Diane Delen, présidente de la Fédération des cafetiers, sonne la révolte

Pour Diane Delen, la présidente de la Fédération des cafetiers, au-delà de la crise pandémique, l'avenir du secteur est en jeu. ©Photo News

Les chaises et les tables des cafés sont empilées pour un mois, ou davantage. La mesure a fait bondir Diane Delen, la présidente de FedCaf. L'ancienne tenancière du Coq d’Or compte les coups qu'encaisse le secteur et se demande... si l'on a programmé sa fin.

Diane Delen est tenancière de café, bosseuse et syndicaliste dans l’âme. Fille de tenancière et petite-fille de foraine, elle se définit elle-même comme «une révoltée du Bounty». Allusion non pas à la barre chocolatée qu’on peut acheter dans certains établissements, mais aux marins de ce bateau de la Royal Navy dont le capitaine avait usé la patience à force de punitions et de traitements dégradants. Comme eux, elle a tendance à se mutiner. Sauf que, dans le rôle du commandant de vaisseau, elle voit plutôt le gouvernement fédéral.

À la tête de la FedCaf, la fédération des cafetiers qu’elle a fondée avec Erik Beunckens «parce que les fédés de l’horeca ne défendent plus que les hôtels, les restaurants et le ‘ca’ de ‘catering’ et oublient les intérêts des cafetiers», elle mène un combat de tous les instants. Motivé aujourd’hui par les mesures sanitaires prises à l’encontre de son secteur, et hier par d’autres mesures telles que l’interdiction de fumer ou la fixation du coefficient de verres pour le régime forfaitaire de la TVA sur la bière en fût… Son parcours professionnel illustre les difficultés auxquels le secteur doit faire face depuis plus de vingt ans et permet de mieux comprendre pourquoi elle se réfère aux mutins du fameux trois mâts du capitaine William Bligh…

Faire carrière? Une autre époque

Son histoire commence comme un conte d’Andersen. Fondée en 1889, la brasserie le Coq d’Or, à Watermael-Boitsfort, est reprise par sa mère en 1975. Diane Delen commence à aider celle-ci en effectuant de menus travaux à onze ans, avant d’y être engagée comme salariée en 1981, à l’âge de 17 ans. Cinq ans plus tard, sa mère et elle s’associent à parité pour gérer l’établissement, puis Diane poursuit seule son exploitation à partir du premier octobre 1995. «J'ai repris le café en personne physique, ce que je n’aurais jamais dû faire!» relève-t-elle avant de lâcher une autre de ces observations dont elle a le secret : «De 1889 à 1995, le Coq d’Or n’avait connu que trois tenanciers différents! À l’époque, il y avait moyen de faire carrière dans l’horeca, ce qui n’est plus possible aujourd’hui!»

«De 1889 à 1995, le Coq d’Or n’avait connu que trois tenanciers différents! À l’époque, il y avait moyen de faire carrière dans l’Horeca, ce qui n’est plus possible aujourd’hui!»
Diane Delen

Tout se déroule dans la sérénité jusqu’à l’interdiction de fumer dans les cafés en 2011. Diane Delen a notamment développé une activité de petite restauration en installant une friterie à côté de l’espace "café". Elle peut compter sur des clients fidèles, tels ces joueurs de belote qui viennent occuper huit tables durant plusieurs heures du lundi au dimanche. Car elle tient son établissement ouvert sept jours sur sept, comme le permet le règlement communal. «Je n’ai jamais fermé un jour», pointe-t-elle sans rire. Pas un jour de congé sur 30 ans de carrière: d’Andersen, on passe sans transition à Zola.

Entre Zola et Kafka

Et on y reste en 2011 (on songe à la fois à «Germinal», «L’Assommoir» et «L’Argent»). Parce que l’interdit sur le tabac se traduit pour elle par une petite catastrophe. «89% de la clientèle des cafés était fumeur. Du jour au lendemain, j’ai perdu par exemple tous mes beloteurs. À la Fédération Horeca, on m’a dit de ne pas m’inquiéter, que j’allais hériter d’une nouvelle clientèle de non-fumeurs. N’importe quoi!»

Elle ne baisse pas les bras, et innove en lançant le Texas King Burger, un hamburger de 1,2 kilo. Pour marquer le coup, elle annonce qu’elle offrira un t-shirt à chaque client capable de manger le plat jusqu’à la dernière miette et un voyage pour deux personnes en Espagne à celui ou ceux qui en avaleront deux. Un journaliste de la DH vient s’y essayer, puis publie un article. Le lendemain, plusieurs centaines de personnes font le pied de grue à l’entrée du Coq d’Or à l’ouverture! L’histoire avait fait le tour des médias et, accessoirement, de l’Europe: des clients sont venus de Paris ou d’Amsterdam pour relever le défi du burger!

«J’ai dû agrandir ma cuisine, relate Diane Delen. Mais j’ai été rattrapée par le système belge, qui empêche les gens d’exprimer leur créativité.» Explication : des représentants de l’Agence pour la sécurité alimentaire, de la TVA et de l’ONSS débarquent tour à tour au Coq d’Or pour contrôler l’établissement. «À l’heure du midi, devant les clients,  sans aucune discrétion, pour créer la suspicion dans leur chef.» On passe de Zola à Kafka («Le Procès»)…

100
millions d'euros
L'écart de calcul du nombre de verres par fût a pour conséquence, selon la FedCaf, que les secteur verse 100 millions de trop par an à l'Etat.

Elle honore quelques arriérés de TVA et de cotisations, puis relance la machine avec obstination. Tout en commençant à nourrir des doutes sur sa comptabilité. Elle a d’abord cru à des vols ou des erreurs dans ses comptes, avant de mettre le doigt sur l’origine du problème, suite à un changement de verres à bière effectué à l’initiative du brasseur AB InBev, lors d'une Coupe du monde de football. Pour calculer les montants de la TVA de manière forfaitaire, l’administration applique un coefficient sur les fûts de bière, en comptant 192 verres de 25 centilitres par fût. Or il n’y en a que 168, constate-t-elle. Une différence de 24 verres qui a son importance, puisque chaque tenancier paie une TVA de 21% sur ces verres fictifs, de même que contributions et cotisations sur ce supplément de chiffre d’affaires inexistant.

On ferme et on attaque

Elle passe aussitôt à l’action via la fédération, FedCaf, qu’elle vient de créer pour mieux défendre les cafetiers face à la passivité des organisations professionnelles existantes. Elle fait constater par huissier la différence du nombre de verres, convoque la presse en conférence et alerte les responsables politiques. Selon ses calculs, sur les 4 millions de fûts qu’écoulent chaque année les cafés en Belgique, le secteur paie quelque 100 millions d’euros en trop à l’État. Le ministre des Finances Johan Van Overtveldt (N-VA) sera un des seuls à l’écouter, sans avoir le temps ou l’occasion d’agir. Entre-temps, Diane Delen se fait déborder: elle n’arrive plus à payer ses factures à temps, avec pour conséquence que visites d’huissier et menaces de coupure du courant se succèdent. Le jour où le ministère des Finances enjoint à ses locataires de lui verser directement leurs loyers, elle estime que la coupe est pleine. On est en 2015 et elle décide de fermer Le Coq d’Or. Elle a 51 ans. Elle vend le bâtiment et règle toutes ses dettes. Non sans défendre à ses enfants de jamais se lancer eux-mêmes dans le métier de cafetier. 

"On est en train de tuer les cafés et les restaurants. Si on ne fait rien pour eux, ils ne vont pas se relever!"
Diane Delen

Depuis, elle se bat pour ses ex-confrères à la FedCaf, « la plus petite fédération du pays ». Elle y a déjà gagné plusieurs combat devant les tribunaux. Et elle vient, en plein confinement, de déposer un recours au Conseil d’Etat contre le calcul des verres par fût, toujours d’application. « Parce qu’on est en train de tuer les cafés et les restaurants et que si on ne fait rien pour eux, ils ne vont pas se relever ! » tonne cette maîtresse femme. En juin dernier, elle a aussi lancé la campagne "Helpy Hour" pour les aider au sortir du "lockdown" (une bière au prix de deux, le contraire des "Happy Hours"); une action originale dont le prestigieux New York Times a fait état!

"Ce sont les PME et les indépendants, dont les cafetiers, qui font rentrer l’argent dans les caisses de l’Etat, pas les grandes sociétés. Or on est en train de les étouffer, d’éliminer les classes moyennes! Pourquoi s’attaquer à eux? Il faudra qu’on m’explique…» Une révoltée, on vous le disait, qui pose d’interpellantes questions.

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