reportage

Des Chinois s'affairent autour des lignes d'Audi Brussels

La chaîne d'assemblage d'Audi Brussels à Forest. ©Kristof Vadino

Pas moins de 140 Chinois se forment autour des lignes de montage d’Audi Brussels pour lancer à Changchun, dans l’usine de FAW-VW, la production de la première voiture électrique du groupe, déjà produite à Forest. Le savoir-faire bruxellois s’exporte désormais. 

En plein été, les travailleurs d’Audi Brussels ont été quelque peu surpris. Une cinquantaine de Chinois ont commencé à se balader du jour au lendemain dans l’usine, en uniforme beige estampillé de caractères chinois. Sur leurs vestes, le logo FAW-VW, de la joint-venture du groupe Volkswagen et du groupe automobile chinois FAW (First Automobile Works), le plus vieux constructeur de l’Empire du milieu.

On ne produira en Chine que pour le marché chinois, les premières e-tron y sortiront des lignes en 2020.
Peter D’hoore
Responsable des communications externes de l’usine d’Audi Brussels

En avril dernier, Audi annonçait en effet que l’e-tron, le premier modèle 100% électrique de sa marque, serait également produit en Chine, et plus uniquement le long du ring bruxellois. La production se fera dans l’énorme usine de FAW-VW, à Changchun (nord de la Chine).

Pas question de délocaliser, nous assure-t-on d’emblée chez Audi, mais bien d’augmenter les capacités, celles de Bruxelles étant trop faibles pour satisfaire le premier marché automobile mondial. "On ne produira en Chine que pour le marché chinois, les premières e-tron y sortiront des lignes en 2020. L’e-tron Sportback (le deuxième modèle électrique d’Audi NDLR) sera produite exclusivement à Bruxelles", assure en effet le nouveau responsable des communications externes de l’usine d’Audi Brussels, Peter D’hoore. 

Pour l’instant, une partie des voitures produites à Forest partent vers la Chine. Elles pourront trouver d’autres débouchés ailleurs sur la planète, une fois la production lancée en Chine.

Les Chinois débarquent donc de Changchun pour se former à ce nouveau défi, la production d’une Audi entièrement électrique. L’Echo a été voir dans les allées de l’usine comment se passait ce transfert de savoir-faire. La sécurité de l’usine à peine passée, nous plongeons directement dans le vif du sujet sujet. Trois Chinois, un traducteur belge et un travailleur d’Audi Brussels discutent dans la boutique souvenirs de l’usine. Les Chinois essayent les vestes aux quatre anneaux et repartent avec quelques gadgets.

Travailleurs expérimentés

En tout, quelque 140 travailleurs chinois passeront ces mois-ci par l’usine pour observer la manière de travailler des équipes de Bruxelles. Des travailleurs aguerris, qui vont pouvoir tirer profit de ce qu’ils voient.

C’est une manière de faire classique chez Audi. Les travailleurs d’Audi Brussels étaient auparavant allés se former à l’électromobilité en Allemagne. "Et quand nous avons construit l’usine au Mexique en 2015-2016 pour y produire la Q5, 700 travailleurs mexicains sont venus en Allemagne pour se former", explique Peter D’hoore. Le nombre de Chinois à Forest est moins impressionnants, mais l’ampleur du projet est différente: au Mexique, il s’agissait de construire une nouvelle usine.

Appelez-moi "Victor"

Nous rencontrons trois de ces visiteurs au long cours le long des lignes flambant neuves de l’e-tron. A leur actif: 19, 16 et 11 ans d’expérience respectivement. Pas des juniors, donc.

Les travailleurs chinois présents sur la chaîne de montage d'Audi Brussels n'ont pas pu être pris en photo. ©Kristof Vadino

Ils ont été les premiers étonnés d’apprendre qu’un journaliste belge voulait leur parler. Leur programme de formation est précis et détaillé. Pas question de les prendre en photo. L’interview que nous aurons avec eux, interprète à l’appui, sera tout en retenue. "En partant pour la Belgique, on n’aurait jamais pensé que l’on parlerait à un média. Nous n’étions pas préparés. Pardon si nos réponses ne sont pas satisfaisantes", nous dit le travailleur chinois que tout le monde appelle "Victor" ici à Forest.

Des voitures de patrons en Chine

A Changchun, en plus des modèles VW, l’usine produit des Q5, des A4 ou des A6, entre autres. Souvent dans des versions larges, qui sont populaires sur le marché local, les Audi étant souvent des voitures de patrons avec chauffeurs en Chine.

Les collègues chinois peuvent juste observer et apprendre. Ils ne peuvent pas gêner les opérateurs dans leur travail et ne font aucune opération sur la chaîne.
Pascal Godart
agent de maîtrise à Audi Brussels

Les trois travailleurs que nous rencontrons travaillaient sur l’A4 avant de s’attaquer à l’important chantier de l’e-tron. "Notre usine n’a jamais produit de véhicule entièrement électrique, et c’est fort différent d’une voiture au pétrole. La structure, la batterie qui prend de la place, les contrôles électroniques, les moteurs. C’est très différent", répète Victor.

Dans l’usine, où ces nouveaux venus dédaignent presque toujours le café, se baladant avec leur thermos de thé à la main, des scènes cocasses ont lieu de temps à autre depuis l'été. Comme cette réceptionniste à qui des Chinois demandent le chemin des toilettes avec une application de traducteur simultané sur iPhone.

L'interprète n’est jamais loin des travailleurs chinois. Car même si 40% d’entre eux sont ingénieurs, ils ne parlent presque pas l’anglais. Les autres sont des opérateurs. Pas les premiers venus, évidemment, puisqu’ils devront transmettre ce qu’ils auront appris ici en Belgique. Exactement la même dynamique qui a eu lieu à Audi Brussels quand les travailleurs sont allés se former à l’électromobilité en Allemagne. 

Pas question de toucher aux voitures

Mis à part dans des ateliers spécifiques de formation, vous ne verrez jamais un de ces travailleurs chinois toucher aux voitures ou serrer une vis sur les chaînes de montage. C’est tout bonnement interdit. "Ils ont des visas de formation, qui ont déjà été compliqués à obtenir. Ils ne peuvent en aucun cas travailler ici", explique Andreas Cremer, le secrétaire général de l’usine.

Chaque batterie, comme chaque voiture, est différente. Il faut donc aller dans le détail, expliquer comment nous avons optimisé le processus chez nous, pour que ces optimisations belges soient intégrées directement dans leur processus de montage.
Julien Haumont
analyste dans le montage des batteries

"Les collègues chinois peuvent juste observer et apprendre. Ils ne peuvent pas gêner les opérateurs dans leur travail et ne font aucune opération sur la chaîne. Ils prennent des notes et viennent poser des questions à moi ou à mes chefs d’équipes. Ils doivent surtout apprendre sur la sécurité quand on travaille avec de la haute tension. Il y a beaucoup de questions là-dessus. Ils regardent aussi beaucoup aux retouches pour la qualité", détaille Pascal Godart, agent de maîtrise à Audi Brussels.

Quand on voit ces Chinois venir apprendre les bonnes pratiques, le cliché du Chinois copieur réapparaît rapidement. Sauf qu’il n’est plus vraiment d’actualité dans l’automobile moderne. De nombreux constructeurs européens ont créé des joint-ventures, comme Volkswagen en Chine, et y produisent depuis longtemps pour le plus grand marché mondial. La compétence est donc acquise, mais la propriété intellectuelle reste celle des groupes automobiles. 

Bruxelles, centre d'excellence

À Bruxelles, il y a plutôt une certaine fierté d’être devenu une espèce de centre d’excellence au sein d’Audi en matière d’électromobilité. Une poignée de travailleurs belges de l’usine se sont d’ailleurs déjà rendus en Chine. C’est le cas de Julien Haumont, un analyste dans le montage des batteries. "Je suis allé là-bas pour aider à y produire les premières batteries sur la ligne de production", explique-t-il.

Les travailleurs chinois ont de l’expérience, estime notre Belge. "Mais chaque batterie, comme chaque modèle de voiture, est différent. Il faut donc aller dans le détail, expliquer comment nous avons optimisé le processus chez nous, pour que ces optimisations belges soient intégrées directement dans leur processus de montage", explique Haumont.

©Kristof Vadino

Certains procédés sont complexes. Plusieurs personnes travaillent sur la ligne en même temps, et doivent intervenir dans un ordre précis pour éviter les erreurs. "Il faut non seulement l’apprendre aux ingénieurs mais aussi aux opérateurs qui vont se retrouver sur les lignes, c’est très important", explique Haumont. Et cette expérience acquise à Audi Brussels, les travailleurs vont probablement aussi aller la partager en Allemagne au cœur de la galaxie Audi.

Quand on demande aux travailleurs chinois ce qu’ils peuvent apprendre aux travailleurs belges, ils répondent: "On vient ici pour apprendre. Nous n’avons même pas pensé à ce que nos collègues belges pourraient apprendre de nous. Nous sommes encore là une semaine. Nous allons y réfléchir." Une chose est sûre, l’Audi électrique a placé la commune de Forest sur la carte mondiale de la galaxie Audi et Volkswagen.

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