Publicité
plan large

Le cheminement cahoteux du chocolat équitable

chocolLes volumes de cacao vendus aux conditions du commerce équitable en Côte d'Ivoire, premier producteur mondial, tournent autour de 250.000 tonnes, pour une production globale de 2 millions de tonnes.

Les chocolateries belges se tournent les unes après les autres vers le chocolat équitable et/ou durable. Mais la rémunération des petits producteurs de cacao n'évolue que lentement.

C'est l'éternelle question de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. En quelques années, les initiatives prises par les producteurs belges de chocolat pour se fournir en cacao équitable et/ou durable se sont multipliées, sans que celui-ci ne s'arroge une part substantielle du marché, loin s'en faut. Dernier exemple en date: le chocolatier bruxellois Leonidas, qui s’approvisionnera à partir du 1er octobre exclusivement en cacao certifié par Rainforest Alliance.

1 milliard
d'euros
Puratos a lancé un financement d'un milliard d'euros sur 20 ans pour son programme Cacao-Trace.

Basé sur un cahier des charges environnemental, Rainforest s'est uni au label UTZ, aux préoccupations plus sociales. "Si on considère les volumes de cacao achetés, Leonidas contribuera à améliorer les conditions de travail et de vie de plus de 2.000 familles de cacaoculteurs", souligne Philippe de Selliers, le CEO de Leonidas. Qui précise que l'entreprise ne répercutera pas l’augmentation de coût liée à cette opération sur le client final. "Pour nous, cela représente un effort sur le prix d’achat de plusieurs centaines de milliers d’euros".

L'annonce de cette conversion au durable survient trois semaines après le lancement, par Puratos, gros fournisseur d'ingrédients pour les secteurs de la boulangerie, de la pâtisserie et du chocolat, d'un financement d'un milliard d'euros sur 20 ans pour son programme Cacao-Trace. Par le biais de formations sur mesure, ce programme lancé en 2014 aide les producteurs à fournir des fèves de cacao de qualité supérieure. La valeur ajoutée ainsi créée leur permet de bénéficier d'une rémunération majorée. Aujourd'hui, le prix premium et le bonus chocolat accordés par Puratos représentent l'équivalent de trois à quatre mois de salaire supplémentaires.

Beyond Chocolate, l'accélérateur

D'autres ont franchi avant eux le pas du chocolat durable et équitable. À ce jour, 29 chocolatiers belges (Galler, Belvas, Meurisse, Newtree...) sont détenteurs d’une licence Fairtrade. Ce label bien connu, centré sur une plus juste rémunération des planteurs, prévoit un prix minimum au producteur de 2.400 dollars la tonne et une prime  de 240 dollars la tonne payée aux coopératives locales.

8,5%
Les ventes de chocolat certifié Fairtrade ont crû de 35% en 2020, pour une part de marché de 8,5%.

Les ventes de chocolat certifié Fairtrade sont en forte croissance: +35% en 2020, pour une part de marché de 8,5% (0,7% en 2015). Une croissance à deux chiffres est encore attendue cette année.

Cette évolution est plus marquée depuis 2019. "Beyond Chocolate", ce partenariat initié par Alexander De Croo, alors ministre de la Coopération, et signé par des dizaines d'entreprises, d'ONG, de représentants politiques et de la société civile, a fait office d'accélérateur. Objectif: éliminer le travail des enfants, prévenir la déforestation et assurer d'ici 2030 un revenu décent aux producteurs de cacao.

"Pas mal de chemin à faire"

L'évolution globale laisse cependant les acteurs de terrain sur leur faim. "La progression est appréciable, mais il reste encore pas mal de chemin à faire", reconnaît Nicolas Lambert, directeur de Fairtrade Belgium. Les montants que représente un effort sur les prix sont pourtant modestes. Les producteurs de cacao ne perçoivent que 6% du prix d’une tablette de chocolat.

"Relever le prix de la fève de 50% n’augmenterait le prix du chocolat que de 3%."
Nicolas Lambert
Directeur de Fairtrade Belgium

En Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao (45% de la production mondiale), plus de la moitié d'entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. "Relever le prix de la fève de 50% n’augmenterait le prix du chocolat que de 3%. Le problème, c’est que la plupart des grands chocolatiers sont des multinationales cotées en bourse, dont les marges sont scrutées en permanence par leurs actionnaires."

Volumes stables

En Côte d'Ivoire, les volumes de cacao vendus aux conditions du commerce équitable sont restées stables autour de 250.000 tonnes (sur un total de 2 millions de tonnes) durant les deux dernières campagnes (2018-2020).

"En Afrique de l’Ouest, les initiatives de durabilité ont surtout renforcé la position des industriels et les intermédiaires."
Bart Van Besien
Expert cacao chez Oxfam Belgique

Pour corriger le tir, la Côte d'Ivoire et le Ghana, qui produisent à eux seuls les deux tiers du cacao consommé dans le monde, ont mis en place un "différentiel de revenu décent" (LID dans son acronyme anglais), une prime de 400 dollars par tonne de cacao (en sus du prix du marché) imposée aux grands chocolatiers mondiaux (Barry-Callebaut, Nestlé, Mars, Mondelez…) et reversée aux planteurs. Ce qui n'a pas empêché Mars et Hershey, notamment, de se tourner vers le marché à terme de New York pour éviter de payer la prime.

Aller un cran plus loin

Du côté d'Oxfam, on juge le bilan peu enthousiasmant. "C’est bien que les entreprises investissent dans la durabilité, mais elles ne s’occupent pas des résultats sur le terrain. Or, les producteurs restent cantonnés dans la pauvreté et doivent prendre beaucoup de risques. Et les initiatives prises n’arrivent pas jusqu’à eux. En Afrique de l’Ouest, plutôt que de promouvoir la durabilité pour les producteurs, les initiatives de durabilité ont surtout renforcé la position des industriels et les intermédiaires", dit Bart Van Besien, expert cacao chez Oxfam Belgique.

Constat partagé par Thierry Noesen, le CEO de Belvas, qui a décidé de pousser un cran plus loin la logique du chocolat équitable en construisant une usine de torréfaction de cacao en Côte d’Ivoire pour pouvoir payer les planteurs rubis sur l’ongle. "Si on veut aller plus loin que le juste prix, il faut donner aux producteurs locaux davantage de valeur ajoutée, par exemple en assurant la torréfaction sur place", explique-t-il.

Dernier maillon de la chaîne avant le consommateur, la distribution a pris les devants en étendant son offre de chocolat équitable et durable.

Pour lui, améliorer les conditions de vie des producteurs passe par le prix qu’on leur donne. "Nous assurons un surcroît de rémunération de 400.000 euros par rapport au chocolat conventionnel, sur un chiffre d’affaires d’un peu plus de 10 millions d’euros. Et grâce à notre nouvelle usine implantée en Côte d’Ivoire et dont les bénéfices resteront sur place, le supplément de revenus atteindra 800.000 euros", dit Thierry Noesen.

Distribution en pointe

Dernier maillon de la chaîne avant le consommateur, la distribution a pris les devants en étendant son offre de chocolat équitable et durable. C'est le cas de certaines tablettes Carrefour et Delhaize. L'enseigne au lion vend également les chocolats Tony's Chocolonely, un chocolatier néerlandais militant pour une chaîne d'approvisionnement plus juste et contre le travail forcé.

Celui-ci a aussi attiré l'attention d'Aldi, qui s'apprête à adhérer au programme Tony’s Open Chain, une initiative de Tony ChocoLonely, en vendant des tablettes de chocolat certifiées fairtrade, assorties d'une prime supplémentaire payée par Tony’s Open Chain aux producteurs.

Même chose chez Lidl, qui vend un chocolat "Way to Go", dont les revenus, assortis d'un prime s’ajoutant à la prime fairtrade, sont versés à une coopérative au Ghana. Chez Lidl, on ne trouve plus que du chocolat de marque propre durable depuis 2016. "La deuxième étape, ce sera de faire passer tout notre chocolat sous le label Fairtrade pour 2025. La troisième, la plus difficile, consistera à être à 100% en ligne avec le revenu vital des producteurs comme le prévoit la charte Beyond Chocolate pour 2030", précise Philippe Weiler, responsable du développement durable chez Lidl Belgique.

Chez Colruyt, tous les produits de marque propre contenant du cacao sont certifiés. Le label de base est Rainforest, les produits bio étant labellisés Fairtrade. "Le prix est important mais d’autres variables entrent en ligne de compte. Raison pour laquelle nous misons aussi sur l'augmentation de la productivité, la diversification des revenus, l'accès au financement, la qualité du cacao et la protection de l’environnement", explique Karen Janssens, responsable durabilité chez Colruyt.

Reste à convaincre le consommateur, qui se dit volontiers prêt à acheter plus durable. Mais qui, au moment de l’achat, rechigne encore à puiser plus profondément dans son portefeuille.

Le résumé

  • En quelques années, les initiatives prises par les producteurs belges de chocolat pour se fournir en cacao équitable et/ou durable se sont multipliées.
  • À ce jour, 29 chocolatiers belges sont détenteurs d’une licence Fairtrade.
  • Mais les acteurs de terrain restent sur leur faim, estimant que les initiatives prises n’arrivent pas toujours aux producteurs.
  • Dernier maillon de la chaîne, la distribution a pris les devants en étendant son offre de chocolat équitable et durable.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés