, c’est que, contrairement à Tridaine, son débit sera insuffisant pour alimenter à la fois l’abbaye et la ville. "Or nous sommes solidaires avec la ville", insiste De Doncker. Chez Lhoist, pourtant, on assure que Neuville et Gerny sont deux aquifères différents.

On en est là aujourd’hui… Le personnel de Lhoist a voulu renouer le dialogue avec les moines. Il a écrit au père Gilbert pour lui demander de recevoir ses représentants. À la place du père abbé, le frère Jean-Paul leur a répondu, par lettre également, que leur employeur avait encore dix ans pour lui retrouver de l’emploi. On peut comprendre la déception des ouvriers et employés de Lhoist. Cette semaine, ils sont allés distribuer des tracts dans la ville. Ils ont aussi sorti l’argument de l’emploi: au total, 486 emplois seraient touchés par l’arrêt du carrier. En réponse, l’abbaye a fait savoir que sa propre activité faisait vivre quelque 236 emplois, et ce pour un nombre d’années indéterminé mais a priori très élevé, contre vingt ans "seulement" chez Lhoist.

Le dialogue des trappistes

Un mauvais débat. "Pour une fois qu’un opérateur industriel se bat pour pérenniser son activité en Wallonie, on nous met des bâtons dans les roues", tempête Jean Chaboteaux! "Les enjeux priment sur les passions, dit Frère Jean-Paul à l’abbaye. Le premier enjeu, c’est la défense de l’écosystème présent ici, de ce patrimoine commun à l’abbaye, la ville et la région." Il ajoute que le père Gilbert refuse d’être associé à un "carnage écologique". Les citoyens, réunis au sein du comité Source Tridaine, lui font écho: "L’eau est notre or bleu, elle ne doit pas être négligée au profit de valeurs économiques." Les techniciens de Lhoist ont des réponses à tout ça: ils proposent des pompages complémentaires pour alimenter l’étang et la ou les rivières concernées, mais sans convaincre. Au milieu de la bagarre, le bourgmestre tempère: "Toutes les positions exprimées dans ce débat ont de la pertinence", conclut François Bellot.

Le ministre Henry a décidé vendredi de casser le permis d’environnement attribué à Lhoist. Une bataille gagnée pour l’abbaye, mais pas la guerre car Lhoist devrait introduire un recours contre la décision. Cette histoire d’eau pourrait sans doute inspirer un film. On songe au cycle de "l’eau des collines" de Marcel Pagnol. À propos, ce qui fait un bon film, c’est souvent la qualité des dialogues. Voilà peut-être ce qui manque le plus dans la saga rochefortoise: un bon dialogue. Depuis janvier 2013, en tout cas, les parties à la cause ont oublié ses vertus. Elles feraient bien d’y songer. Et de se reparler dare-dare.

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