"Les petits exploitants doivent reprendre la main sur le marché de la viande"

Denis Ducarme, le ministre de l'Agriculture n'a pas été tendre envers l'Afsca ©BELGA

Auditionné lundi à la Chambre, le ministre de l’Agriculture Denis Ducarme estime que l’Afsca n’a pas rempli son contrat face aux "pratiques mafieuses" des responsables de Veviba. Il demande un audit de l’Afsca et annonce déjà une réforme de l’agence. Le ministre rencontre ce mardi les représentants de la filière viande.

Le scandale de trop! Après la crise du fipronil en août dernier, le nouveau scandale alimentaire qui touche la Belgique et les révélations autour des pratiques frauduleuses opérées par l’abattoir de Veviba à Bastogne jettent à nouveau le discrédit sur la chaîne du contrôle alimentaire en Belgique. Au centre des critiques, on retrouve une agence: l’Afsca.

"J’ai constaté un certain nombre de déficits et j’ai le soutien du Premier ministre pour opérer des réformes en cette matière."
Denis Ducarme (MR)
ministre fédéral de l'Agriculture

Auditionné ce lundi à la Chambre, le ministre de l’Agriculture Denis Ducarme (MR) l’a reconnu sans détour. L’Afsca, l’agence fédérale de sécurité de la chaîne alimentaire, ne pourra pas échapper à une refonte en profondeur de son système de contrôle. "J’ai constaté un certain nombre de déficits et j’ai le soutien du Premier ministre pour opérer des réformes en cette matière. Nous devons apporter pleinement au consommateur la garantie, le droit d’avoir accès à une nourriture conforme et saine. Nous allons lancer un audit de l’Afsca", a assuré le libéral devant les députés de la commission de la Santé et de l’Economie.

Sous pression et sans attendre les conclusions de cet audit, le libéral estime indispensable une réforme de l’Afsca. "Nous devons élever notre niveau d’exigence en matière de sécurité alimentaire."

L'interview de Denis Ducarme (MR)

Pour le ministre de l'Agriculture, "il ne faut pas réduire l'ensemble de la filière viande à Veviba. Il y a des gens honnêtes mais il faut savoir que les tricheurs et les fraudeurs existent! Il faut lutter contre eux." Dans la matinale de Bel RTL, Denis Ducarme a une nouvelle fois insisté sur les manquements de l'Afsca, précisant que l'agence fédérale n'avait pas "rempli le contrat dans ce dossier". 

Des questions sur la chronologie des faits

Face au scandale, de nombreux députés se sont particulièrement inquiétés de la réaction tardive de l’Afsca suite à la détection de la fraude chez Veviba et de la lenteur dans la transmission des informations vers le pouvoir politique. "Je suis en colère parce que dans notre système alimentaire belge, 30% du marché est détenu par un acteur mafieux. Et cette mafia existe et fonctionne pendant des années sans que notre système de contrôle ne puisse le détecter. C’est inacceptable", a fustigé le député Ecolo Jean-Marc Nollet.

"Je suis en colère parce que dans notre système alimentaire belge, 30% du marché est détenu par un acteur mafieux."
Jean-Marc Nollet
député Ecolo

La chronologie des faits soulève en effet de nombreuses questions. Pour rappel, un lot de viande Veviba destiné au marché kosovare a été saisi le 22 septembre 2016 par les autorités du Kosovo. Un procès-verbal a été rédigé le 6 octobre 2016. Il a fallu attendre le 28 février 2018 pour qu’une perquisition de grande ampleur soit menée chez Veviba. Et ce n’est que le 6 mars 2018 que l’Afsca a rédigé son premier rapport. "Pourquoi aura-t-il fallu plus d’un an au juge d’instruction entre octobre 2016 (date du procès-verbal) et la fin février 2018 pour réaliser une perquisition en lien vers une tentative d’exportation de viande avariée vers le Kosovo? Je me suis constitué partie civile. Cela va nous permettre d’exiger des réponses", assène Denis Ducarme.

De nombreux députés se sont eux particulièrement indignés de la lenteur des informations données aux consommateurs.

Le patron de l’Afsca désavoué

Très attendue, l’audition du patron de l’Afsca Herman Dirickx n’a pas permis de vraiment y voir plus clair. Devant les députés de la Chambre, Herman Dirickx a défendu les mécanismes de contrôle de son agence. Entre 2016 et 2018, l’Afsca a ainsi opéré 22 contrôles de routine dans les ateliers de découpe de Veviba à Bastogne. "Et les contrôles ne sont pas annoncés. Ils sont tous inopinés. J’espère que l’audit démontrera que tout a été fait."

> Lire aussi le portait d'Herman Diricks: L'homme qui résiste aux crises

Mais pourquoi aura-t-il fallu attendre début mars, et une vaste perquisition menée sur le site de l’entreprise de Bastogne, pour que des mesures sanitaires soient enfin prises alors que les premières indications de fraude de la société remontent à un contrôle réalisé par les autorités kosovares à la fin septembre 2016? Le mystère reste total! Devant l’insistance des questions des députés, le patron de l’Afsca a expliqué qu’une enquête judiciaire était en cours et que dès lors, les investigations relevaient de la justice.

En attendant les conclusions de l’enquête, Denis Ducarme a exigé des responsables de l’Afsca un rapport détaillé sur les faits pour jeudi.

"J’estime que des dispositions auraient dû être prises pour des contrôles plus offensifs."
Denis Ducarme (MR)
ministre fédéral de l'Agriculture

D’ici les conclusions de l’Afsca, le ministre de l’Agriculture n’a pas hésité à désavouer son administrateur délégué. "J’invite l’Afsca à ne plus s’exprimer dans un sens qui est que tout a été fait comme cela devait être fait." Denis Ducarme reproche notamment à l’Afsca son manque de proactivité dans le dossier. "Pourtant au courant d’un problème chez Veviba depuis octobre 2016, l’agence n’a pas veillé à mettre en place davantage de contrôles de l’entreprise d’abattage et de découpe à Bastogne. J’estime que des dispositions auraient dû être prises pour des contrôles plus offensifs, plus agressifs."

D’après les informations transmises par le ministre, sur les 2.000 palettes présentes dans les congélateurs de l’entreprise à Bastogne, 200 ont été contrôlées le 28 février et le 1er mars. "138 ont été jugées non conformes, soit 70%." On a aussi retrouvé de la viande datant de 2001 dans les congélateurs de l’entreprise. "Il y a eu des manquements."

70%
des palettes
Sur les 200 palettes de Veviba contrôlées par l'Afsca, environ 138, soit 70%, ont été jugées non-conformes.

Devant ce qui pourrait s’avérer être un dysfonctionnement majeur dans le mécanisme de contrôle, le député et président de DéFI Olivier Maingain a suggéré la création d’un comité de surveillance au sein du Parlement à l’instar du comité P. "Il faut vérifier la réalité des contrôles. Il faut s’assurer de la réelle teneur des contrôles effectués." De son côté, l’opposition socialiste a demandé que l’Afsca passe sous la tutelle de la ministre de la Santé.

Aucune pitié pour les fraudeurs

Promettant "un avant et un après-Veviba" dans le système de contrôle, Denis Ducarme insiste pour dire qu’il ne faut "aucune pitié" pour les fraudeurs. "Cette entreprise n’a pas hésité à mettre en danger la santé des consommateurs pour des fins financières. Nous sommes face à une fraude à large échelle et de nature mafieuse." Pour Herman Dirickx, cette question autour de pratiques mafieuses soulève un autre débat: celui des moyens de l’Afsca. "S’il s’agit de lutter contre la mafia, c’est avec d’autres équipes et d’autres moyens."

"Tous derrière notre patron"

Des membres du personnel de Veviba à Bastogne nous ont confié leurs sentiments. "Nous avons du mal à comprendre ce qu’il se passe. Six représentants de l’Afsca étaient présents tous les jours à la chaîne d’abattage. Nous subissions en outre toute une série d’audits ponctuels, dont certains commandités par de grandes sociétés comme McDonald’s, qui les effectuaient avant de décider de travailler avec nous. Nous avons tous les certificats nécessaires, y compris Bio et Beter Leven, et un groupe comme Delhaize était présent sur notre site trois jours par semaine non seulement pour choisir ses carcasses, mais aussi pour se promener un peu partout en production… Colruyt venait aussi une fois par semaine à Bastogne."

Comme la direction, ces employés nient les fraudes reprochées au groupe. "Nous sommes tous derrière notre patron, martèlent-ils. Cela fait des années qu’on livre des entreprises comme Match, Cora, Delhaize ou Colruyt sans jamais avoir eu de plainte." Comment expliquer alors les manquements dénoncés? "Certains ont voulu la tête de Verbist", nous répond-on.

Qui donc? "Peut-être des concurrents, peut-être le Boerenbond… Le groupe devenait trop grand…" Quant aux accusations liées à l’absence de nettoyage, elles seraient le fait d’anciens employés licenciés qui auraient cherché à "se venger". Les collaborateurs s’étonnent aussi que l’Afsca "contredise" ses représentants sur place.

Résultat des courses, "il y a 200 travailleurs qui attendent ici, bras croisés, et 100 tonnes de viande de première qualité qui restent là." Sans compter les emplois indirects menacés: les éleveurs, les transporteurs, etc. Quant à l’abattoir de Bastogne, qui a conservé son agrément, il ne peut tourner qu’au ralenti car il ne peut plus alimenter son atelier de découpe ni ses principaux clients, Delhaize et Colruyt, qui faisaient 70% de son chiffre d’affaires….

 

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