Remettre l’agriculteur "dans" le paquet de chips

Thomas Cnockaert, Antoine Van den Abeele et Stany Obin, les trois cousins fondateurs des "Chips de Lucien", du nom de leur grand-père commun.

Trois cousins cultivateurs veulent remettre le rôle de l’agriculteur au centre de la production de chips riches en sens, mais pauvre en sel.

Être au four et au moulin. Pour ces trois cousins agriculteurs à quelques encablures de Mettet, entre Sambre et Meuse, l’expression prend tout son sens. D’un côté, le travail aux champs. Les deux exploitations familiales qu’ils gèrent s’étendent sur plusieurs centaines d’hectares dont près de 500 consacrés à la pomme de terre. De l'autre, un atelier de transformation, situé sur un petit zoning en bordure du Circuit Jules Tacheny où, les jours de courses, le parfum de l’huile de friture se la dispute à l’odeur de l’huile de vidange chaude. Dans cet "Atelier de la pomme de terre" 6 ouvriers et 2 commerciaux s’emploient à transformer les patates en chips.

Après 3 ans de maturation, dont 18 mois pour mettre au point techniquement le projet, les trois cousins ont lancé "les Chips de Lucien", du nom de leur grand-père commun. Depuis décembre 2019, les bains se succèdent dans l’atelier. Un investissement "à sept chiffres", lâche Thomas Cnockaert, l’un des trois associés, plutôt avare de détails chiffrés. On est agriculteur ou on ne l’est pas… "Le business plan que nous avons proposé aux banques tablait sur une production un jour par semaine. La demande est telle, que nous en sommes à 5 jours par semaine, à raison de deux pauses quotidiennes…"

"Le business plan tablait sur une production un jour par semaine. La demande est telle, que nous en sommes à 5 jours par semaine, à raison de deux pauses quotidiennes…"
Thomas Cnockaert
Fondateur des Chips de Lucien

Les trois cousins s’organisent pour tenter de garder la tête hors de l’eau et mener de front leurs deux métiers: agriculteur et chef d’entreprise. "Sans compter la vie de famille... Depuis sept ou huit mois c’est de la folie", reconnaît Antoine Van den Abeele, un œil sur un logiciel de gestion des stocks qu’il est en train de peaufiner.

À tel point que la production installée il y a moins de huit mois doit se dédoubler. Le week-end prolongé de la Fête nationale a été mis à profit pour restructurer complètement la ligne et installer une seconde ligne de cuisson, notamment. "Jusqu’ici, cela constituait un goulot d’étranglement. Nous devions chaque fois attendre la fin d’un bain avant de lancer le suivant. Maintenant nous pourrons produire en continu", note encore Van den Abeele.

Découverte du métier

Les trois compères découvrent chaque jour les aléas de la vie d’entrepreneur, si tant est que l’agriculture soit un type d’entreprise assez particulier. Et c’est justement cette particularité qui les a poussés à lancer cette filière de transformation de leur production de pommes de terre en chips. "Nous n’avons que très peu de maîtrise sur notre chiffre d’affaires. En travaillant avec la même application d’année en année, nous sommes tributaires de la météo et des prix du marché international. Et chaque année, la pérennité de notre activité peut être remise en cause", fait remarquer Stany Obin.

Les Chips de Lucien: créer une filière de transformation en aval de la culture des pommes de terre pour garder la maîtrise de la valeur ajoutée.

"Les prix du marché de la pomme de terre sont plus proches de nous. Ils se fixent entre l’Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique. Nous ne dépendons pas de producteurs ukrainiens ou canadiens comme c’est le cas pour les céréales. Mais nous n’avons pas de prises sur ces prix pour autant", regrette Thomas Cnockaert, l’aîné de la cousinade. L’agriculture d’aujourd’hui n’a sans doute plus grand-chose à voir avec celle du grand-père Lucien Van den Abeele. De plus en plus mécanisée, elle réclame aussi des investissements conséquents. Thomas Cnockaert en sait quelque chose, qui vient d’investir plus d’un million d’euros dans de nouveaux hangars de stockage de pommes de terre. "De manière à les vendre au meilleur moment en fonction des prix du marché."

Frustration

S’ajoute à cette réalité financière, la frustration de perdre totalement le contact avec le consommateur final. Que ce soit pour les céréales, le lin, les betteraves ou les pommes de terre, le produit fini a de moins en moins à voir avec ce que le cultivateur sort de la terre. Non seulement, il perd la plus grande part de la valeur ajoutée, mais son produit lui échappe totalement. Double frustration, estime Cnockaert. "Le consommateur ne sait plus qui est l’agriculteur derrière le produit. On y perd notre identité et, pire, nous sommes victimes de dénigrement sous prétexte que nous causons des nuisances dans un environnement de plus en plus urbanisé."

« Le consommateur ne sait plus qui est l’agriculteur derrière le produit. On y perd notre identité."
Thomas Cnockaert
Fondateur des Chips de Lucien

Dès lors, développer sa propre filière de transformation en aval de la production, l’idée a fait son chemin parmi les trois cousins. L’industrie de la frite est déjà très occupée par des acteurs de poids comme Lutosa ou Clarebout, entre autres. "Nous nous sommes orientés vers un produit plus spécifique et relativement local, les chips. En raison de son volume, il est difficilement exportable sur de très longues distances. Cela revient à transporter de l’air…"

À côté des monstres internationaux comme Lays ou Crocky en Belgique, les cousins visent un marché de niche, dès le processus de fabrication. Les chips de Lucien sont cuites à plus basse température, ce qui amoindrit la teneur en acrylamide, pointé comme cancérogène par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). L’huile excédentaire en surface de la chips est absorbée après la cuisson, ce qui réduit les matières grasses de 15%. Les épices sont totalement naturelles et pauvres en sel, sans exhausteurs de goût qui provoquent cette "addiction" aux chips. Enfin, la production évite les allergènes comme le gluten et les lactoses. "C’est l’avantage de commencer une activité à partir de rien: nous pouvons choisir exactement nos critères de production", avance Van den Abeele.

Les petits-enfants de Lucien s’engouffrent aussi dans une tendance de consommation. Aujourd’hui, le consommateur fait la part belle au circuit (plus) court, il veut connaître ou au moins identifier le producteur. "Le consommateur est en recherche de davantage de sens dans son alimentation. À notre taille, nous ne pouvons pas travailler contre les grands industriels du secteur. Nous travaillons dans les niches laissées libres. Et il y a là une place économique beaucoup plus grande qu’on ne l’imaginait", constate Cnockaert.

500 points de vente

À tel point, qu’après 7 mois seulement d’exploitation, la ligne de production doublée vise une vitesse de croisière qui devrait tourner autour des 1500 tonnes par an. "Ce n’est encore qu’une très petite partie de notre production de pommes de terre qui tourne autour des 25.000 tonnes", fait-il encore remarquer.

"Le consommateur est en recherche de davantage de sens dans son alimentation."
Thomas Cnockaert

De quoi approvisionner une clientèle qui ne cesse de s’étendre et une demande croissante. La marque est aujourd’hui présente dans près de 500 points de vente, les épiceries fines, les magasins de produits de terroir et les magasins franchisés de grands distributeurs, comme certains Carrefour les AD Delhaize et les Proxi, les Spar ou les Intermarché. Et, depuis peu, dans certains Delhaize intégrés.

"La crise sanitaire a un effet bénéfique sur nos produits. Au début de la crise, il y a eu des pénuries d’approvisionnement sur certaines grandes marques. Les consommateurs nous ont découverts. Mais, depuis lors, nous voudrions faire davantage de dégustation et d’actions au point de vente, mais c’est compliqué." La jeune entreprise travaille par ailleurs sur sa présentation avec des présentoirs spécifiques, un packaging revu, bilingue, qui met en avant les valeurs des producteurs. "Maintenant, on cherche à consolider la clientèle existante. On tâtonne encore beaucoup. On apprend tous les jours, mais la structure se met en place", se réjouit Thomas Cnockaert.

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