interview

Françoise Chombar: "L’erreur n’existe pas, soit on a du succès, soit on apprend"

La faculté d'entreprendre, on l'a tous en nous. C'est ce qui serait d'ailleurs la clé de notre bonheur dans la vie selon Françoise Chombar.

C'était une semaine pas comme les autres pour Françoise Chombar, la CEO de Melexis. La "reine des puces" a annoncé qu'elle allait passer le flambeau en août et devenir présidente. Elle laissera un vaste héritage. Mais ne croyez pas pour autant que cette femme inspirante va déposer les gants. Sa volonté d'être productive pour la société dans un style très inclusif continuera de l'accompagner dans le futur. Sur la société belge et ses défis, elle est intarissable avec une dose de positivisme plutôt rare en cette année de pandémie. Interview.

On pense souvent que dans la technologie, il y a les États-Unis d’un côté et la Chine de l’autre. Melexis est-elle la preuve qu’il y a encore de la place pour la Belgique entre les deux?

Oui, pour la Belgique et pour l’Europe en général. Il ne faut pas copier. Il faut bâtir sur ses points forts. L’innovation, c’est justement de ne pas copier, mais de trouver une solution innovante qui peut pallier un problème d'un client.

Nous avons la volonté d’innover, mais aussi d'avoir une relation avec les clients qui permet de cocréer des solutions avec eux. Cette cocréation fait aussi la force de Melexis et nos clients apprécient cette approche. Il faut aussi cette culture de la persévérance pour trouver des solutions qui est une force énorme chez Melexis. D’autres sociétés peuvent trouver cette recette aussi au sein de leurs points forts.

Melexis peut avoir valeur d’exemple aujourd’hui pour d’autres entreprises?

Chaque entreprise doit pouvoir avoir du succès à sa façon. De nouveau, il ne faut pas copier. On peut s’inspirer, mais toujours le faire d’une façon très unique.

Avec beaucoup d’industries qui sont parties à l’Est, voire très à l’Est, certains craignent que le savoir-faire se perde chez nous et que l’innovation ait lieu ailleurs. C’est une crainte que vous ne partagez pas?

Non, au contraire. L’automatisation, la robotisation et la digitalisation de l’économie donnent des opportunités de faire revenir des emplois. Chez Melexis, nous avons toujours gardé la philosophie d’avoir notre base en Belgique même si nous avons bien sûr eu de la croissance à l'étranger. Nous sommes également allés à l’Est, à Sofia ou à Kiev, mais aussi en Suisse, en Allemagne, aux États-Unis, au Japon, aux Philippines, en Chine, etc. C’est cette diversité de perspectives qui fait notre force. Si on veut vendre en Corée, il faut le faire avec des Coréens, idem aux États-Unis.

Avoir beaucoup de diversité est important. Il faut des ingénieurs et des non-ingénieurs, des introvertis et des extravertis, des hommes, des femmes, avec de l’expérience et peu d’expérience, etc.

CV Express

Françoise Chombar a réalisé des études d’interprète à l’université de Gand.

Elle a notamment travaillé 4 ans en Allemagne en début de carrière.

Pratiquant 5 langues, elle a ensuite travaillé 8 ans au sein du groupe Elex à Tessenderloo.

Elle rejoint Melexis en 1997 comme COO et en devient la CEO en 2003.

Quand vous développez un produit innovant, êtes-vous copiés ce qui vous oblige de passer à autre chose? Ou arrivez-vous à garder le lead sur des produits plus anciens?

Cela dépend. Sur certaines familles de produits, nous sommes leaders du marché. Les gens essaient de nous copier, mais ils n’arrivent jamais à nous rattraper. Dans d’autres familles de produits, il n’y a pas d’alternatives. Et enfin, pour d’autres produits, on se dit que l’on n’est pas les meilleurs et on décide de sortir. Nous avons fait des erreurs et des mauvais choix, mais nous avons fait beaucoup de bons choix aussi. Cela fait partie de la vie.

Vous parlez de réindustrialisation, vous y croyez pour un pays comme la Belgique. Quelle forme cela peut prendre selon vous?

C’est possible, mais cela va être une réindustrialisation tout à fait différente. Cela dépendra de notre capacité à renforcer nos gens avec une bonne éducation, de notre capacité à exploiter et développer les talents.

La relance peut se faire, mais on doit investir dans l’éducation, dans la requalification et le perfectionnement de nos gens. Et là, il faut dire que l’on n’est pas très bon en Belgique notamment sur l’apprentissage tout au long de la vie. On ne croit pas assez dans cela. J’espère qu’on arrivera à changer cela. C’est une très bonne chose de se réinventer et de réapprendre. Cela donne envie de vivre.

Qui doit intervenir pour y arriver? Les entreprises? Le politique?

C’est tout le monde. C’est vous, c’est moi, ce sont les entreprises, le politique ou les médias aussi. Il faut mettre en évidence qu’augmenter les compétences, c’est cela qui fait le bien d’un pays, d’une économie et qui mène au bonheur des gens.

Des pays comme la Finlande, Singapour, la Corée du Sud ou la Suisse sont des exemples dans ce domaine.

Melexis aujourd’hui ne trouve pas les compétences nécessaires dans le marché belge?

Si, on les trouve, mais on doit chercher parfois longuement. Environ 30% de nos emplois sont en Belgique. La plupart de nos gens sont donc ailleurs. Nous connaissons une croissance sur tous les sites.

"Par le passé, nous sommes partis en Ukraine et en Bulgarie, pas parce que c’était moins cher, mais parce qu’il n’y avait pas assez d’ingénieurs chez nous."

Ce qui veut dire qu’à certains moments vous avez dû faire le choix de recruter ailleurs plutôt qu’en Belgique, car vous ne trouviez pas les bons profils?

Certainement, si on regarde le passé, autour de l’an 2000 par exemple, il n’y avait pas moyen d’embaucher le nombre d’ingénieurs que l’on souhaitait. Donc, nous sommes partis en Ukraine, pas parce que c’était moins cher, mais parce qu’il n’y avait pas assez d’ingénieurs chez nous. Nous avons fait la même chose au début des années 1990, en Bulgarie où il y avait une ancienne industrie de semi-conducteurs sur laquelle on a pu bâtir.

Que conseillez-vous aux jeunes? Comment trouver un emploi qui a du sens?

Il faut se regarder soi-même, savoir ce qui nous touche et quels sont ses talents et surtout chercher à être le meilleur possible dans ses talents.

Ce qui est sûr, c'est que tout le monde a besoin de pouvoir utiliser les moyens digitaux à sa disposition. Le monde est devenu très technologique, très digital. Quoi que l’on fasse, on doit avoir ces compétences technologiques.

"On ne pourra pas fonctionner sans apprendre à programmer dans la société de demain."

Ce sont donc des matières qui doivent être mises au cursus dès un très jeune âge?

Exactement. Comme on apprend une langue, il faut apprendre à programmer. C’est une langue digitale, la langue technologique. Sans cela, on ne pourra pas fonctionner dans la société de demain.

Il faut donc revoir le modèle de formation du tout au tout?

Oui et il me semble d’ailleurs que l’on a compris cela aussi en Wallonie. Je vois des choses passer sur Twitter comme le CoderDojo en Wallonie. Je fais des likes, car c'est dans ce sens là qu'il faut aller.

C’est ce qui nous sauvera en tant que Belgique, d’avoir ce type de profils?

C’est juste un des fondamentaux. Cela ne va pas nous sauver. C’est inéluctable, il faut avoir ces compétences, mais ça ne s’arrête pas là.

Qu’est-ce qui serait indispensable en plus de ces fondamentaux?

L’envie d’entreprendre!

C’est suffisamment répandu selon vous?

Je vois énormément d’envie d’entreprendre chez les jeunes. Cela me rend positive pour le futur.

Vous pensez à quoi en particulier, à l’émulation? aux start-ups?

Entreprendre ne veut pas nécessairement dire lancer sa société à soi. On peut être "intrapreneur", là où l’on se trouve. En étant enseignant dans une école, on peut être très entreprenant. Dans un hôpital, dans la politique ou même chez soi à la maison, on peut être très entreprenant. Cela n’est pas le monopole des entrepreneurs.   

Il s'agit donc d'innover et de toujours se remettre en question?

Il faut voir ce qui est utile, productif, ce qui rend notre vie intéressante. En étant artiste on peut aussi être entreprenant.

Quel message avez-vous pour toutes ces personnes confinées qui broient peut-être du noir?

Il faut chercher le bon côté des choses, le "silver lining". Regarder soi-même quels sont ses talents. Comment les développer pour soi-même et faire quelque chose de productif. Tout le monde peut faire quelque chose.

"Il faut relancer et aider les sociétés et les secteurs qui ont un futur. Cela ne sert à rien d'investir sur un cimetière."

Vous parlez éducation, mais faut-il aussi aider à court terme pour la relance belge?

Il faut faire les deux. Cela ne sert à rien d’investir sur un cimetière. Il faut relancer et aider les sociétés et les secteurs qui ont un futur, qui étaient déjà financièrement saines avant la pandémie, qui avaient à cette époque une perspective.

Il faut voir si ce sera fait dans la réalité, mais je pense que le politique a compris cela.

Comment savoir quelle entreprise mérite d’être sauvée et laquelle ne le mérite pas?

Les économistes le savent, les entreprises le savent.

Avec le recul, que pensez-vous de la gestion de la crise du coronavirus en Belgique?

"Easy to be wise after the facts." On aurait certainement pu faire mieux, mais on aurait pu faire pire également. Nous sommes où nous en sommes. L’erreur n’existe pas. Soit on a du succès, soit on apprend. C’est bien la critique, mais on doit en sortir quelque chose de positif. De toute façon, on ne peut pas changer le passé. Donc apprenons et faisons mieux à l’avenir.

Ce n’est peut-être pas le sentiment qui domine actuellement. Comment redonner cette vision des choses à une Belgique peut-être un peu morose?

Je crois qu’il est important de redonner de la perspective aux gens. C’est ce que l’on fait nous, à chaque fois que l’on a une période difficile à passer chez Melexis. On explique aux équipes pourquoi nous en sommes arrivés là où nous en sommes. On dit ce que l’on aurait pu faire de mieux, ce que l’on va faire, ce que l’on sait déjà et ce que l’on ne sait pas. On leur donne le plan. Nous avons toujours un plan et les gens le savent. Il y a donc un sentiment de confiance.

Il est important de bien communiquer. La condition pour avoir un tel impact sur les gens c’est de bâtir auparavant cette culture de compréhension, d’échanges.

On ne peut pas juste le faire quand il y a une crise. On le fait depuis des années, car on a une culture de communication, de transparence, d’explications et il n’y a pas de tabou. Tout le monde peut demander ce qu'il veut. S'il y a une réponse, on la donnera. Sinon, on la recherchera. Si on ne peut pas répondre parce que nous sommes cotés en bourse par exemple, on l’expliquera aussi.  

Vous pensez donc au contraire qu’il y a une rupture de confiance entre le citoyen et le politique en Belgique?

Certainement qu'il y a du travail à faire même si tout n’est pas mauvais.

Vous en pensez quoi du plan de relance belge?

Je ne l’ai pas regardé en détails, car j’étais fort occupée. Mais de ce que j'en ai vu, certains éléments sont bien, d’autres moins. A mon avis, nous devons vraiment investir dans l’éducation.

Vous parlez beaucoup de management inclusif. Est-ce que le style de management en Belgique a beaucoup changé?

Je crois que les jeunes gens aujourd’hui n’aiment plus un management autoritaire. Ce que les jeunes gens cherchent et qu’ils trouvent chez Melexis et beaucoup d’autres sociétés, c’est un métier qui a du sens qui fait une différence, de significatif. On n'arrive pas à cela du haut vers le bas. On doit le faire ensemble. La richesse de la diversité fait la force d’une société.

"Le management doit constituer un exemple. S’il est autoritaire, ça descend en cascade dans l’entreprise."

Au plus de diversité que l’on a, au plus d’idées différentes viennent. On crée donc des produits et des services qui sont meilleurs, mais ce n’est possible que si le modèle est inclusif. Le management est l’exemple. S’il est autoritaire, ça descend en cascade dans l’entreprise.

Le management doit accepter qu'il peut faire des erreurs, sa vulnérabilité, qu’il n’a pas nécessairement toutes les réponses et les conseils qu’il reçoit. C’est là où on crée cette force, cette dynamique.

En août, ce sera l’occasion pour vous de souffler un peu ou avez-vous déjà beaucoup d’autres projets?

Souffler n’est pas l’idée. Les 6 mois qui viennent sont les plus importants. Après, on verra. Mais je ne suis pas quelqu’un qui s’arrête de réfléchir sur ce que je peux faire de productif.

Ce qui est important maintenant, c’est de sortir ensemble de toute cette crise.

"Je veux encore profiter du travail réalisé pendant 6 mois"

Qu’est-ce qui vous a poussé à passer le flambeau cette année?

C’est une décision assez logique. Il faut toujours avoir en vue la continuité de l’entreprise et le planning de succession est un des éléments très important, car on ne vit pas éternellement. Nous venons de passer deux années très difficiles avec la pandémie qui n’est pas encore finie malheureusement.

Il y a eu un tournant fin de l’année passée. On a bien passé la pandémie. On voit quand même de bonnes perspectives pour l’année. C’est un moment idéal pour passer le flambeau.

Outre la pandémie, qu’est-ce qui a rendu ces deux dernières années compliquées?

La pandémie a bouleversé beaucoup de gens et chez nous elle a aussi bousculé les choses. Nous avons réussi à ne pas devoir mettre nos usines à l’arrêt. On a toujours continué à livrer à nos clients. Aucune contamination n’a eu lieu au sein de l’entreprise. Certaines personnes ont malheureusement contracté le virus, mais tout le monde s’est bien tenu. Comme nous avons pu continuer à servir nos clients, cela renforce notre réputation comme fournisseur fiable. Cela veut dire quelque chose dans l’automobile.

L’année d’avant étant déjà difficile, car les tensions géopolitiques se sont renforcées en 2019 et 2020. Heureusement, en tant que société européenne on peut naviguer entre les deux et livrer aux États-Unis et à la Chine sans que ça pose trop de problèmes. Ce qui s’est passé est tout de même disruptif et cela va continuer.

Le secteur automobile vend des véhicules de plus en plus technologiques.

Absolument, mais nous ne sommes pas seulement dans des voitures haut de gamme. On livre aussi des puces fondamentales pour chaque voiture. Des voitures avec moteur à combustion, hybride ou électrique ont des choses en commun. On a par exemple toujours besoin d’un frein et des puces pour actionner les freins. Mais dans le haut de gamme, c’est là que commence l’innovation qui vient ensuite dans les autres voitures.

L’électrification de l’automobile, c’est une bonne nouvelle pour Melexis?

C’est une très bonne nouvelle, c’est vraiment dans nos points forts, car l’électrification se fait à travers des capteurs et des conducteurs électriques.

SI on prend les deux usines d’assemblage de voiture en Belgique, une société comme Umicore où vous êtes au conseil d’administration ou une société comme Melexis, n’y a-t-il pas tout un eco-système qui se crée autour de la voiture électrique chez nous?

Melexis et Umicore ne sont pas liées, même si nous livrons les mêmes clients parfois pour les mêmes systèmes. Ils fournissent par exemple des matériaux pour les batteries et nous des capteurs de courant utilisés dans le même système. Effectivement, il y a beaucoup de belles sociétés en Belgique et on l’oublie peut-être souvent.

Est-ce que l’avenir de Melexis se fera aussi en dehors de l’automobile qui représente encore 90% du business?

Maintenant, c’est 88%. Nous avons connu une évolution importante. Les marchés adjacents, non automobiles, ont connu une croissance de 50% en 2020. Ce sont surtout des marchés durables, comme les e-bikes, les e-scooters, les petits véhicules autonomes, les drones...

Avec la pandémie tout se fait en ligne. Le travail, le shopping, le divertissement, ce qui a donné un boost à la connectivité. Les fermes de serveurs utilisent beaucoup d’énergie et de chaleur. Nous avons des solutions pour réduire et gérer l’énergie et la chaleur.

Il y a aussi la digitalisation de la santé, qui est importante, car il n’y a pas suffisamment de personnel pour  tout faire dans ce domaine. La digitalisation et la robotisation et donc nos capteurs y ont aussi un rôle à jouer.

Vous revendiquez 11 puces par voiture dans le monde, est-ce que c’est un modèle que vous pouvez répliquer dans d’autres domaines?

C’est 13 désormais, un chiffre chanceux (sourires). C’est plus difficile dans les autre secteurs. On a gagné des parts de marché dans l’automobile qui est en chute libre.

Quels seront vos défis pour vos 6 derniers mois comme CEO de Melexis?

De faire au mieux avec la transition. De profiter encore un petit peu de ce que j’ai réalisé pendant beaucoup d’années. Et surtout, de me sentir bien dans ma peau en le faisant.

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