Diriger le centre de R&D d'AB InBev, un "job de rêve" devenu réalité

David De Schutter, le patron du Gitec, collabore avec la KU Leuven pour relancer en Belgique une formation supérieure de niveau mondial dans l'art brassicole. ©Tim Dirven

Le Belge David De Schutter succède au Brésilien Rodrigo Sozo à la tête du Gitec, le principal centre d’innovation du premier brasseur mondial. Le parcours rapide, mais modèle, d’un scientifique mû par la passion…

A 39 ans, David De Schutter ne présente pas le moindre pli de graisse : mince, élancé, on dirait un sportif aguerri aux épreuves de longue durée. S’il confesse s’adonner le week-end aux joies du VTT ou du vélo de course, il affirme pourtant n’avoir aucune ambition sportive. Ce père de deux jeunes enfants semble s’intéresser davantage aux matchs de foot de son fils de 8 ans. " Mais j’entre toujours dans le costume que j’ai porté à mon mariage ", convient-il.

Avec son profil, le nouveau patron du Gitec, le centre de recherche et développement  (R&D) mondial d’AB InBev, dément en tout cas les poncifs qui associent automatiquement pros de la bière, nez rouge et obésité…

"Il y a plus de 1.000 arômes différents dans une pils, et c’est l’équilibre entre eux qui va déterminer son goût."
David De Schutter
Vice-président mondial, Gitec (AB InBev)

Le premier mai dernier, David De Schutter a été nommé vice-président mondial du Global Innovation & Technology Center (Gitec) du brasseur belgo-brésilien. Comme pour marquer la double nationalité du groupe, ce Belge succède à un Brésilien, Rodrigo Sozo. Depuis Leuven, il dirige la plateforme de R&D principale du premier brasseur mondial, d’où il donne l’impulsion aux six centres de R&D régionaux du groupe. " Je ne suis pas le seul vice-président qui ait moins de 40 ans, avertit-il. C’est une des caractéristiques d’AB InBev de toujours donner leurs chances aux jeunes. "

Son parcours professionnel avait toutefois commencé par un biais. Après avoir décroché un master en bio-ingénierie à la KU Leuven et obtenu un doctorat dans l’art brassicole (il portait sur l’influence du mode de brassage sur la conservation de la bière), David De Schutter avait frappé sans succès à la porte d’AB InBev. " Ils n’avaient pas de place vacante dans la recherche à l’époque. " Un peu dépité, il a été engagé par Procter & Gamble, dont il a rejoint le Centre d’innovation au nord de Bruxelles.

Des lave-vaisselles aux cuves de brassage

" J’ai travaillé là-bas sur des produits pour lave-vaisselle. " Ce qu’il juge beaucoup moins captivant que le domaine brassicole : " C’était de la pure chimie, alors que l’art de brasser s’avère tellement plus complexe. " A ses yeux, le monde de la bière reste sous-estimé par rapport à celui du vin. " Les connaissances qu’il faut maîtriser pour produire une bière de qualité sont énormes. La qualité de l’orge varie d’une année à l’autre, celle des différents houblons aussi, la levure est une matière vivante... Et contrairement au vigneron, le brasseur doit livrer chaque jour la même qualité et le même goût. Il y a tellement de savoirs physico-chimiques qui interviennent que cela m’a toujours fasciné. Songez qu’il y a plus de 1.000 arômes différents dans une pils, et que c’est l’équilibre entre eux qui va déterminer son goût: des millions de combinaisons aromatiques sont possibles… "

On sent la passion derrière ses mots. Une passion qui remonte à ses années d’études, et qui explique que lorsqu’en 2012 AB InBev a repris contact avec lui, il n’a pas hésité une seconde. Après 3 ans et demi passés au service de P&G, il est entré au Gitec du brasseur, pour opérer dans le secteur du développement de produits et de procédés. " Des alumni du Professeur Freddy Delvaux (KU Leuven), que j'avais côtoyés durant mon doctorat, travaillaient chez AB InBev : ils me connaissaient et m’ont recommandé. "

C’est avec la motivation qu’on imagine que David De Schutter a commencé à plancher sur la Brahma 0-0 : " Notre premier test important pour produire une bière sans alcool, pour le marché brésilien, commente-t-il. On a ensuite retravaillé le processus pour développer la Jupiler 0-0.  Et j’ai rapidement obtenu une promotion, ce qui est typique d’AB InBev: six mois plus tard, j’ai été nommé directeur du développement de procédés au niveau du groupe. "

La recherche revalorisée au sein du groupe

Son horizon s’élargit alors à l’optimisation des capacités et à la réduction de l’empreinte carbone du groupe. Il améliore aussi ses connaissances dans l’ensemble des processus intervenant dans le brassage, maltage et fermentation inclus. Avec de bons résultats à la clé, dont la mise au point d’une technique de génération des bulles de gaz nécessitant moins de chaleur, moins d’eau et, in fine, moins d’émissions de CO2.

"Le groupe veille à développer le rôle de chacun de ses collaborateurs en fonction de la position qu’il pourrait endosser ensuite."
David De Schutter

Puis le groupe adopte un virage stratégique important en 2016: il décide de mettre en place tout un écosystème de R&D pour amplifier ses capacités d’innovation. Dans cette optique, il engage davantage d’experts en élargissant leurs domaines de compétences : outre la physique, la chimie et les biotechnologies, il recrute des spécialistes des sciences des matériaux, des neuropsychologues…

Dans ce nouveau contexte, AB InBev propose à David De Schutter de compléter sa formation par une expérience ancrée dans le business : il devient responsable de la R&D pour l’Europe, dont il rejoint la Business Unit. Là, outre les recherches sur les procédés et l’environnement, il faut également plancher sur de nouveaux emballages, plus aisément recyclables. Il y retrouve aussi des domaines qui lui sont déjà familiers, notamment quand il s’agit de créer une Leffe sans alcool ou une Jupiler basse calorie (la Pure Blonde). " Durant les deux années et demie à ce poste, j’ai enrichi mon expérience en découvrant les interactions avec les ventes et le marketing. "

Relancer la formation en Belgique

" Le groupe veille à développer le rôle de chacun de ses collaborateurs en fonction déjà de la position qu’il pourrait endosser ensuite ", souligne De Schutter. Il n’a donc pas été exagérément surpris lorsqu’en décembre dernier, son chef hiérarchique lui a annoncé qu’on lui proposera la responsabilité du Gitec. La promotion s’inscrivait parfaitement dans son plan de carrière.

"Le groupe veille à développer le rôle de chacun de ses collaborateurs en fonction de la position qu’il pourrait endosser ensuite."
David De Schutter

Il n’a pas hésité un instant. "Cela a toujours été le job dont je rêvais, l’innovation dans la bière au Gitec. J’ai peut-être été là au bon moment à la bonne place. Et il faut oser prendre le risque… de réaliser son rêve ! " Les chantiers ne manquent pas pour l’avenir au centre. Les grands thèmes de recherche concernent la durabilité (eau, énergie, émissions), le développement de boissons à faible taux d’alcool et l’anticipation des tendances de consommation.

David De Schutter dirige pour ce faire une équipe de 150 chercheurs, de vingt nationalités différentes mais avec une part importante de Belges (50%). " La Belgique possède une belle réputation dans la culture brassicole au plan mondial, dit-il. Mais on manque de formation spécialisée de niveau supérieur. On doit faire mieux sur ce plan. "

Passant de la parole aux actes, il a pris l’initiative de créer avec la KU Leuven un post-graduat en brassage. Sponsorisée par AB InBev, cette formation de très haut niveau va démarrer en septembre prochain avec un maximum de 25 étudiants. Les experts du Gitec viendront y donner cours aux côtés de professeurs d’université. Ou quand l’industrie et l’académique unissent leurs forces…

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