interview

Francis Deprez: "Nous voulons façonner le D'Ieteren de 2050 avec une poignée d'entreprises"

©Saskia Vanderstichele

Le nouveau patron de D’Ieteren sort du bois. Sa mission? Façonner ce que sera le groupe dans 30 ans. Il veut devenir le partenaire de choix d’entreprises qui veulent se développer et continuer à réinventer ses métiers actuels.

Quand il est arrivé chez D’Ieteren il y a un peu plus de trois ans, Francis Deprez dénotait déjà, notamment pendant les assemblées générales. Il était de loin le plus souriant de l’équipe corporate. On ne le connaissait guère, car il avait passé une dizaine d’années en Allemagne dans la galaxie de Deutsche Telekom. Jusqu’au coup de fil de D’Ieteren qui allait faire de lui une sorte de COO qui ne disait pas son nom. Il a repris les rênes de D’Ieteren début juillet, un peu plus de deux mois après le départ abrupt et peu expliqué d’Axel Miller.

Après des années de refus catégorique d’interview (hors résultats financiers) de son prédécesseur, le style a changé. Il nous remercie d’avoir patienté quelques mois pour l’entretien. "Pendant l’essentiel de ma carrière, je n’ai pas travaillé dans le secteur automobile, mais j’ai bien commencé au-dessus du garage d’un professeur de l’université d’Anvers", sourit Deprez qui soigne son entrée.

De la 7e à la 8e génération

Une trentaine d’années plus tard, ce diplômé en sciences économiques qui a complété sa formation par un MBA à l’âge de 24 ans à Harvard (excusez du peu) a de nouveau son bureau au-dessus d’un garage. Un symbole.

"La septième génération D’Ieteren cherche à laisser un héritage à la huitième, comme l’ont fait les générations précédentes."

Son job est aujourd’hui d’emmener la maison D’Ieteren bien au-delà des garages et des quatre roues. Il doit s’assurer que la septième génération D’Ieteren, Nicolas D’Ieteren et Olivier Périer, laisse "une belle famille d’entreprises" à la huitième génération. "J’ai deux priorités. La première, c’est d’étendre nos activités actuelles qui ont encore énormément de potentiel. La deuxième, c’est d’élargir notre portefeuille d’activités", nous dit Francis Deprez. Ce sera le fil rouge de cette interview tenue rue du Mail à Ixelles.

Le groupe D’Ieteren, est aujourd’hui composé de trois sociétés: D’Ieteren Auto, Belron (maison mère de Carglass) et Moleskine. "Ils sont leaders dans leurs marchés mais ils doivent continuer à se réinventer, à exceller et avoir un impact qui a du sens", estime le CEO.

Assis sur du cash

Pour l’instant, ça roule, sans mauvais jeu de mots. Les trois activités se portent bien, mais c’est clairement Belron qui tire les résultats à la hausse. D’Ieteren a d’ailleurs encore revu ses prévisions à la hausse mi-octobre et s’oriente vers un résultat en hausse de 35% en 2019. "Certains pensaient que Belron se trouvait dans un marché dégressif. Les routes sont de meilleure qualité et les gens roulent moins, il y a donc moins de besoin de changer les pare-brises. Mais Belron s’est spécialisée dans la calibration des pare-brises qui sont truffés de censeurs et équipés de caméras. Cela donne un boost au marché potentiel de Belron. On a aussi beaucoup investi aux Etats-Unis et on en récolte les fruits. C’est un parfait exemple de la manière dont on peut se réinventer!" estime Deprez.

Le groupe est assis sur pas mal de cash depuis qu’il s’est séparé d’Avis Europe en 2011. Il a pourtant vendu en février 2018 40% de Belron au fonds américain CD&R. Pourquoi se priver des dividendes liés à ces 40%? "D’Ieteren devenait Belron et vice-versa. Pour le futur, on veut que D’Ieteren évolue au-delà du secteur automobile et de Belron. L’arrivée d’un nouveau partenaire est aussi un moyen de redynamiser la relation avec Belron. Il y a 20 ans que nous sommes rentrés dans son capital. Nous étions un peu comme un vieux couple, avec des choses qui se répètent. CD&R peut remettre en question certains aspects et pointer ce qui peut être fait de meilleure manière", détaille le nouveau patron.

©Saskia Vanderstichele

Mais parlons voitures. Nous sommes tout de même chez D’Ieteren, l’entreprise qui personnifie l’histoire automobile belge et qui, à une époque, a même employé des "rechampisseurs" pour tracer à la main les lignes de peintures finales sur les carrosseries des plus grandes familles du royaume. Le nouveau CEO de D’Ieteren n’est pourtant pas un passionné de voitures, ce qui est sans doute révélateur des projets de la famille pour le groupe. Pour Francis Deprez, la voiture est "un objet agréable pour se déplacer". Mais n’allez pas l’interroger sur les motorisations de la dernière A6, il n’en sait rien.

Ce qu’il sait par contre bien, c’est que l’auto doit complètement se réinventer. "Le marché automobile se porte bien, étonnamment bien. Mais on ne peut pas compter que cela va durer éternellement. C’est pour cela qu’on a créé EDI, pour Electric D’Ieteren solutions. Une fois qu’un client aime une voiture électrique comme l’Audi e-tron, la Volkswagen I.D.3 ou la Porsche Taycan, il se demande comment la charger chez lui, au travail ou pendant ses voyages. On doit lui rendre la vie plus facile. C’est la mission d’EDI: aider les clients de véhicules électriques, même ceux d’autres marques que celles que nous importons."

Empreinte CO2

D’Ieteren Auto importe des Volkswagen depuis l’après-guerre. Une petite révolution est à l’œuvre chez VW avec 60 milliards d’investissements dans la voiture de demain dont 33 milliards dans l’électrique sur la période 2020-2024. Le CEO de Volkswagen Herbert Diess a reconnu que 1% du CO2 mondial venait des voitures Volkswagen. Chez nous, D’Ieteren a aussi sa responsabilité dans l’empreinte environnementale belge. La société familiale ne devrait-elle pas en faire plus? "Nous pouvons mettre en avant les modèles qui ont les meilleures consommations. Et D’Ieteren lui-même s’est fixé des objectifs ambitieux pour augmenter sa part d’utilisation d’énergie renouvelable avec des panneaux photovoltaïques sur les toits des bâtiments. On est déjà entre 40 et 50% d’autosuffisance."

Double discours?

On rétorque que, d’un autre côté, D’Ieteren n’a jamais vendu autant de SUV qu’aujourd’hui, des SUV qui augmentent l’empreinte CO2 belge. N’y a-t-il pas là un double discours? "Les SUV, c’est hétérogène. Il y a plusieurs segments. Le T-cross et le T-Roc sont plus petits que la Tiguan, avec une empreinte moindre. Nous sommes aussi actifs depuis trois ans dans Lab Box, avec notamment le partage d’auto. Nous sommes les premiers à offrir, sous la même marque que le carsharing, d’autres moyens de transport, comme les trottinettes et les scooters. L’autre exemple, c’est Skipr qui proposer différents types de transports pour un trajet donné. Nous proposons aux entreprises des solutions digitales de mobilité complètes. Ce sont des solutions concrètes", répond le CEO.

Mais quel est le modèle idéal de mobilité pour Francis Deprez? "La mobilité est l’expression de la liberté de chacun pour organiser sa vie. C’est dans la combinaison des moyens de transport que la solution optimale se fera. Les infrastructures aussi joueront leur rôle. J’ai plusieurs options aujourd’hui. Mais si je prends une voiture partagée, je serai encore dans les mêmes embouteillages. Il faut donc suffisamment d’alternatives pour tout le monde."

La Wallonie, Bruxelles et le Fédéral sont tous en train de revoir leur copie sur la fiscalité automobile. Comment se prépare D’Ieteren face à ces bouleversements? "On doit s’adapter à ces environnements de la manière la plus propice. Certains développements seront peut-être accélérés par les autorités. Des tendances comme la multimodalité et l’électrification resteront. On s’y prépare avec nos initiatives EDI ou Lab Box. On se réinvente, donc, mais la voiture continuera à jouer un rôle central."

Être un "partenaire de choix"

Reste le sujet peut-être le plus chaud de D’Ieteren: la recherche de nouvelles participations. Francis Deprez a un peu changé la méthode. Des petites équipes de deux à trois personnes ont été mises sur pied pour rechercher des cibles potentielles. Quant aux secteurs, il regarde la mobilité au sens large ou le B2B à la Belron mais aussi d’autres secteurs. Il y a déjà eu Moleskine, mais D’Ieteren a encore de l’argent et cherche encore et encore la bonne acquisition. "Plus important que le secteur, ce que nous cherchons, ce sont des entrepreneurs avec des idées passionnantes. Nous voulons être le partenaire de choix d’entrepreneurs qui veulent grandir plus vite et mieux. Des gens qui ont déjà développé une idée sur plusieurs pays ou plusieurs produits et que nous pouvons aider pour se développer. Nous voulons façonner le D’Ieteren de 2050. La septième génération cherche à laisser un héritage à la huitième, comme l’ont fait les générations précédentes. Nous sommes une entreprise familiale et une famille d’entreprises. Nous n’aurons pas dix entreprises, mais pas seulement quatre non plus", conclut le patron.

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