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Le lait, un aliment toujours apprécié mais surproduit

©Filip Ysenbaert

Les dépenses des ménages belges en produits laitiers ont progressé de 12% en 2020. Mais les producteurs n'en ont guère profité, à cause d'une production toujours surabondante.

Grand amateur de produits laitiers, et en particulier de fromage, le Belge fait honneur à la journée mondiale du lait. Il n'a pas lésiné sur la dépense en 2020. Cloîtré chez lui faute de pouvoir aller au restaurant ou au café, il a redécouvert les joies du repas à domicile, achetant davantage de produits frais. Selon des chiffres de GfK publiés par l'Office flamand d'agro-marketing (Vlam), les dépenses des ménages en produits laitiers ont atteint l'an dernier 3,15 milliards d'euros, soit 12% de plus qu'en 2019.

Il est symptomatique de voir que les produits de plaisir (fromages, glaces et sorbets, crèmes) ont davantage progressé que les produits de base (lait, beurre). A noter aussi que le Wallon est le plus friand de produits laitiers puisqu'il y a consacré l'an dernier 313 euros par personne (contre 282 pour le Bruxellois et 258 euros pour le Flamand).

Derrière ces chiffres positifs se cache une double réalité, conjoncturelle et structurelle, moins souriante. La première est bien sûr liée à la crise du Covid-19, la seconde à un contexte de surproduction persistante qui maintient les prix à des niveaux trop bas.

Pas de prime aux coopérateurs

À court terme, la fermeture de l'horeca et des cuisines de collectivités causée par la crise sanitaire a entraîné une nette baisse des ventes de produits à haute valeur ajoutée. "Nous espérons bien sûr un redémarrage de l’horeca, mais la question est de savoir ce qu’il restera du rebond de la consommation à domicile", souligne Jeroen Van de Broek, directeur général de FrieslandCampina Belgique.

"Nos produits à haute valeur ajoutée sont très dépendants de l’horeca, ce qui a pesé sur nos marges."
Jeroen Van de Broek
Directeur général de FrieslandCampina Belgique

La coopérative néerlandaise, un des géants mondiaux du secteur connu pour des marques comme Fristi, Nutroma ou Chocomel, a vu son chiffre d'affaires refluer légèrement (-1% à 11 milliards d’euros). "Mais nos produits à haute valeur ajoutée sont très dépendants de l’horeca, ce qui a pesé sur nos marges et a donc réduit fortement le bénéfice", précise Jeroen Van de Broek. FrieslandCampina, qui n'a engrangé que 79 millions d’euros (-72%), s'est ainsi vu contrainte de renoncer au versement d'une prime bénéficiaire à ses 11.000 coopérateurs. Une première depuis 2008, qui entraîne pour eux un manque à gagner de près de 10.000 euros.

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milliard d'euros
Les trois sites de production belges de FrieslandCampina ont rapporté près d'un milliard d’euros de revenus en 2020.

Les trois sites de production belges de FrieslandCampina (Aalter, Lummen et Bornem) et le siège commercial de Gand ont rapporté près de 1 milliard d’euros de revenus en 2020. La société compte 25 coopérateurs belges et se fournit en lait (200 millions de litres par an) auprès de 250 fournisseurs.

Incertitudes

La baisse de rentabilité a poussé l'entreprise néerlandaise à déclencher une vaste restructuration passant par la suppression d'un millier d'emplois (sur 24.000), principalement aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne. Chez nous, la réorganisation se traduira notamment par la fermeture de l’unité d’emballage de fromage Yoko Cheese à Genk (211 collaborateurs).

"Genk est la plus petite et la moins automatisée de nos trois usines d'emballage de fromage. Nous avons opté pour une concentration des activités à Wolvega et à Leerdam, aux Pays-Bas", explique Jeroen Van de Broek. S'ajoute à cela la mise en vente des activités de production de lait en poudre à Aalter, le but étant de se focaliser sur les produits à haute valeur ajoutée.

À plus long terme, des nuages d'incertitudes continuent de planer sur un secteur laitier toujours aussi tributaire des fluctuations des cours européens et mondiaux. A fortiori quand, comme chez nous, la production excède largement la consommation et contraint les producteurs à chercher des débuchés sur les marchés extérieurs.

0,317
euro/l
Le prix moyen du lait était de 0,317 euro/litre en 2020 en Belgique, soit 10% de moins que dans l'UE.

"Le marché du lait est très mature": cette petite phrase du patron de FrieslandCampina Belgique tient de la litote. Si globalement, le Belge boit plus de lait et mange plus de fromage, les prix sont loin de s'envoler. "Le prix moyen du lait était de 0,35 euro en 2020 dans l’Union Europénne. En Belgique, il plafonnait à 0,317 euro, soit environ 10% de moins. C’est dû au fait que la masse à exporter contraint les producteurs laitiers à consentir des sacrifices pour pouvoir écouler leur production", explique André Ledur, expert du secteur laitier à la Fédération wallonne de l'agriculture (FWA).

"Année noire"

Timothée Petel, chargé de mission de la Fugea, l'autre syndicat agricole wallon, parle lui carrément d'une "année noire pour le secteur du lait en Belgique et en Wallonie". "Le prix moyen du lait est de 0,32 euro le litre, alors que les coûts de production, hors main-d’œuvre, sont déjà de 0,33 €/l. Pour que les éleveurs aient un revenu décent, il faudrait que le prix du lait atteigne 0,43 €/l", dit-il.

Un FrieslandCampina a beau assurer offrir à ses fournisseurs des prix "garantis" se basant sur un panel de coopératives internationales et leur payer une prime de qualité leur assurant un prix se situant dans la fourchette supérieure, les producteurs laitiers restent clairement sur leur faim.

"La production belge de lait est passée de 3,2 milliards de litres en 2015 à 4,2 milliards en 2020."
André Ledur
Expert du secteur laitier à la FWA

La fin des quotas laitiers européens, en 2015, a en effet entraîné une forte augmentation de la production de lait et rendu les producteurs plus dépendants du marché mondial. Particulièrement en Belgique. "Depuis 2015, les grands pays comme l’Allemagne ou la France ont augmenté leur production de 1,7% par an en moyenne. La Belgique est passée de 3,2 milliards de litres en 2015 à 4,2 milliards en 2020, soit un bond de 31%", souligne André Ledur.

La Flandre seule en cause

Les milieux agricoles wallons sont unanimes pour dire que la Flandre est seule en cause. La production laitière y est passée de 1,8 à 2,8 milliards de litres alors qu’en Wallonie elle est restée plus ou moins stable (1,27 milliard de litres en 2020). Elle a même baissé entre 2015 et 2019, et ce n’est que fin 2019 et en 2020 que la production est repartie, mais de façon marginale (+70 millions de litres). "La Flandre a fortement accru le nombre de vaches laitières (+46.000 entre 2015 et 2020) alors que la Wallonie le réduisait de 42.000 têtes", illustre l'expert de la FWA.

Le résultat est là: près d’un litre produit en Belgique sur deux doit être exporté, alors qu'en France et en Allemagne, la production évolue davantage en fonction de la demande. D'où l'émergence, en Wallonie, d'initiatives en faveur d'une autorégulation de la production. Mais les agriculteurs sont divisés sur la question.

"Il y a deux voies différentes: ceux qui jouent la carte du marché mondial et ceux qui optent pour le bio, les circuits courts et la valorisation à la ferme. L’enjeu, c’est davantage de valeur ajoutée. On voit aussi de plus en plus d’agriculteurs qui se tournent vers d’autres voies comme le lait de brebis ou de chèvre, destiné aux fromageries et offrant une plus grande valeur ajoutée", résume André Ledur.

Régulation

La Fugea, qui emboîte ainsi le pas à son organisation faîtière, la Coordination européenne Via Campesina (ECVC), prône pour sa part la mise en place d'un outil de régulation au niveau européen. "La question de la régulation a été discutée dans le cadre des négociations de la nouvelle Politique agricole commune (Pac). Le Parlement européen a proposé une réforme de l’organisation commune des marchés. La Fugea et l’ECVC sont d’accord avec cette proposition. Mais elle ne va pas dans le sens de la position du Conseil des ministres", explique Timothée Petel.

4.100
euros/tonne
Le prix du beurre est passé de 3.250 euros la tonne en début d’année à 4.100 euros aujourd’hui.

Dans l'immédiat, la conjoncture est moins morose. Les cotations sur les marchés mondiaux remontent. Le prix du beurre est ainsi passé en un an de 3.250 euros la tonne en début d’année à 4.100 euros aujourd’hui. Mais les agriculteurs sont encore loin d'y trouver leur compte. "Les signaux sont positifs parce que la consommation est soutenue. Les stocks de beurre et de poudre sont rares, et ne pèsent donc pas sur le marché. Mais il y a toujours un décalage entre les cotations et le prix versé au producteur. Les laiteries doivent d’abord assurer leurs contrats avant de payer les producteurs, ce qui crée beaucoup d’incertitudes", souligne André Ledur.

De quoi laisser présager que le recul du nombre de producteurs laitiers n'est pas près de s'arrêter. Ils ne sont plus que 6.600 aujourd'hui en Belgique, dont moins de 3.000 en Wallonie.

Les substituts végétaux au lait attirent les géants de l’alimentaire

L'arrivée en trombe du spécialiste suédois du lait d'avoine Oatly sur le Nasdaq new yorkais, où il a levé d’emblée 1,4 milliard de dollars, a mis au jour une réalité de plus en plus évidente: l’intérêt croissant des consommateurs, des investisseurs et des industriels pour les produits présentés, un peu abusivement, comme des alternatives au lait de vache.

Oatly, dont le fonds Verlinvest, de la famille Spoelberch, un des actionnaires de référence d’AB InBev, détient 30,25% via une coentreprise avec le fonds chinois China Resources, vaut aujourd’hui plus de 12,5 milliards de dollars. Pas mal pour un groupe qui a vendu l'an dernier pour 421 millions de dollars de lait, de yaourts et de crèmes glacées, des produits qui sont loin d'être des technologies révolutionnaires. Mais les protéines végétales deviennent tendance.

Selon une étude de la banque ING, la consommation de substituts végétaux aux produits laitiers croît en moyenne de 10% par an en Europe. Les alternatives au lait sont particulièrement populaires puisqu’elles prennent à leur compte 10% du marché européen, et même 14% en Belgique, où Alpro, leader européen des aliments protéinés à base végétale, occupe le terrain.

Le succès de l’entreprise belge a d’ailleurs fini par pousser celle-ci dans le giron du géant français Danone, qui en a fait son pôle européen d’aliments à protéines végétales. Un créneau qui lui rapporte aujourd’hui 2 milliards d’euros de revenus annuels et qui devrait rapporter 5 milliards d’ici 2025.

Les émules ne manquent pas sur ce marché juteux. Le géant suisse Nestlé a lancé début mai Wunda, sa propre marque de lait végétal à base de pois jaunes, récoltés pour partie en Belgique. La boisson n’est pas encore disponible sur le marché belge.

"Les protéines végétales, c’est le marché de demain. C’est la raison pour laquelle le groupe Nestlé s’est séparé d’une activité comme la charcuterie et a investi plus massivement dans les protéines végétales", explique Michel Mersch, CEO de Nestlé Belgique-Luxembourg.

Le résumé

Le Belge fait honneur à la Journée mondiale du lait: en 2020, les ménages ont dépensé 3,15 milliards d’euros en produits laitiers (+12%).

Derrière ces chiffres se cache une réalité mois riante : à court terme, l’impact de la crise du covid, qui sape les revenus et les marges des entreprises, et à long terme, la surproduction de lait qui fait plonger les prix versés aux producteurs.

Un syndicat agricole wallon évoque une "année noire pour le secteur du lait en Belgique et en Wallonie".

Les milieux agricoles wallons incriminent la Flandre, qui a dopé sa production laitière entre 2015 et 2020.

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