Les actions AB InBev vendues massivement par Carlos Brito & Cie

Le CEO d'AB InBev s'est distingué l'an dernier en exerçant un montant considérable d'options et en cédant un total trois fois plus considérable encore d'actions de son groupe. ©REUTERS

Le CEO d’AB InBev a vendu pour 123 millions d’euros d’actions du brasseur l’an dernier. Au sein du Bel 20, son groupe mène tous les classements des "initiés".

Les dirigeants et administrateurs d’AB InBev ont dominé, comme la plupart des années précédentes, les classements des opérations d’initiés sur les principales valeurs d’Euronext Bruxelles en 2020. Au niveau des sociétés du Bel 20, le brasseur belgo-brésilien occupe la tête des trois rubriques: ventes d’actions, achats d’actions et exercices d’options. Avec 278 millions d’euros, il monopolise 57% du volume total des ventes d'actions (481 millions d’euros). Avec 95 millions d’euros, il représente 81% des achats d’actions par des initiés. Avec 54 millions d’euros, enfin, il génère 43% du total des options exercées.

278
millions d'euros
En 2020, les initiés du brasseur ont vendu au total pour 278 millions d'euros d'actions de leur société.

Au rayon des ventes, seules les biotech Galapagos et arGEN-X rivalisent un tant soit peu avec AB InBev, avec 77 et 41 millions d’euros respectivement. Il est vrai qu'en proportion de leurs chiffres d'affaires, cela représente des montants bien plus considérables pour elles que pour le brasseur.

En termes d’achats d’actions, KBC (8 millions) et Solvay (5,2 millions) suivent AB InBev de très loin. Tandis qu’aux options, WDP (22 millions) et Galapagos (19 millions) n’atteignent que 40 et 35% du total du brasseur. 

Brito et ses directeurs trustent les premières places

Au plan individuel, les "Inbeviens" font aussi la loi dans les ventes d’actions, où ils trustent 6 des 10 premières places. Le CEO Carlos Brito mène le bal avec la coquette somme de 123,7 millions d’euros, devant son ex-CFO Felipe Dutra, 48,5 millions.

Brito est aussi le dirigeant qui a exercé le plus d’options, en montant: 47,3 millions. Et comme, dans son cas, le nombre d’options exercées et le nombre d’actions AB InBev vendues sont les mêmes, on peut en déduire qu’il a réalisé sur l’ensemble de ses opérations un bénéfice avant taxes de 76,4 millions d’euros. Un total exceptionnel, enregistré alors que le brasseur a réalisé des résultats en demi-teinte depuis le rachat de SABMiller en 2016. Quant à l’ancien directeur financier, son total également impressionnant scelle vraisemblablement son parcours avec AB InBev, à moins qu’il ne ressurgisse un jour à l’étage au-dessus (au conseil d’administration, comme Sabine Chalmers l'a fait récemment).

Derrière ce duo, David Almeida, le holding EPS Participations qui réunit les grandes familles actionnaires belges du groupe (de Spoelberch, Van Damme, de Pret, de Mevius et consorts), Manuel Telles via son holding MHT Benefit et Claudio Garcia complètent le tir groupé du premier brasseur mondial.

Abi-Saab Walid, le directeur médical de Galapagos, a vendu pour la coquette somme de 28 millions d’euros d’actions de sa compagnie l'an dernier.

Le premier non-Inbevien à intégrer le Top 10 est Abi-Saab Walid, le directeur médical de Galapagos. Il a vendu pour la coquette somme de 28 millions d’euros d’actions de sa compagnie. Il s'insère entre deux dirigeants d'AB InBev pour prendre la 5ᵉ place du classement. Deux autres dirigeants de la biotech le suivent à quelques longueurs : Bart Filius (18,9 millions) et Piet Wigerinck (14,9 millions).

Bernard de Laguiche, administrateur et ancien CFO de Solvay, complète le Top 10 des ventes (12,3 millions d’euros).

©Mediafin

Un peu de KBC et de Solvay derrière InBev

On assiste généralement à moins d’achats que de ventes d’actions par des "insiders". La raison tombe sous le sens: comme l’octroi d’options aux dirigeants représente avant toute chose une rémunération variable, la plupart du temps ceux qui les exercent le font pour toucher rapidement leur plus-value. Ceux qui patientent avant de revendre les titres sous-jacents sont rares. En période de basse conjoncture boursière, toutefois, des initiés se portent parfois spontanément à l’achat sur leur société en anticipant une reprise du cours, ce qui rééquilibre quelque peu la balance.

L’an dernier, ce sont les grands actionnaires brésiliens d’AB InBev (familles Lemann, Telles, Sicupira…) qui ont acheté le plus. Réunis dans le holding BRC, ils ont acquis pour 89 millions d’euros d’actions du brasseur. En deuxième position, mais très loin derrière, on retrouve un administrateur d’AB InBev, Elio Leoni-Sceti (4,7 millions d’euros). La famille Vlerick, un des actionnaires stables de KBC, occupe la troisième (4,2 millions) via son holding Cecan. Pas loin derrière, interviennent Bernard Laguiche chez Solvay (3,9 millions via sa société Soirimpré Participations) et Theo Roussis chez KBC (3,2 millions via sa société Plastiche Finance). Grégoire de Spoelberch prend la 6e place pour avoir acheté pour 1,9 million d’euros d’actions AB InBev via sa Société Immobilière du Canal.

Un gros paquet d'options signées WDP

Les exercices d’options reflètent parfois, mais pas toujours, les ventes d’actions et montrent les écarts entre les prix payés par les dirigeants pour les convertir et les prix obtenus à la revente des titres. Dans certains cas, cependant, la vente d’actions ne suit pas immédiatement l’exercice des options; pour mieux mesurer le phénomène, il faudrait développer une analyse pluriannuelle. En attendant, c’est le CEO d’AB InBev qui a été le champion des options exercées l’an dernier et on a vu que dans son cas, celles-ci se sont rapidement traduites en ventes d’actions.

La famille de Tony De Pauw (société immobilière réglementée WDP) suit Carlos Brito dans ce classement, avec pour 21,9 millions d’euros d’options WDP exercées par l’intermédiaire de sa société RTKA. En regard, la même RTKA n’a vendu que pour 12 millions d’euros d’actions WDP; autrement dit, elle s’est abstenue de passer entièrement à la caisse.

Troisième, Abi-Saab Walid, de Galapagos, a suivi, lui, l’exemple de Brito puisqu’il a revendu les 140.000 actions qu’il avait obtenues de l’exercice de ses options. Les 8,7 millions d’euros qu’il a déboursés en options lui ont rapporté 28 millions à la vente, soit un profit brut de 20,7 millions.

Le CEO de Sofina Harold Boël a exercé pour 5,5 millions d’euros d’options, ce qui lui garantit la quatrième place de ce Top 10, devant Bart Filius, de Galapagos (5,2 millions).

Proximus muet

Ce qui frappe, à côté des incroyables performances des Inbeviens, c’est la modestie de plusieurs autres sociétaires de l’indice Bel 20. Proximus n’a pas enregistré la moindre opération d’initié l’an dernier, tandis que Telenet, GBL, Ageas, Aperam, Aedifica ou Cofinimmo n’en ont vu que des bribes. Cela s’explique par leurs politiques de rémunération peu portées sur les variables en actions, d’une part, ou par un calendrier pauvre en fenêtres de tir en 2020, d’autre part.

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Proximus n'a enregistré aucune opération d'initié l'an dernier; c'est la seule société du Bel 20 dans ce cas.

De son côté, Proximus n’octroie plus d’options ni d’actions à ses dirigeants depuis fin 2012; l’opérateur leur préfère des variables en euros. Cela s’explique peut-être par son actionnariat: depuis que l’État, qui détient le contrôle de Proximus, a limité les salaires des patrons des entreprises publiques ou semi-publiques, il a de facto limité le recours au variable en options/actions vu son caractère imprévisible (inquantifiable).

Telenet représente le cas inverse: habituellement, les dirigeants de l’opérateur télécom consomment beaucoup d’options, mais 2020 était pour eux une année "sans". Année atypique aussi pour GBL, qui a été consacrée uniquement à des achats d’actions.

Fagron et Tessenderlo champions hors Bel 20

Hors de l’indice Bel 20, les mouvements les plus spectaculaires du fait des initiés ont été enregistrés l’an dernier chez Fagron et Tessenderlo.

Hors Bel 20, Alychlo, le holding du milliardaire Marc Coucke, s’est distingué au rayon des ventes d’actions en cédant pour 60,8 millions d’euros de titres Fagron, ce qui lui aurait valu la deuxième place dans le Top 10 des ventes, devant Felipe Dutra.

Du côté du groupe pharmaceutique, c’est Alychlo, le holding du milliardaire Marc Coucke, qui s’est distingué au rayon des ventes d’actions. Alychlo a cédé pour 60,8 millions d’euros de titres Fagron, ce qui lui aurait valu la deuxième place dans le Top 10 des ventes, devant Felipe Dutra.

Quant au groupe chimique, c’est son premier actionnaire, Luc Tack (Picanol) qui s’est résolument porté à l’achat via sa société Verbrugge NV. Il a acquis pour 48,1 millions d’euros de titres Tessenderlo. Si le groupe figurait dans le Bel 20, il aurait pris la deuxième place du Top 10 des achats, derrière les Brésiliens de BRC.

Initié, quel sens? Quel signal?

En bourse, les "initiés" désignent les dirigeants, les cadres et leurs proches qui, par leurs fonctions ou leur position, sont susceptibles de détenir des informations privilégiées sur leur société. Des infos qui pourraient faire bouger les cours de l’action en bourse, et dont ils ne peuvent dès lors faire usage avant qu’elles soient rendues publiques. La vente par un patron d’un gros paquet d’actions peut être interprétée comme un signal de vente.

C’est la raison pour laquelle tout initié ou "insider" doit respecter un calendrier strict, avec des fenêtres ouvertes à l’achat ou la vente et d’autres fermées. C’est aussi pour cela qu’ils doivent communiquer le détail de leurs opérations au gendarme des marchés financiers, la FSMA en Belgique. Charge à cette dernière de les publier sur son site pour en informer le quidam.

Rémunération des dirigeants

Ces opérations donnent des indications sur le mode de rémunération des dirigeants des entreprises cotées. Elles représentent en effet la résultante des attributions de rémunération variable appliquées par leurs sociétés. Si Carlos Brito est en mesure d’exercer autant d’options et de tirer autant de bénéfice de la revente des actions sous-jacentes, c’est parce qu’AB InBev pratique une politique de rémunération variable en options ou actions particulièrement généreuse.

Ces opérations peuvent aussi inspirer les marchés boursiers. La vente par un patron d’un gros paquet d’actions peut être interprétée comme un signal de vente. Inversement, l’achat par un CEO ou un administrateur d’un paquet de titres en bourse ressemblera à un signal d’achat. Il peut toutefois y avoir d’autres explications à ces mouvements, par exemple l’arrivée à échéance d’un programme d’options ou d’achats d’actions. Pas de conclusions définitives donc.

Xavier Baeten (Vlerick Business School): "En matière d'options, AB InBev dénote dans le Stoxx Euro 600"

Le niveau de rémunération variable en options sur actions atteint chez AB InBev dépasse non seulement les pratiques belges, mais aussi les standards européens. "Si l'on concentre l'analyse sur le CEO Carlos Brito, on voit qu'AB InBev lui attribue un montant de rémunération en actions nettement plus élevé que la médiane des sociétés du Stoxx Europe 600", souligne Xavier Baeten, professeur en Rémunération et Durabilité à la Vlerick Business School et auteur chaque année d'une étude sur les salaires des dirigeants. "En 2019, par exemple, plus de la moitié (52%) du salaire total du CEO du groupe lui a été versé sous forme de variable lié aux actions contre 38% pour la médiane de l'indice composé des 600 plus grandes sociétés européennes. Un an plus tôt, ces proportions étaient même de 75 et 38% respectivement."

Les dirigeants du brasseur sont par ailleurs encouragés par leur employeur à convertir tout ou partie de leur bonus en actions. Et quand ils le font, AB InBev leur octroie en outre des actions gratuites, des "matching shares", liées à des objectifs de résultats. En 2019, si l'on continue de suivre le cas du CEO, on découvre dans le rapport annuel qu'il a souscrit (payé) 15.244 actions et qu'il en a reçu, du coup, 61.422, soit quatre fois plus. "Ce n'est plus une pratique courante dans les entreprises", commente Xavier Baeten.

Des options de 12 ans d'âge

S'ajoute à ces explications une troisième, qui renvoie... au rachat du brasseur américain Anheuser-Busch par InBev en 2008. "A cette occasion, poursuit le professeur de la Vlerick, InBev a distribué 28 millions d'options d'attribution exceptionnelles à 40 hauts dirigeants. Comme l'acquisition avait généré un financement important par endettement, la société a promis une récompense conséquente au management au cas où la société verrait la valeur de l'action augmenter et la dette nette se réduire sensiblement à fin 2013." Il s'agissait notamment de rabaisser le ratio de dette net sur Ebitda sous les 2,5 fois à fin 2013, ce qui avait été réalisé. Brito et d'autres directeurs ont vraisemblablement transformé une partie de ces options-là en 2020.

En résumé, AB InBev se montre bien plus généreux en options que la majorité des grandes sociétés cotées en Europe, et ses dirigeants perçoivent encore aujourd'hui des primes pour la réussite de l'intégration d'Anheuser-Busch.

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