reportage

Curtius, le petit Liégeois qui brasse les ingrédients du succès

©Anthony Dehez

Depuis ses débuts en 2012, la microbrasserie liégeoise est bénéficiaire. Le fruit d’une stratégie prudente, qui implique un partage de la production entre installation propre et sous-traitance. N’empêche que la société se sent à l’étroit au cœur de la cité et qu’elle a investi dans un deuxième site à Bierset, où il y a de la place pour croître.

À deux pas du centre historique de Liège, au pied du majestueux escalier de la Montagne de Bueren, l’ancien Couvent des Ursulines précède et préface en quelque sorte le Béguinage du Saint-Esprit. Comme enchâssé entre l’impasse et les premiers contreforts de la "Montagne", l’immeuble abrite depuis peu la Brasserie {C} et pourtant, celle-ci s’y trouve déjà à l’étroit. Raison pour laquelle François Dethier et Renaud Pirotte, ses deux fondateurs, ont décidé de reloger une partie de leur appareil productif dans l’entrepôt qu’ils utilisent depuis huit mois à Bierset, près de l’aéroport et du réseau autoroutier…

"Nous aimons créer des bières, c’est ce qui nous a poussés à exercer ce métier."
françois Dethier
cofondateur de la brasserie {C}

La saga des créateurs de la Curtius, une bière ambrée à haute fermentation mais légère en alcool, s’est d’emblée écrite sous une bonne étoile. Alors qu’ils en étaient encore à tester leur produit et leur modèle, en 2012, Dethier et Pirotte ont eu la chance de participer à l’émission Starter de la RTBF. En passant sur les ondes de la télévision publique, ils ont pu tout à la fois valider leur projet d’entreprise et faire connaître leur marque à un large public et ce, sans délier les bourses d’un hypothétique budget marketing. "Cela nous a fait gagner un temps précieux", reconnaît François Dethier.

Après avoir réalisé leurs premiers brassins dans un garage, les deux jeunes diplômés en agronomie de la Haute École de la Province de Liège ont prudemment commencé par produire leur bière à façon dans les installations des Trois Fourquets, la brasserie de la Lupulus. Puis, après un premier (petit) investissement dans un équipement propre, rapidement revendu, ils ont monté leur salle de brassage pour quelque 300.000 euros dans les caves du Béguinage, où ils ont emménagé en 2014. Un endroit superbe dans un cadre historique et touristique au cœur de Liège. Conscients de leur chance, nos deux entrepreneurs en herbe ont aussitôt aménagé un espace de dégustation à l’étage: bar à bières (les leurs) et tapas. De quoi joindre l’utile à l’agréable, puisque leurs bureaux jouxtent désormais le bar.

L’entreprise a repris une partie de la production à son compte. La Brasserie {C}, avec "C" comme "Curtius", mais aussi comme ces "Côteaux" autour de Bueren, a rapidement fait son trou dans la Cité (encore une raison de s’appeler "C") ardente, où les Liégeois ont été ravis de découvrir "leur" bière. "Nous avons eu l’avantage d’être la première brasserie artisanale à ouvrir à Liège, dit Dethier. Nous avons pris d’emblée une chouette place sur le marché, et c’est seulement maintenant qu’on voit d’autres investir ce créneau. Nous avons quatre ans d’avance sur eux. En même temps, leur arrivée augmente l’intérêt pour nos produits aussi."

1,25 million €
La microbrasserie a vu son chiffre d’affaires progresser de 25% l’an dernier. Et pour l’heure, le rythme de croissance se maintient.


Pas trop de produits…

Dès la première année, l’entreprise s’est avérée profitable, ce qui est plutôt rare dans le secteur brassicole. "Nous avons un profil d’entrepreneurs très prudents. Notre banque nous suit d’ailleurs assez facilement."

Cette stratégie de petits pas a porté ses fruits. En 2016, la brasserie, employant neuf équivalents temps plein, a réalisé un chiffre d’affaires de 1,25 million d’euros, en progression de 25% sur l’année précédente. Elle a brassé elle-même 1.100 hectolitres et vendu 2.500 hl. Explication: elle fait toujours brasser une partie de sa production aux Trois Fourquets et une autre chez Belgo Sapiens, une brasserie qui a ouvert ses portes quasiment au même moment qu’elle à Nivelles. Cette dernière présente l’avantage de disposer d’une ligne de mise en cannettes. Or la Brasserie {C} a lancé voici deux ans une nouvelle série de bières en cannettes: il s’agit des trois Torpah, composées au départ d’un même brassin de base, mais avec trois houblons différents, de manière à faire goûter au consommateur les variétés d’amertume offertes par la plante. Pour les puristes, la moins amère est houblonnée au Watti, la mi-amère à l’Aramis et la plus amère au Chinook. Depuis peu, le trio des Torpah est distribué à l’échelle nationale par Delhaize, comme l’était déjà la Curtius.

Dans la foulée, l’entreprise a complété sa gamme en septembre dernier en lançant la Black {C}, une stout à l’irlandaise qui dégage des saveurs café et caramel. Le visuel de cette bière a été élaboré par Noir Artist, un peintre muraliste liégeois qui a orné la bouteille d’une saisissante tête de panthère noire. "Nous lui avions donné carte blanche", précise Dethier. Bière noire, Noir Artist, black panther, carte blanche: on est en plein cinéma à l’ancienne, sous le règne du bicolore, ce qui ne manque pas de sel dans un univers dominé par les blondes…

Cela fait un total de cinq produits: n’est-ce pas suffisant pour une microbrasserie âgée d’à peine cinq ans? Ne risque-t-elle pas de "se disperser" en multipliant les nouveautés? "Notre gamme touche déjà beaucoup de monde, convient le brasseur. Nous aimons créer, c’est ce qui nous a poussés à exercer ce métier. Nous brasserons peut-être des bières saisonnières à l’avenir, mais nous n’allons pas non plus multiplier les produits et les packagings à l’envi."

… ni trop de croissance

Dans l’immédiat, Dethier et Pirotte doivent régler leur nouveau problème, conséquence de leur rapide succès: dans le bâtiment du Béguinage, ils se trouvent physiquement limités en volume de production. Les lieux sont trop étriqués pour y brasser beaucoup plus que les 1.100 hl actuels. De plus, les camions citernes ne peuvent rallier le site, du fait de son imbrication dans les ruelles du quartier: seules des camionnettes passent… En juillet 2016, ils ont investi 350.000 euros dans un hall de stockage et de conditionnement en dehors de la ville, à Bierset. Depuis lors, ils y entreposent leurs stocks. Ils y assurent aussi la deuxième fermentation et l’embouteillage de ce qu’ils brassent au Béguinage. "Les ventes progressent plus rapidement que prévu, relève Dethier. À terme, on devra équiper Bierset d’une deuxième ligne d’embouteillage." Sans doute en 2018.

Entre-temps, la Brasserie {C} a fait ses premiers pas à l’exportation, en commençant par les pays limitrophes. Elle a également développé une gamme de bières originales pour la chaîne de burgers Huggy’s Bar. Et ses deux fondateurs ont ouvert un deuxième bar à bières, L’Atelier {C}, en Roture, un quartier typique d’Outremeuse. Le business évolue vite. "Nous n’avons toutefois pas envie de devenir une brasserie de taille, nuance Dethier. On tient à garder le contact avec les gens, à assurer les visites de la brasserie, etc." Bref, gare à l’emballement, bonjour la pédale de frein. Un discours empreint de sagesse: pour un peu, on croirait entendre un moine trappiste…

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