"Le business halal est souvent une arnaque"

©Dieter Telemans

Créée il y a trente ans par Mohammed Mechbal, Mia Trading revendique la première place en Belgique dans l’import/export de produits alimentaires dits "ethniques".

Fruits secs, thés, épices, olives, conserves: ses produits viennent de partout. Méditerranée mais aussi Pologne, Chine, Chili ou Canada. Le staff de Mia Trading (17 personnes) les écoule dans plus de 1.000 commerces à Bruxelles (pour 30%), ailleurs en Belgique (30%) et dans les pays voisins (40%). Ses clients sont surtout des commerces de proximité mais pas seulement. "Beaucoup de petits commerces déclinent, c’est pour cela qu’il est très important que nous continuions à développer notre présence dans les grandes surfaces".

Elles s’intéressent à vos produits, les grandes surfaces?
Les grandes surfaces sont de plus en plus intéressées par nos produits, mais elles les rangent dans un rayon ethnique, souvent avec une approche communautaire, du genre: ici sont rangés les produits pour les clients d’origine méditerranéenne. Comme s’il fallait éviter de mélanger nos fruits secs et nos huiles avec les produits équivalents des marques bien connues. Pourtant, nous avons souvent les mêmes fournisseurs! Mes lentilles viennent du Canada, c’est vrai que les Méditerranéens aiment en manger, mais que vont-elles faire dans un rayon ethnique, parfois même avec un petit drapeau marocain? Il y a quelque part un apartheid de l’alimentaire: chacun son rayon et on ne mélange pas.

Cela ne change pas avec le temps?
Petit à petit, oui, mais c’est lent. Les consommateurs vont y aider car ils sont de plus en plus nombreux à changer leur façon de manger, moins de viandes et plus de légumineuses. C’est bon pour nous. Ce qui devrait aider aussi, c’est la mondialisation de l’alimentation. Tout le monde découvre la culture culinaire des autres. Alors, mélangeons les produits! Je remarque que les franchisés commencent à nous écouter. Et quand ils mélangent les produits, leurs ventes sont meilleures!

Vous êtes parfois décrit comme le roi du halal, vous vous y retrouvez?
Non. Le terme halal concerne la viande et renvoie au rituel d’égorgement de l’animal voulu par l’islam. Moi, je ne fais pas de viande. Cela n’a pas de sens de mettre halal sur des pois chiches ou sur du cumin: ils sont par nature halal, c’est-à-dire autorisés par l’islam. Le problème, c’est que tout le monde confond tout et que certains en profitent.

C’est-à-dire?
Le halal, c’est une niche qui se développe, une étiquette qui fait vendre. Alors certains l’utilisent à tort et à travers. On m’a proposé récemment de diffuser du "champagne halal". Ce n’est pas sérieux.

"Il y a quelque part un apartheid de l’alimentaire: chacun son rayon et on ne mélange pas."

Il y aurait de l’abus?
Le business halal est souvent une arnaque. Des opportunistes, musulmans ou non d’ailleurs, ont bien compris le potentiel commercial du halal. Ils demandent à un imam quelconque de signer un pseudo-certificat et puis, hop, on met "halal" sur l’emballage en espérant gonfler les ventes.

Vous le faites aussi?
Uniquement sur quelques produits où une confusion est possible, certaines sauces par exemple pour souligner qu’elles ne contiennent pas d’alcool. Il suffit de lire la liste des ingrédients pour s’en rendre compte mais c’est plus évident avec la mention halal. Cela rassure le client. Mais je ne vais pas mettre halal sur mes olives, ça n’a aucun sens.

Il faudrait plus de clarté?
Oui, parce qu’il y a des gens qui travaillent sérieusement et d’autres qui font n’importe quoi. Ce n’est pas bon. L’Afsca (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire, NDLR) pourrait très bien se charger de contrôler le halal.

Est-ce à l’État de s’en charger?
Ou à l’Exécutif des musulmans de Belgique, si on trouve que c’est mieux. Ce qu’il faut, c’est une autorité pour clarifier les choses et éviter les abus.

Sur 14 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2014, le bénéfice net se limite à un petit 38.675 euros. Comment l’expliquer?
Nous sommes positifs d’année en année, c’est important à signaler. Mais, c’est vrai, ce n’est pas gigantesque, on ne fait pas de grosses marges sur les olives ou les pistaches. Et puis, je ne vise pas le profit maximum. Nous faisons beaucoup de sponsoring social, culturel. Nous y consacrons une bonne partie de notre marge. En particulier pour l’association Bouraza Medina, à Forest. C’est un club futsal mais aussi une école de devoirs et, surtout, un projet d’insertion. Près de 200 jeunes en font partie, s’ils veulent jouer les matches, ils doivent assurer: pas de décrochage scolaire, pas de délinquance.

Pourquoi investir tant dans ce projet?
Parce que des gens sont venus me trouver et qu’ils m’ont convaincu. Parce qu’il y a des tonnes de choses à faire pour lutter contre le décrochage scolaire, la délinquance des jeunes. Pour moi, c’est plus important que de maximiser mes bénéfices. Et puis… (rires)… je ne sais pas dire "non"! Je suis arrivé en Belgique en 1969, j’avais 13 ans et, depuis lors, on m’a souvent tendu la main. Je ne fais que renvoyer la balle.

Vous êtes basé à Mabru, le Marché matinal de Bruxelles, le long du canal. Logistiquement, c’est un bon plan?
On est proche de la saturation. Il y a 5 ans, un chauffeur faisait 7 livraisons par jour, aujourd’hui il en fait trois. La mobilité à Bruxelles est devenue un vrai problème pour notre activité et le centre commercial qui pousse à côté (NDLR, Docks Bruxsel) ne va pas aider à le résoudre.

Il faut repenser la politique de mobilité en y associant aussi les entreprises comme nous qui apportons au plus proche les denrées alimentaires.

©Dieter Telemans

Vous envisagez de bouger?
Bien sûr, nous garderons un pied à Mabru, mais pour accompagner notre croissance, nous sommes sur un projet en périphérie à Woluwe, proche du ring. Un investissement de l’ordre de 3 millions d’euros. 

Que pensez-vous du grand piétonnier qui arrive à Bruxelles, voulu par le bourgmestre Yvan Mayeur?
Si on veut des emplois à Bruxelles, et donc des revenus pour la ville, il faudrait éviter de tuer le commerce en ville. Je me demande bien comment on va pouvoir assurer les livraisons. Mais qui sait, peut-être l’avenir donnera-t-il raison à Monsieur Mayeur.

Vous êtes régulièrement présenté comme l’immigré qui a réussi, cité en exemple. Vous vous retrouvez dans ce rôle?
Si "qui a réussi" veut dire "intégré", alors OK. Par contre, immigré… Je suis né dans un village berbère au Maroc, j’ai ça en moi. Mais je suis belge, j’ai fait mon service militaire, j’ai étudié à l’institut Paul Lambin, j’ai travaillé comme assistant social au ministère de la Justice, mon équipe nationale de foot c’est les Diables, je suis fan de Philippe Geluck, j’ai créé une entreprise qui emploie 17 personnes. Alors vous savez, être l’Arabe de service, au bout d’un moment, ça fatigue. Parce que je ne suis pas blond aux yeux bleus, on n’arrête pas de m’interroger sur mon origine. Je réponds: entre Wezembeek-Oppem et Vilvorde. Parce que c’est ça ma vie, j’ai vécu plus de 20 ans dans chacune de ces deux communes.

Ça ne s’améliore pas avec le temps?
Pas vraiment. Cette semaine, je suis allé au salon Seafood au Heysel. Dans la file d’accès, une seule personne a été contrôlée par le service d’ordre, sans ménagement d’ailleurs: devinez qui? Les préjugés sont là et ils restent. Mais je dis aux jeunes: ne polémiquez pas, ne vous arrêtez pas à ça, comme dirait Kennedy, ne vous demandez pas ce que la Belgique peut vous apporter mais ce que vous pouvez apporter à la Belgique.

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