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Passer du cinéma à la création d'un vignoble, le pari fou de Ben Stassen

N'hésitant pas à mettre les mains à la pâte, Ben Stassen a planté ses ceps cette semaine sur les hauteurs d'Aubel, sur un coteau exposé plein sud. ©BELGA

Il avait déjà un pied dans le cinéma, il prend pied dans le monde du vin. En commençant par planter des pieds. Et en faisant un pied de nez au train-train…

Né dans une cidrerie, il se lance dans le vin après avoir fait son trou dans le cinéma… C’est, en une phrase, le résumé du CV de Ben Stassen. Un parcours étonnant, qui l’amuse beaucoup lui-même. Ainsi quand on lui demande quel est le rapport entre son activité de réalisateur de long-métrage d’animation en trois dimensions et la création d’un vignoble sur les coteaux d’Aubel, il répond tout de go: "Aucun!" avant de lâcher un rire tonitruant. Puis, après réflexion, il ajoute: "Sauf que les deux entreprises demandent énormément d’investissement en énergie et en temps."

Le repas déclencheur

C’est au cours d’un repas de famille, en juillet dernier, qu’il s’est lancé dans cette nouvelle aventure viticole. Jusqu’alors, Ben Stassen s’était fait connaître dans le monde du septième art, où l’un de ses longs-métrages d’animation 3D, "Le voyage extraordinaire de Samy", lui a taillé une réputation internationale. Il a cofondé le studio nWave Pictures et a créé sa propre société de production, The 3D Film Company. Ce jour de juillet 2019, rien ne laissait présager qu’il donnerait un nouveau tournant à sa carrière. "Je suis amateur de vin, mais je n’ai aucune compétence en matière de viti- et viniculture, relate-t-il. Charles Piron, un de mes neveux qui est journaliste au magazine Essentielle Vino et qui, lui, connaît très bien le monde du vin, m’a parlé durant ce dîner d’un terrain à vendre à Aubel, qui serait idéal pour faire du vin."  

À cet instant-là, toute une mécanique mémorielle s’est déployée. Le terrain en question s’appelait (s’appelle toujours) le Bois de Loë: 6,5 hectares de prairies en pente, avec un petit bois d’un demi-hectare en son milieu, que Ben Stassen connaissait fort bien. "Il a appartenu à un de mes oncles maternels qui y exploitait une ferme. Quand j’étais gamin, puis adolescent, j’y allais tous les étés, pour conduire les vaches, piloter des tracteurs, faner les prés, etc." Son oncle l’avait revendu et il avait fini par échouer dans le portefeuille d’une tante de Charles Piron.  

Au cours du repas, Ben et Charles ont convenu de racheter le terrain pour y créer un vignoble. Au départ, cela ressemblait à un pari un peu fou, lancé à la légère. Sauf que les deux bonshommes sont faits d’un bois dur, le même sans doute que celui de l’arrière-grand-père Stassen, qui avait fondé la cidrerie homonyme à la fin du XIXe siècle, ou que celui de son père et ses oncles qui avaient géré l’exploitation jusqu’à sa revente en 1992. Un bois qui les a conduits dare-dare chez le notaire, où ils signaient dès octobre le contrat d’achat du terrain.

Ils ont, depuis, fondé une entreprise. Baptisée Bois de Loë, la société au capital de 400.000 euros compte trois actionnaires, Ben et Charles, ainsi que The 3D Film Company.

Des ceps au chai

Et pas plus tard que cette semaine, nos vignerons en herbe ont planté les pieds de vigne. Avec l’aide de professionnels venus de France, ils ont réparti sur quatre hectares quelque 16.500 ceps, de cinq cépages différents: Chardonnay, Pinot noir, Pinot Meunier, Sauvignon blanc et Auxerrois. Objectif, produire d’ici trois ou quatre ans 20 à 25.000 bouteilles de mousseux, de vin rouge et de blanc sous l’appellation "Bois de Loë". Pour les commercialiser dès 2024.

"Ma première conclusion après avoir analysé les bilans d'autres vignobles belges était qu’il valait mieux arrêter avant de commencer."
Ben Stassen
Cinéaste, fondateur du Bois de Loë

Les deux entrepreneurs ne se contenteront pas de récolter et presser les futures grappes. Ils ont aussi prévu de construire un chai sur le domaine, et d’y installer un centre d’accueil pour visiteurs. À côté du vin, ils comptent aussi produire de la bière et développer quelques activités annexes, comme des cours d’œnologie.

Pas pour le plaisir de jouer les hommes-orchestres, mais pour rendre leur projet viable. "J’ai regardé les différents vignobles existants en Belgique, j’ai analysé leurs bilans. Ma première conclusion au sortir de ces lectures était qu’il valait mieux arrêter avant de commencer, détaille Ben Stassen. Prenez Ruffus et Chant d’Éole, ce sont les deux plus grandes maisons de Wallonie, elles font des produits fantastiques et jouissent d’une belle réputation. Mais même pour elles, ce business n’est pas évident. On reste fort dépendant du climat. En 2017, la moitié de la production des vignes belges avait été détruite par le gel. Et même quand tout fonctionne bien, atteindre la rentabilité à court terme reste très difficile."

2 à 2,5
millions d'euros
Ben Stassen a prévu d'investir 2 à 2,5 millions pour développer le vignoble et le chai jusqu'à la commercialisation du vin en 2024.

Il a décidé d’investir 2 à 2,5 millions d’euros dans l’aventure du Bois de Loë. "Au prix du terrain, vous devez ajouter 30 à 35.000 euros par hectare pour les plantations, plus le matériel. Je viens d’acheter un tracteur, j’ai découvert avec surprise qu’il coûtait aussi cher qu’une Ferrari! Puis s’ajoutera le coût du chai. "En regard de ces dépenses, une production annuelle de 25.000 bouteilles ne pourrait jamais rapporter qu’environ 160.000 euros de marge brute. "Il faudra donc se montrer créatif et allier la production de vin à d’autres activités", conclut-il.

Inscrire le domaine dans les circuits du tourisme gastronomique local prendra donc tout son sens. L’abbaye et la brasserie de Val-Dieu, tout proches, ainsi que la siroperie Meurens attirent déjà ces voyageurs en quête de séances de dégustation de qualité. La région d’Aubel tout entière jouit d’ailleurs d’une enviable réputation pour ses produits de bouche. Ben et Charles espèrent intégrer ces circuits.

De la bière de bouleau en prime

Autre piste, la bière. Il ne s’agira pas de lancer une énième nouvelle bière belge, produite à façon dans une brasserie existante. Ce serait trop banal… Le Bois de Loë renferme aussi, on l’a dit, un véritable bois, planté en majeure partie de bouleaux. "J’ai récolté en février la sève de bouleau pour en faire de l’eau de bouleau, une boisson vivifiante riche en minéraux, raconte Ben Stassen. On en a obtenu 500 litres. Si on laisse ce liquide durant deux jours dans une pièce chaude, il commence à fermenter. J’en ai fait de la bière. Sans ajouter des levures, en tablant sur la fermentation naturelle de l’eau de bouleau, comme le font les brasseurs de lambic (fermentation spontanée). On a testé neuf recettes différentes. Le résultat est une boisson fraîche, légère et originale, dont l’acidité rappelle la gueuze."

Il songe à proposer cette bière à la vente sur place, au chai. Et, pourquoi pas, d’ajouter un cidre à la gamme de produits du domaine.

"À long terme, cet investissement ne sera jamais perdu: on aura créé une belle propriété, un vin de qualité."
Ben Stassen

Reste qu’on se demande tout de même ce qui le pousse à effectuer un investissement aussi… risqué, alors qu’il a une voie toute tracée dans le cinéma. "Je continue à réaliser des films, répond-il. On en sort un nouveau le mois prochain, "Big Foot  Family", puis un autre plus tard dans l’année "Chicken Hare" ("Le lièvre-poulet"). C’est surtout mon neveu qui développera le Bois de Loë. Mais à long terme, cet investissement ici ne sera jamais perdu: on aura créé une belle propriété un vin de qualité." Que demander de plus?  

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