De Gembloux au Pikes Peak en Vertigo

©anthony Dehez

Après 25 ans d’existence, Gillet Automobiles s’attaque à la plus prestigieuse des courses de côte, Pikes Peak, la "course vers les nuages". Vanina Ickx sera au volant et la carrosserie en fibres de lin. Tony Gillet et ses équipes aiment relever les défis les plus fous, malgré des moyens modestes. La suite? Faire de cette suite d’aventures une entreprise durable.

"Environ une heure avant le début du Grand Prix de Formule 1 de Monaco, le prince Albert a décidé de rouler avec la Vertigo. J’étais dans la voiture et je dois dire qu’il conduit très bien. Il me regarde et me dit ‘tu veux rouler?’. J’ai dit ‘oui’ et je suis parti tout seul. Je pleurais dans la voiture alors que je remontais le long du casino. 100.000 personnes applaudissaient. Ce sont des souvenirs inoubliables." Quand vous pénétrez chez Gillet Automobiles à Gembloux, vous en oublieriez presque que l’homme, Tony Gillet, et son entreprise sont des incontournables de la course automobile et du petit monde des Supercars depuis 25 ans.

Néanmoins, les photos sur les murs sont là pour vous rappeler que les Gillet Vertigo sont devenues au fil des ans une référence. Outre les records et les trophées, Johnny Hallyday, Albert II, Valentino Rossi, le prince Albert de Monaco ou encore Didier Reynders trônent également sur les murs de l’entreprise. Tantôt au volant de la Gillet Vertigo, tantôt avec Tony Gillet.

"Il a fallu utiliser toute la créativité possible et réduire les dépenses au maximum."
Tony Gillet

C’est la rançon de la gloire quand on a réussi pendant 25 ans à construire à la main des bolides uniques en leur genre avec peu de moyens. Dans l’automobile, on a pourtant plutôt l’habitude des gros chiffres quand il s’agit de développer des véhicules. Le thermique a la réputation d’être une entreprise très coûteuse. Comment est-ce possible d’avoir une entreprise qui survit pendant 25 ans dans ces conditions? "Il a fallu utiliser toute la créativité possible et réduire les dépenses au maximum", répond Gillet.

Défi dans les montagnes

Un nouveau chapitre de Gillet s’écrira dans une quinzaine de jours. Le 24 juin, la Vertigo va concourir à Pikes Peak, dans le Colorado. Après Cosworth, Alfa Romeo ou Maserati aujourd’hui, le moteur sera un Volkswagen. Au volant, Vanina Ickx, la pilote qu’on ne présente plus. "C’est le quatrième événement automobile le plus célèbre, après les 24h du Mans, les 500 miles d’Indianapolis et le Grand Prix de Monaco. Il n’y a que 69 voitures acceptées sur des centaines de demandes", souligne Tony Gillet.

Le challenge est de taille, Gillet Automobiles a en effet construit une voiture depuis une feuille presque blanche pour cette course. Avec la particularité d’utiliser des fibres de lin pour la carrosserie alors que le châssis est lui en carbone. La voiture devra donc faire ses maladies de jeunesse, que l’on n’espère pas trop nombreuses chez Gillet.

"C’est le quatrième événement automobile le plus célèbre, après les 24h du Mans, les 500 miles d’Indianapolis et le Grand Prix de Monaco. Il n’y a que 69 voitures acceptées sur des centaines de demandes"
Tony Gillet

La Vertigo construite pour l’occasion va intégrer l’équipe Volkswagen Motorsport de Romain Dumas, triple vainqueur de Pikes Peak en 2014, 2016 et 2017. C’est d’ailleurs lui qui aide Ickx à bien préparer la course, en plus d’un simulateur installé au domicile de la pilote pour l’occasion. "Je ne vais pas demander à Vanina de prendre des risques, car l’épreuve est assez dangereuse. Si tout se passe bien, Gillet pourrait participer à cette course dans de meilleures conditions l’année prochaine", rassure Tony Gillet.

La voiture de course est financée grâce au concours de plusieurs partenaires privés. Delaware Consulting est le gros partenaire du projet. A Pikes Peak, Delaware va installer de nombreuses technologies connectées les plus récentes que ses équipes analyseront en détail depuis la Belgique. "Plus de 30 capteurs remonteront, en temps réel, des informations clés sur l’état de la voiture et son comportement afin d’aider les ingénieurs de Gillet et Vanina dans la préparation de la course, et durant la course elle-même", communique la société informatique. Delaware détaillera le projet mardi à Wavre dans ses nouvelles installations.

Mais le racing n’est pas toute l’histoire de Gillet automobiles. Une trentaine de Gillet Vertigo homologuées pour la route sont sorties des ateliers et roulent à travers le monde. À côté de cela, l’entreprise travaille sur de nombreux autres projets. "La Vertigo n’est peut-être que la partie visible de l’iceberg", sourit le patron. Gillet Automobiles a par exemple produit 3.750.000 petits cubes pour Doel. De la taille d’un Apéricube et dans un alliage d’époxy et d’inox, ces cubes ont été placés "dans un gros tube entre le nucléaire et le non-nucléaire" dans la centrale. Ils ont été produits entre le 20 mars et le 9 juin 2017. 25 personnes ont été engagées pour cette réalisation au timing très court.

"Pendant 25 ans, j’ai réalisé des choses que peu de gens auraient pu réaliser avec les moyens que j’avais, mais je n’ai jamais su convaincre des financiers d’investir suffisamment pour avoir un regard sur l’avenir."
Tony Gillet
Patron de Gillet Automobiles et créateur de la Vertigo

En plus de son activité de restauration d’ancêtres, Gillet a aussi travaillé, dans le désordre, pour produire des éléments pour Sonaca, avec AGC pour transformer les vitrages d’une Tesla pour faire un véhicule de démo, sur des jet skis, etc.

Une autre activité intéressante pour l’entreprise est la production de "châssis roulants" pour le carrossier italien Zagato. Comprenez que la voiture est entièrement Gillet, si ce n’est la carrosserie, qui est faite en Italie. Des voitures que Zagato vend in fine un million d’euros. Les Gillet Vertigo coûtent elles dans les 300.000 euros. Six Zagato ont déjà été produites et Gillet pourrait en produire cinq de plus.

Rester au sommet

Aujourd’hui, l’homme se projette néanmoins en avant. Comment pérenniser une entreprise qui va de projet ponctuel en projet ponctuel? D’abord, la succession est difficile. "Dans la famille, ce n’est pas envisageable", dit-il. Ses filles ont d’autres activités et ses petits enfants sont trop petits. "Pendant 25 ans, j’ai réalisé des choses que peu de gens auraient pu réaliser avec les moyens que j’avais, mais je n’ai jamais su convaincre des financiers d’investir suffisamment pour avoir un regard sur l’avenir, pour mettre en place une structure", regrette-t-il.

"Pendant 25 ans, j’ai réalisé des choses que peu de gens auraient pu réaliser avec les moyens que j’avais, mais je n’ai jamais su convaincre des financiers d’investir suffisamment pour avoir un regard sur l’avenir."
Tony Gillet
Patron de Gillet Automobiles et créateur de la Vertigo

Pourtant, d’autres entreprises semblables à la sienne ont réussi à se dégager un avenir plus serein. Gillet importait au début de sa carrière des voitures Donkervoort. "C’est un peu frustrant, j’ai vu la progression de Donkervoort. Il a commencé comme moi avec un schéma de survie et de la créativité. Et puis un jour, il a vendu une voiture à un ingénieur d’Audi ou de Porsche. Ils en ont parlé en interne. Les ingénieurs ont pris goût à la Donkervoort et finalement, Audi a mis des billes dans l’affaire. Il est à plus de 1.000 voitures, alors que nous sommes à 30", confie ainsi le patron. "J’ai toujours eu la conviction intime qu’un jour je croiserais la route de quelqu’un qui m’amènerait ce chaînon manquant dans la structure que nous avons mise en place", ajoute-t-il.

Avec le manque de moyens, Gillet a ainsi des dizaines de projets initiés, avortés, redémarrés… Le problème financier a toujours ralenti sa créativité. Une année normale, la société tourne avec 10 personnes et un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros.

Cela n’a pas empêché Tony Gillet et ses équipes de réaliser de belles prouesses. Ils ont battu le record du 0 à 100 km/h et ont été les premiers à faire une voiture de course avec un châssis en carbone. Sorte de MacGyver de l’automobile, Tony Gillet a réussi à bien s’entourer d’ingénieurs ou de techniciens composites très spécialisés. La carrosserie de la Vertigo en fibres de lin constitue une première mondiale signée Gillet. Elle est réalisée en partenariat avec les Suisses de Bcomp, spécialisés dans cette fibre. Ces derniers essayent d’ailleurs de vendre la technologie à la Formula E, la Formule 1 électrique.

Chez Gillet, on rêve donc de pérenniser l’entreprise et de voir plusieurs rêves se concrétiser. Dans les cartons, un projet de petite voiture pour des pays en développement en fibre naturelle. Quant à Tony Gillet, cette pérennisation de l’entreprise aurait aussi pour but de pouvoir "prendre un petit peu de recul pour profiter de tout ce que j’ai mis en place".

Mais quoi qu’il en dise à Pikes Peak comme dans son entreprise, l’homme a toujours le regard tourné vers les nuages et de nouveaux défis technologiques. Tony Gillet réfléchit ainsi très sérieusement à construire des bolides électriques. Il étudie une motorisation électrique et a eu l’occasion d’avoir des mécaniques de Tesla. "Sur papier, on dirait vraiment que notre châssis a été pensé pour une Tesla", sourit ce passionné. Ou quand l’histoire automobile s’écrit aussi à Gembloux.

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