interview

Le patron de Sodexo Benelux veut "le plus petit nombre de licenciements possible"

Michel Croisé avait espéré ne jamais expérimenter une restructuration, jusqu’à la crise pandémique. ©Anthony Dehez

La pandémie a vidé les restaurants dans les entreprises, les administrations et les écoles. Le télétravail est devenu la norme. Sodexo ne pouvait pas rester sans réagir, explique son patron pour le Benelux.

Le groupe de services aux collectivités Sodexo a créé la surprise vendredi dernier en annonçant son intention de réduire ses effectifs de 380 personnes en Belgique. La filiale du géant français n’a pas vraiment eu le choix, souligne Michel Croisé, le président de Sodexo Benelux. La fermeture prolongée de nombreux restaurants sur site, dans les entreprises, les administrations et les écoles, l’a contrainte à prendre des mesures d’exception dans son activité de catering. Et avec la pandémie, l’on vit sans doute les dernières heures du présentéisme au boulot. Michel Croisé s’explique…

Préparer une procédure Renault ne doit pas être facile à vivre?

C’est le genre d’exercice dont j’aurais voulu me passer durant l’entièreté de ma carrière professionnelle!

Est-ce la première fois que vous devez arrêter un plan de licenciements?

Oui! Au cours de ma carrière, j’ai toujours connu de la croissance. Mais aujourd’hui, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre ce qu’il se passe dans le secteur. D’où l’annonce de vendredi dernier.

De combien a baissé votre chiffre d’affaires et sur quelle période exactement?

Entre mars et août, nous avons enregistré une baisse de 28,9% de notre chiffre d’affaires en Belgique. Et sur l’exercice entier, que nous terminons au 31 août (pas encore audité, NDLR), on estime qu’on aura un chiffre d’affaires égal à 86% de ce qu’on avait budgété, sachant que sur les six premiers mois on était dans les clous. On a accusé une diminution très importante du chiffre d’affaires en avril, puis il s’est petit à petit redressé: nous avons des clients plus résilients que d’autres dans certains segments d’activité, ce qui nous a permis d’enregistrer une réduction d’activité moins prononcée que dans le marché de la restauration collective en général. On va clôturer l’exercice avec 289 millions d’euros de chiffre d’affaires contre 337 millions budgétés.

Vous avez donc fait mieux que la concurrence?

J’ai une exposition un peu moins importante que nombre d’autres acteurs du marché au segment Corporate, c’est-à-dire aux entreprises et aux administrations, qui ont été excessivement impactés par la crise. Leurs bureaux sont restés vides pendant le confinement avec l’adoption du télétravail. Et le retour au niveau d’avant-Covid-19 prendra du temps car le présentéisme au bureau ne sera plus la norme, comme auparavant.

"Le retour au niveau d’avant-Covid-19 prendra du temps car le présentéisme au bureau ne sera plus la norme, comme auparavant."
Michel Croisé
président, Sodexo Benelux

Est-ce le problème de fond, le recours au télétravail?

Ce qui est clair, c’est qu’on doit malheureusement prendre des décisions maintenant, sous peine d’hypothéquer notre viabilité. Prenez l’exemple d’un client comme Telenet: le groupe a annoncé maintenir le télétravail jusqu’au 31 décembre. Il est donc impossible que d’ici là, ses collaborateurs se nourrissent au bureau. Le télétravail devient une tendance lourde, inscrite dans la durée. 

Comment êtes-vous arrivé à ce chiffre de 380 postes de travail?

On a réalisé une analyse détaillée, site par site, on a interviewé nos clients sur l’évolution de leur politique de présence au bureau, on a étudié le secteur entier: il y a une baisse d’activité structurelle. Songez aux écoles, aux hautes écoles et aux universités: il n’y a plus un seul repas servi sur les campus depuis la mi-mars. Et l’année académique qui commence ces jours-ci se fera en partie par présence digitale. Tout cela impacte nos activités. Et ce qu’il se passe dans les hôpitaux aussi: l’opinion croit qu’ils tournent à plein régime, mais ce n’est pas le cas. Au cœur de la crise, ils ont tourné à fond dans leurs unités d’urgence, alors que leurs autres unités restaient vides. Là aussi, notre activité a été fort secouée.

"Il n’y a plus un seul repas servi sur les campus depuis la mi-mars."
Michel Croisé
président, Sodexo Benelux

Comment réagir?

On se réinvente, on accélère le changement qui était déjà en cours au niveau de la restauration en entreprise en rendant les choses plus souples. On va développer le service "contactless" par exemple, des applications qui permettant aux travailleurs de commander leur repas à telle heure dans leur entreprise, ce qui va remplacer les self-services internes. On développera également une offre de plats à emporter à domicile…

Cela vous permettra-t-il de compenser la perte d’activité due au télétravail?

Clairement pas à court, ni à moyen terme. On a travaillé durant des mois pour voir comment il y aurait moyen de ne pas arriver à cette intention de se séparer d’autant de personnes. À un certain moment, malheureusement, vous pouvez brandir le chiffre que vous voulez, on doit faire en sorte d’avoir une entreprise viable. On a fait l’analyse sur les 700 sites où nous sommes présents. Un travail fouillé que j’ai présenté vendredi aux partenaires sociaux.

Comment ont-ils réagi?

Cela a été un vrai choc pour eux. C’est une décision qui affecte tout le monde, les personnes qui seront touchées comme les autres. La procédure Renault est telle que la liste nominative des collaborateurs concernés ne sera publiée qu’en fin de période.

Un moment de stress intense pour tous?

Oui, et en même temps il faut rester mobilisé pour poursuivre le travail en toute sécurité dans les cuisines pour nos clients, ainsi que nos autres activités. On va essayer de limiter l’impact social, on travaille là-dessus avec le comité de direction en réfléchissant à toutes les alternatives. Mais quand les restaurants sont vides, ils sont vides! Et les mesures d’aide du gouvernement auront une fin, elles ne seront pas pérennes. Les 380 collaborateurs, ce sont des personnes, des familles qui sont impactées; il ne faut surtout pas croire que cela ne m’affecte pas, ni le comité de direction ni l’ensemble du personnel.

Sans ce plan, la viabilité de l’entreprise serait menacée?

Bien sûr. Si l’on ne prend pas de mesures aujourd’hui, elle le sera clairement.

"Je ne voudrais pas jouer les Cassandre, mais il risque d’y avoir d’autres décisions en ce sens dans la restauration collective."
Michel Croisé
président, Sodexo Benelux

Pensez-vous que l’ensemble du secteur de la restauration collective subisse la même menace?

À 100%. Je ne rencontre pas un seul acteur du marché qui n’ait le même problème. Je ne voudrais pas jouer les Cassandre, mais il risque d’y avoir d’autres décisions en ce sens dans la restauration collective. De notre côté, nous prenons un pari ambitieux de reprise de l’activité à partir du début de notre nouvel exercice (septembre 2020, NDLR). Mais on ne prévoit pas pour le moment de revenir à notre niveau d’avant la crise du Covid-19.

Vous avez l’intention de supprimer près de 10% de vos postes de travail, 380 sur 4.000: peut-on espérer voir ce chiffre réduit d’ici la fin de la procédure?

Écoutez, nous allons essayer de procéder au plus petit nombre de licenciements possible. Aujourd’hui, nous avons estimé qu’en dessous de ce nombre-là, ce n’est pas faisable. On a essayé de réfléchir au plus juste. Il y a une série de facteurs que personne ne maîtrise: à quelle vitesse les différents secteurs d’activités vont-ils reprendre? Y aura-t-il une deuxième vague de pandémie? Si oui, avec quel impact? À un moment donné, vous devez choisir un scénario. Je pense que le scénario que nous avons retenu est très ambitieux. Cette intention concernant le nombre de personnes touchées est un élément de réalité, et si l’on peut faire moins, on s’y attellera. Il s’agit d’une intention de restructurer pour des raisons économiques claires.

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