interview

"Encourager massivement la voiture électrique est tout à fait prématuré"

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Pour l'expert en énergie et climat Jean-Marc Jancovici, notre société n'est pas encore prête à accueillir un parc automobile 100% électrique, car la production d'électricité n'est pas encore décarbonée.

Alors que la Wallonie annonce la fin du diesel pour 2030, que Bruxelles va serrer la vis aux diesels polluants et que les déclarations en faveur du tout électrique se multiplient, le Français Jean-Marc Jancovici, personnalité reconnue et médiatisée pour son expertise en matière de climat et d’énergie, rompt avec le discours dominant. Un encouragement massif à la voiture électrique est tout à fait prématuré, estime le père du "bilan carbone", qui a fondé la société Carbone 4 et participé activement à l’élaboration du Pacte écologique de la Fondation Nicolas Hulot.

L’engouement général pour la voiture électrique serait une fausse bonne idée, selon vous?

Lorsqu’on aborde la question des nuisances pour le climat, tout est toujours une question d’ordre de grandeur. Si nous étions 3 millions sur terre, nous pourrions tous vivre comme des Qataris sans abîmer l’environnement. Mais préserver le climat en électrifiant 1 milliard de véhicules n’est réalisable que si la production d’électricité devient 100% décarbonée, ce qui n’est pas du tout ce qui s’est passé ces dernières années. De 2007 à 2016, la moitié de la hausse de la production électrique mondiale vient du charbon et du gaz!

"Au final, tout dépend donc de l’origine de l’électricité: avec du renouvelable ou du nucléaire, vous êtes gagnant; avec du charbon, vous êtes perdant face au pétrole."

Par ailleurs, la fabrication de la batterie d’une voiture électrique représente autant d’émissions de CO2 que le reste de la voiture. Au final, tout dépend donc de l’origine de l’électricité: avec du renouvelable ou du nucléaire, vous êtes gagnant; avec du charbon, vous êtes perdant face au pétrole.

À partir de quel mix électrique cela devient-il intéressant?

Le point de bascule, c’est le mix électrique allemand, qui émet environ 550 grammes de CO2/kWh.

Donc avec le mix énergétique belge actuel, généralement inférieur à 200 grammes de CO2/kWh, le bilan carbone de la voiture électrique est positif?

Il est alors meilleur que celui de la voiture essence ou diesel, même s’il n’est pas zéro émission. Cette affirmation, trop souvent entendue, est parfaitement inexacte, et prospère uniquement parce que tout le monde s’arrête à l’absence de pot d’échappement. Il y a une autre raison, plus inattendue: je sais que vous, journalistes, êtes obligés de trouver des synonymes, et pour ne pas répéter électrique, beaucoup parlent de propre ou verte. L’effet de cette association invalide est délétère: beaucoup de décisions se prennent sur la base de ce qui est écrit dans les journaux.

Cet amalgame créerait donc un aveuglement collectif?

Il permet en tout cas une hypocrisie générale. Le citoyen lambda est soulagé de croire qu’il aura une solution au problème du CO2 sans avoir à prendre le bus ou le vélo. Les industriels peuvent affirmer que leurs voitures deviendront sans impact sur l’environnement, ce qui recueille l’assentiment général. Et les élus se font bien voir par leurs électeurs en effectuant la promotion de ce moyen de locomotion, sans rappeler que la condition est d’avoir une électricité bas carbone.

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Il y a tout de même un avantage important dans le déploiement des voitures électriques: leurs batteries peuvent être source de flexibilité et aider à stocker les renouvelables…

Ce serait une bonne idée si les ordres de grandeur étaient là, mais cela risque de ne pas suffire. D’autant que les heures de pointe de consommation électrique sont également des heures de pointe pour la circulation: les voitures sont alors sur les routes et ne peuvent donc pas répondre aux besoins du réseau. Et le stockage qui serait vraiment nécessaire avec du solaire ou de l’éolien est le stockage inter-saisonnier, que les batteries des véhicules ne pourront pas assurer.

À l’inverse, pour électrifier tout ce qui roule sur route, en France, il faudrait augmenter d’un gros 40% la consommation d’électricité. Et si les batteries sont vidées chaque jour et que tout le monde se rebranche le soir, cela crée un fameux problème. En France, avec 30 millions de véhicules et 40 kW d’appel de puissance pour une recharge rapide, il faudrait plus de 1.200 GW disponibles! (la puissance d’un réacteur nucléaire classique est d’environ 1 GW, NDLR). Même en divisant d’un facteur 10 (parce que les batteries ne sont pas vidées tous les jours, qu’elles utilisent pour une partie la recharge lente...) on dépasse encore les 100 GW, ce qui est la puissance de pointe pilotable du réseau en France. Ce qui veut dire qu’il faudrait doubler ce parc pilotable, dont l’éolien et le photovoltaïque ne font pas partie…

La Creg, le régulateur belge, a pourtant estimé récemment que l’électrification de tout le parc automobile belge ne ferait grimper la consommation que de 19%…

Dans mes calculs, je prends en compte tout le transport routier. Par ailleurs, j’inclus la consommation des accessoires (chauffage, phares, essuie-glaces, etc.), les pertes dues au réseau, les pertes dues au stockage dans la batterie, et même l’énergie nécessaire à la fabrication des batteries – parce que si vous les importez, vous allez avoir un léger déséquilibre de la balance commerciale!

Un autre problème n’est-il pas celui de la disponibilité des ressources pour fabriquer des batteries en très grand nombre?

C’est un vrai sujet, sur lequel il faudrait davantage investiguer. Plus on utilise un métal léger et plus la quantité d’énergie stockée par kilo grimpe. Pour cette raison, il n’y aura rien de mieux que le lithium, dont les gisements intéressants sont limités. Ils sont en outre souvent situés dans des endroits désertiques, et pour extraire le lithium, il faut de l’eau…

"Pour électrifier tout ce qui roule en France, il faudrait au moins doubler le parc de production électrique pilotable."

Un autre goulet d’étranglement, c’est le cobalt: on ne l’exploite pas en tant que tel, c’est un sous-produit de l’extraction du nickel ou du cuivre. Et on ne va pas exploiter de nouveaux gisements de nickel juste pour fabriquer du cobalt. Il y a aussi la question des terres rares, nécessaires pour les aimants permanents des moteurs électriques, mais pour lesquelles la visibilité sur les quantités réellement disponibles est mauvaise.

Quelle solution prônez-vous, alors?

Si on veut baisser les émissions de gaz à effet de serre aussi vite que possible, il faut commencer par faire des voitures thermiques plus légères, plus sobres et moins nombreuses. Il faut notamment une réglementation qui impose une baisse beaucoup plus rapide des émissions des véhicules neufs sur le marché, et un arrêt de toutes les échappatoires (comme considérer que l’électrique en Allemagne est zéro émission). Un encouragement massif à la conversion électrique est tout à fait prématuré.

L’électrification doit venir dans un deuxième temps, quand les voitures seront devenues plus petites et moins puissantes, et que l’électricité viendra effectivement de sources bas carbone. Cela rendra les choses beaucoup plus aisées. Il y a tout de même des niches sur lesquelles, dès à présent, c’est une bonne idée de passer à l’électrique: pour les bus qui s’arrêtent et redémarrent en permanence, par exemple. Et aussi pour les tout petits véhicules, comme les scooters, qui ont un moteur thermique dont le rendement est particulièrement mauvais. Mais électrifier tout le parc de voitures, avec leurs performances actuelles, c’est difficile à imaginer. Je prends les paris avec qui veut que cela ne se produira pas.

Nucléaire belge | "Fermer tous les réacteurs? irréaliste!"

Jean-Marc Jancovici est clairement en faveur du nucléaire. Pour lui, la loi belge de sortie du nucléaire, qui prévoit de fermer tous les réacteurs entre 2022 et 2025, est irréaliste"C’est le même phénomène que pour la voiture électrique. Il y a un rêve fort sympathique, qui évite de se poser la question de savoir si cela fait sens, et si une forme de concrétisation est possible. Là aussi, je prends les paris. Les règles de la physique sont contre vous. Faites les comptes, et regardez ce que la signifierait en développement solaire et éolien, puisque dans votre plat pays, vous n’allez pas pouvoir faire beaucoup d’hydroélectricité. En outre, stocker sur batteries un mois de consommation d’un logement signifierait doubler le prix d’une maison pas chère."

Par ailleurs, l’augmentation des énergies renouvelables est paradoxalement un facteur d’augmentation du risque nucléaire, estime Jancovici. "Avec plus d’éolien et de solaire, qui prennent la place du nucléaire quand ils fonctionnent, le facteur de charge des réacteurs diminue. Cela baisse les recettes de l’exploitant, alors qu’il y a toujours le même parc à entretenir, pour garantir l’approvisionnement la nuit et sans vent. Diablerie de physique!"

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