Olivier Paul-Morandini, le chevalier bio

©Arnaud Bachelard

Cela fait 20 ans qu’Olivier Paul-Morandini, vigneron toscan, a enfourché son cheval et livre ses batailles à l’Europe. Il a milité pour la mise en place du numéro d’urgence 112 et lutte désormais pour la transparence dans le bio.

Il était hier encore perché sur sa colline, en Maremme toscane, au beau milieu de nulle part. "Fuori mondo", "En dehors du monde", c’est le nom de son domaine, et il le porte bien. À perte de vue, des forêts de chênes verts et, au loin, la mer, les îles de Giglio et d’Elbe. La vigne coiffe le sommet, une parcelle ici, l’autre là, on aperçoit la maison entre les arbres, et cette maison est un havre, un endroit de méditation.

En 1998, après des études en communication à l’Ihecs, Olivier Paul-Morandini part réaliser un documentaire sur l’exil des enfants tibétains. Il en revient bouleversé, il sera désormais un homme de causes, il veut être utile. En 1999, il crée le projet citoyen EENA 112 (European Emergency Number Association) qui vise, à Bruxelles, à imposer le 112 comme unique numéro d’appel pour les urgences. Les députés le connaissent maintenant, il a suffisamment arpenté les couloirs du Parlement. La lutte a été âpre, la Commission était d’abord réfractaire. Il a vaincu, sauvé des vies et conquis sa crédibilité. Il peut continuer son chemin, il aura sans doute d’autres quêtes à poursuivre. C’est un existentialiste, la vie ne trouve du sens que par son engagement.

En 2009, Olivier Paul-Morandini s’installe en Toscane, près de Campiglia Marittima. Il est tombé amoureux du lieu, il est passionné par le vin et la gastronomie. Un vignoble est à reprendre, Volpaiole, la "tanière du renard", il l’achète, et le domaine deviendra finalement "Fuori Mondo".

Pourquoi? "Le choix de partir en Italie, au-delà de mes racines, a été d’assimiler mon cadre de vie à mon cadre de travail, bien loin de l’agitation bruxelloise. Aujourd’hui, l’héritage que je souhaite laisser à mon fils, à nos enfants, n’est pas le domaine viticole que j’exploite mais bien les valeurs que j’ai acquises en travaillant la vigne. Il m’est moralement impossible d’employer des pesticides de synthèse alors que je sais que d’autres solutions existent." Dès le départ, la vigne est donc menée en bio, en biodynamie même.

Le prochain scandale alimentaire?

Très vite, Olivier reste perplexe face aux règlements sur le vin bio. "La Commission européenne a fait le choix de ne pas classer le vin comme produit alimentaire et donc de ne pas le soumettre à la transparence. Nous voyons déferler un bio de masse peu vertueux avec, au minimum, le panel des 52 intrants (éléments entrant dans la production, NDLR) autorisés. En 2012, c’était 46, mais on en ajoute chaque année, à chaque amendement, sous la pression des lobbies de l’industrie alimentaire."

Aucune indication des composants sur les étiquettes, donc, comme c’est le cas sur le yaourt ou le jambon préemballé. "30 à 50% des vins bio montrent des traces de pesticides." Selon lui, le bio pourrait être le prochain scandale alimentaire. "J’ai entendu, de la Commission, à la Direction générale de l’agriculture, que s’ils commençaient à analyser les sols, ils mettaient le bio par terre!" Intolérable à ses yeux que la Commission, censée être garante des bonnes pratiques, cautionne pareille dérive par son silence. Selon Olivier Paul-Morandini, le bio ne peut sortir que grandi d’une vraie remise en question, et c’est l’omerta qui en causerait la perte.

La Towa

Olivier crée la Towa (Transparency for Organic Wine Association), en février 2018. Il s’agit, comme pour le 112, d’un collectif citoyen qui réunit cette fois 1.200 domaines viticoles dans 15 Etats membres, des consommateurs, scientifiques, juristes… Le monde politique n’est pas en reste: Guy Verhofstadt, Louis Michel, Frédérique Ries, Marc Tarabella ou Philippe Lamberts, entre autres, ont marqué leur soutien.

La Towa se mobilise pour la transparence dans le vin bio. L’idée est de mettre en place une plateforme sur internet qui regrouperait toutes les données sur les composants des vins en une grille de lecture lisible par tous. Selon la Towa, cette visibilité imposerait à la Commission de prendre ses responsabilités. "Si on a le lien entre une molécule et une pathologie, on a aussi le lien avec l’organisme qui l’autorise. Il devient attaquable pénalement." De fil en aiguille, on assisterait à une plus grande exigence de la part des acteurs du bio quant à la pureté du concept.

Au sein de l’association, Michèle Rivasi, députée écologiste française, et André Cicolella, chimiste spécialisé dans les risques sanitaires, mènent actuellement une étude internationale comparative des vins bio et conventionnels, afin de mesurer les résidus présents dans chaque type de viticulture. "Le but est d’y voir plus clair: la biodynamie n’est pas définie par l’Europe, le vin naturel ne signifie rien en soi, il n’y a pas de charte… On n’a que le bio, qui est actuellement exploité par les industriels. Seuls 10% des vignerons artisans utilisent le logo bio de la Commission européenne parce qu’ils se sentent très loin du cahier de charges, leur quotidien est bien plus rigoureux que ce qui est imposé. On a besoin de faire la différence", ajoute Olivier Paul-Morandini. Et il assène: "Les vignerons se sentent éloignés de ce qu’est en train de devenir le bio et n’obtiennent aucune reconnaissance pour la qualité de leur travail car la Commission ne fait pas la différence entre un vin bio disposant de 52 intrants et un vin qui n’en contient pas ou presque pas. Ils camouflent le tout par des épis de blé, des ciels bleus et des oiseaux qui chantent, crétinisant le consommateur alors que ce dernier est capable de lire, de comprendre, d’être critique… si on lui donne accès à l’information!"

Le bio en général

Le projet va bien au-delà d’une défense sectorielle: la Towa vise une transition majeure vers l’agriculture biologique. "Le but, en maintenant le bio à hauteur de ses critères originels, est de montrer la voie à un véritable modèle agricole entièrement exempt de pesticides, et, devant être durablement reproductible par et pour l’intérêt des générations futures. Une pratique artisanale, à taille humaine."

Mais parce que le commerce du bio a le vent en poupe, l’industrie agroalimentaire s’y intéresse toujours plus. Si les lobbies parviennent à rendre le bio plus "léger", elle pourra produire plus, à moindre coût, en augmentant les marges. La Towa ne s’érige cependant pas en pourfendeuse de l’industrie: "Il faut l’accompagner, lui donner un modèle respectueux de l’environnement. Si, à la fin, le bio devient la norme et que toute l’agriculture y parvient, ce sera une victoire!"

La quête d’Olivier Paul-Morandini n’est pas achevée, il a encore des Everest à franchir. Mais bientôt, il retournera cultiver son jardin, là-bas, en dehors du monde, en espérant que d’autres, partout, s’occuperont aussi de leur coin de planète.

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