Marc du Bois (Spadel): "Dans la famille, nous sommes tous des entrepreneurs"

©Tim Dirven

La manière dont Spadel, nominée au Family Business Award, s’est construite et établie comme leader des eaux minérales dans le Benelux n’a pas été un long fleuve tranquille: son cours a été chahuté à chaque tournant en 1923, en 1946, en 1990 et en 2000.

Entrepreneur? Dans la famille du Bois, on l’est à chaque génération depuis un siècle. "Je me souviens de ma grand-mère paternelle (Germaine de Roest d’Alkemade, NDLR) comme d’une vraie entrepreneuse, souligne Marc du Bois, l’administrateur-délégué et principal actionnaire du groupe d’eaux minérales et boissons Spadel: elle avait ramené le principe des crèmes glacées d’un voyage aux Etats-Unis. Mon grand-père paternel Ernest était un entrepreneur dans tous les sens du terme: il n’a pas hésité à entrer dans un secteur qui n’était pas le sien en 1923. Mon père Guy-Jacques s’est montré visionnaire à la tête de la société. Chaque membre de la famille est ou a été entrepreneur dans l’âme, même si cela s’est exprimé de différentes manières. Je pense être moi-même entrepreneur. Je suis fier du parcours réalisé même si, en 2010, j’ai eu la peur au ventre en espérant ne pas me tromper quand j’ai repris les parts de ma sœur. Ce qui me passionne, c’est le développement de l’entreprise au travers de l’innovation ou par des acquisitions. Quant à mes enfants, Barbara n’a pas hésité à partir à l’étranger pour travailler dans un grand groupe, tandis que Louis Guy s’est lancé dans une start-up: ce ne sont pas non plus des parcours classiques. Nous sommes entrepreneurs!"

Nous nous entendions comme les doigts de la main, mon frère et moi.

La saga familiale commence en 1923, quand Ernest du Bois, le grand-père du CEO actuel de Spadel, fournit en gaz carbonique l’entreprise "Spa Monopole, Compagnie fermière des eaux et des bains de Spa". "Mon grand-père était actif dans la société Acide Carbonique Pur (ACP), qui opère toujours aujourd’hui sous la direction de mes cousins, les Murga: il a eu un trait de génie en acceptant que sa cliente Spa Monopole, qui traversait alors quelques difficultés, lui règle des factures en actions plutôt qu’en francs belges. C’est comme cela qu’il est entré au capital de la société, qui appartenaient à de petites banques de Liège et Verviers et qui était dirigée par une forte personnalité, le chevalier Charles de Thier."

Ingénieur et hydrogéologue, Ernest s’investit dans la direction de Spa Monopole aux côtés de Charles de Thier.

Le jeune et le vieux

La Seconde Guerre mondiale interrompt cette dynamique. Ernest réussit à envoyer ses deux enfants et son épouse aux Etats-Unis, tandis que lui-même reste en Belgique. Son fils Guy-Jacques s’engage comme volontaire dans l’armée américaine à 17 ans: il fera la guerre à bord du porte-avions "US Bogue". Mais en 1946, Ernest, qui a souffert dans des camps, décide de passer la main à la tête de l’entreprise. Il décède un an plus tard, tandis que son fils se voit parachuté à la direction de Spa Monopole aux côtés du chevalier de Thier: Guy-Jacques a 22 ans, le chevalier en a 66…

"Une situation délicate pour mon père, commente Marc du Bois. Heureusement, une sympathie s’est rapidement créée entre les deux hommes. Et Guy-Jacques s’est révélé comme un ‘bâtisseur’ – c’est d’ailleurs le nom qui lui est resté dans la société. Il a étendu l’activité industrielle, a agrandi l’usine. Il avait une brique dans le ventre et adorait les outils et les machines."

Les deux frères

Au fil des ans, Guy-Jacques accroît sa part du capital de l’entreprise en rachetant une partie des actions de Charles de Thier. Puis, en 1990, quelques années après le retrait du chevalier, il estime le moment venu de se retirer des affaires.

Il a trois enfants, Guy Bernard, Corine et Marc, nés dans cet ordre. Il confie la direction de Spa Monopole, rebaptisée Spadel en 1980, à son aîné Guy Bernard, entré deux ans plus tôt dans l’entreprise. "Il avait l’expérience, les diplômes et la connaissance des langues exigés, souligne Marc du Bois. C’était un financier. Il était diplômé de l’IAG (Louvain), avait obtenu un MBA à la Wharton School et une licence en fiscalité. Il a apporté à Spadel la rigueur financière, l’informatisation et le contrôle qualité."

Après avoir fait ses propres classes durant cinq ans chez Coca-Cola et L’Oréal, Marc du Bois (sciences économiques, UCL, et une formation complémentaire au The Economics Institute) franchit à son tour le seuil de l’entreprise familiale en 1994.

En 2010, j’ai eu la peur au ventre en espérant ne pas me tromper quand j’ai repris les parts de ma sœur.

Six ans plus tard, le 29 septembre 2000, son frère aîné trouve la mort dans un accident de voiture. "Cet événement a provoqué un séisme dans l’entreprise. Je n’ai pas souhaité reprendre la responsabilité d’administrateur-délégué, pour deux raisons: j’étais pris par l’émotion, et je n’étais pas encore prêt à porter ce costume."

Il avait toutefois eu l’occasion, au cours des six dernières années, de se frotter à des fonctions commerciales, de ventes et de marketing, de gérer les exportations et le thermalisme, puis la recherche & développement, et de diriger Brecon, la filiale d’eau minérale au Pays de Galles. "Avec le conseil d’administration, nous avons décidé alors de créer un duo managérial avec Jean-Philippe Despontin et moi. Jean-Philippe venait de la biscuiterie Delacre. Arrivé chez Spadel en 1995 avec la responsabilité de l’usine Spa Monopole, il avait été promu directeur général en 1999. J’avais poussé à cette nomination car il était très compétent et j’avais pensé qu’il pourrait jouer le rôle d’arbitre si d’aventure, des divergences de vues apparaissaient entre mon frère et moi. Ce qui n’est, du reste, jamais arrivé, car nous nous entendions comme les doigts de la main, Guy Bernard et moi."

Nouveau duo

Marc du Bois entame ce régime bicéphale comme directeur général adjoint. "Notre duo a fonctionné durant douze ans; les responsabilités qui m’étaient confiées ont évolué au fil des ans, en parfaite entente avec Jean-Philippe Despontin. En 2005, j’ai été nommé administrateur-délégué. En 2012, j’ai conclu un accord avec Jean-Philippe, qui a quitté le groupe."

L’heure était venue, selon Johnny Thijs, qui présidait le conseil d’administration, en regard du développement de la société: "Johnny Thijs m’a dit qu’il fallait désormais un seul CEO à la barre."

Entre-temps, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. En 2004, Spadel entame une nouvelle stratégie de croissance externe en acquérant les Grandes Sources de Wattwiller, en Alsace. Trois ans plus tard, elle revend les sources de Spontin, jugée trop petites et difficiles à sécuriser à long terme car situées dans une région à agriculture intensive. En 2010, alors que Spadel subit les effets dévastateurs de la crise financière mondiale ("On a perdu jusqu’à 25% de nos volumes, la population réalisant des économies notamment en suspendant ses achats d’eaux minérales"), Marc du Bois entreprend une opération délicate: il rachète les parts détenues par sa sœur, la baronne Corinne Greindl.

2010, année charnière

Bien que cotée en Bourse depuis trois quarts de siècle, Spadel a vu la famille du Bois monter progressivement à 90% du capital. Elle a entre autres racheté les parts d’Interbrew (AB InBev), qui avait patiemment bâti une position de près de 35% du capital. Concentrées via le holding faîtier Finances & Industries, les actions familiales avaient été réparties entre les trois enfants de Guy-Jacques, mais seuls les garçons s’étaient intéressés à la gestion opérationnelle de l’entreprise. Corinne siégeait cependant au conseil d’administration.

"En 2010, Corinne et moi avons conclu un accord, par lequel j’ai racheté ses parts, environ 30% du capital", se borne à déclarer Marc du Bois qui insiste sur le caractère risqué de la transaction vu les circonstances économiques du moment. Il n’en dira pas plus à ce propos. Dans la presse, on a évoqué à l’époque une querelle familiale. Pour le CEO, la page est tournée.

L’heure de la reconnaissance

Après cette année charnière qui l’a vu prendre les commandes patrimoniales de la société, Marc du Bois enchaîne les succès. En 2013, il rachète les eaux Carola (Alsace) au groupe Nestlé, un an plus tard le magazine Tendances l’élit Manager de l’année, en 2017 le bureau conseil E & Y et L’Echo nomment Spadel "Entreprise de l’année". Quelques mois plus tard, il acquiert Devin, le leader des eaux minérales en Bulgarie.

La même année, la Région le fait officier du mérite wallon. Puis, en 2018, c’est au tour de la commune d’origine de l’activité de saluer sa contribution à l’économie locale en l’intronisant "Bourgeois de Spa".

Nous sommes petits parmi les grands, avec un processus de décision plus court…

Comment explique-t-il cette réussite? "C’est une belle entreprise, avec de belles personnes", répond-il en soulignant le travail et la qualité des équipes qui l’entourent. Au passage, il relève que les profils des personnes qui frappent à la porte du département ressources humaines ont gagné en qualité ces cinq dernières années. "On enregistre de beaux profils en provenance de grandes maisons et de multinationales. En interne, on demande régulièrement à nos collaborateurs pourquoi ils ont choisi Spadel. Les quatre raisons les plus souvent évoquées: ils apprécient le caractère familial de la société, qui implique une vision de long terme, ses marques et sa capacité d’innovation, sa vision avant-gardiste en termes de développement durable, et ses valeurs, dont l’agilité: nous sommes petits parmi les grands, avec un processus décisionnel plus court et une plus grande implication personnelle dans les choix stratégiques, les décisions et la réflexion à long terme."

Dialogue d’avenir

Qui dit famille, dit évidemment femme et enfants. La nouvelle génération frappe déjà à la porte de la société. Barbara, 29 ans, siège au conseil d’administration depuis l’an dernier, Louis Guy, 26 ans, pas encore.

"Le conseil a spontanément proposé la nomination de Barbara, détaille Marc du Bois. Elle a permis d’accroître la représentation des femmes au conseil, comme le prévoit le code de gouvernance, et de rajeunir celui-ci."

Des conversations ont eu lieu, récemment, entre Axel Miller, qui préside le conseil du holding Finances & Industries, et ses deux enfants afin de jauger leur degré de motivation: "J’ai assisté, muet, à ce dialogue, souligne fièrement Marc du Bois: Barbara et Louis se sont montrés très intéressés par l’entreprise, par l’idée de rejoindre un jour son conseil et prêts pour un jour, pour autant qu’ils soient jugés compétents par des tiers, monter dans l’opérationnel de la société. Après avoir emmagasiné au moins dix ans d’expérience à l’extérieur. Et ce sont eux-mêmes qui ont défini ce dernier critère."

Quand il jette un œil dans le rétroviseur, l’homme estime qu’il doit beaucoup à plusieurs des grands patrons qui ont siégé au conseil d’administration de Spadel, au premier rang desquels Dominique Collinet, Georges Jacobs, Pierre Godfroid et Fred Chaffart, ainsi qu’à sa femme, "au rôle invisible mais inspirant, qui a entretenu la cohésion et a été d’un grand soutien dans les moments difficiles".

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