Le Bruxellois SoftKinetic équipera les BMW

©Debby Termonia

Emblème de la scène technologique bruxelloise, le groupe SoftKinetic poursuit sa fulgurante ascension avec un nouveau marché: l’automobile. Les caméras 3D développées par le groupe seront en effet intégrées dans de prochains modèles du géant BMW, après la présentation d’un prototype lors du Consumer Electronics Show de Las Vegas.

L’année 2015 s’annonce passionnante pour la start-up bruxelloise. Entre l’ouverture du marché automobile et les promesses du secteur des smartphones, SoftKinetic côtoie et convainc les plus grands. Entretien avec son patron, Michel Tombroff.

Big Boss

Michel Tombroff, vous avez passé dix ans en Californie. Pourquoi être en être revenu?

Parce qu’il n’y a pas que la carrière et la technologie, il y a aussi la vie familiale. Il y a surtout la vie en Europe. Après avoir pu expérimenter la vie américaine, les grandes villes US et la Silicon Valley, on s’est rendu compte, avec mon épouse, que la vraie qualité de vie, elle est plutôt ici que là-bas. Donc, travailler d’ici et avec des gens basés là-bas, pour moi c’est le parfait compromis.

Votre truc, c’est la reconnaissance gestuelle au moyen de caméras trois dimensions. BMW a récemment présenté une voiture équipée d’un système qui permet de commander le GPS ou la musique par le geste. BMW n’a pas nommé son fournisseur: est-ce vous?

Exact. Récemment au CES, le grand show électronique annuel de Las Vegas, BMW a présenté un modèle équipé de notre technologie de reconnaissance du mouvement. Les premières voitures équipées de notre système seront commercialisées prochainement.

C’est un marché énorme qui s’ouvre à vous.

Oui. C’est un marché qu’il est difficile de pénétrer mais, une fois que vous y êtes, surtout avec un constructeur de cette notoriété, vous pouvez étendre votre marché au-delà.

D’autres constructeurs vont suivre?

Nous sommes en discussions avec l’ensemble des grands acteurs du marché, que ce soit des constructeurs ou des équipementiers comme Delphi, qui est notre client dans le cas BMW. Nous évitons autant que possible les exclusives.

C’est fort différent des marchés que vous avez "pratiqués" jusque maintenant. Cela reste gérable?

C’est surtout un marché extrêmement prometteur qui offre des marges intéressantes. Mais comme pour les autres, nous travaillons de préférence avec les équipementiers qui se chargent de tout ce qui est standardisation, respect des normes, etc. On travaille aussi avec le groupe belge Melexis, qui est spécialisé dans le secteur automobile et commercialise des senseurs 3D sous notre licence. Mais le développement de commandes gestuelles au sein de l’habitacle a été particulièrement complexe parce qu’il faut tenir compte de beaucoup de facteurs pour les capteurs: jour ou nuit, lumière de face ou de côté, toit ouvrant, volant à gauche ou à droite. Cela va jusqu’à la taille de la montre du conducteur, qui peut fausser la détection.

Est-ce qu’il y a des marchés sur lesquels vous avez encore envie de vous lancer?

Le marché de la robotique, qui est potentiellement immense puisqu’on donne au robot la capacité de comprendre ce qui se passe autour de lui. Depuis un an, nous avons été en contact avec au moins 25 entreprises qui font des robots, de la petite start-up jusqu’aux gars de Kiva Systems (une filiale d’Amazon) qui se chargent des robots actifs dans leurs centres de tri. Il y a aussi les marchés de la sécurité et de la domotique qui offrent des perspectives mais on n’est pas encore actifs là-dessus. Pour le moment, on se focalise principalement sur l’automobile, les smartphones et tablettes, et la réalité augmentée/virtuelle.

Avez-vous la capacité, avec les 85 personnes qui travaillent pour SoftKinetic, d’assurer tous ces développements de front?

La réponse est non. C’est pour cela que depuis le début, notre stratégie a été de nous allier à des grands acteurs du marché, comme Intel ou Texas Instruments, ou Delphi dans l’automobile. Et nous sommes en train de travailler sur deux ou trois autres partenariats de ce calibre. Parce que pour nous, l’important, plus que la visibilité de SoftKinetic en tant que telle, c’est de convaincre les grands partenaires industriels d’intégrer notre technologie dans leurs produits.

Avec tout ça, allez-vous rester et belge et bruxellois?

Oui, et je crois que c’est ce qui fait l’attrait de SoftKinetic. D’un côté, nous sommes perçus comme une société technologique à l’américaine mais, en même temps, nous avons ce pedigree belge et bruxellois qui est apprécié de nos clients et partenaires. On a un peu plus de recul par rapport à toutes ces vibrations de la Silicon Valley et cela a du bon.

SoftKinetic existe depuis 2008 mais le premier bénéfice net a été réalisé en 2013…

En effet. Notre but, c’est d’être implanté dans le plus de systèmes possibles: voitures, smartphones, jeux vidéo, télévisions, etc. C’est quand les consommateurs commenceront à acheter des produits munis de notre technologie que SoftKinetic va générer d’importants retours financiers pour ses actionnaires et pour ses employés. Cette accélération financière va commencer à se faire sentir cette année et l’année prochaine.

Il vous faut encore confirmer…

Je le dirais autrement: nous devons transformer une réussite technologique en une adoption par le consommateur. Quand cela se produira-t-il? C’est difficile à prédire, mais nous pensons être près du but.

Est-ce que n’est pas trop difficile de se lancer directement, en tant que petite start-up belge, sur le marché du hardware?

Si, clairement, et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé dès le départ de ne pas nous occuper de la partie fabrication. Ce qui est conçu chez SoftKinetic, c’est le design, l’architecture des composants, à l’image de ce que fait ARM pour les smartphones ou tablettes. Cela nous évite d’avoir à mobiliser des capitaux monstrueux.

À qui faites-vous appel pour la fabrication, dès lors?

Nous vendons nos designs sous forme de licences à des groupes comme Intel, qui nous a permis de créer des caméras pour le marché du PC, Texas Instruments et de nombreux autres. Qualcomm présentera la semaine prochaine une caméra embarquée sur tablette pour faire de la réalité augmentée, par exemple, et ils ont déjà présenté un outil similaire avec un robot, en embarquant à chaque fois des technologies de SoftKinetic. Nous travaillons également avec Foxconn, le plus grand fabricant électronique au monde, qui produit des caméras 3D basées sur notre technologie qu’ils intégreront dans leurs produits.

Voir un titan pareil opter pour votre design, est-ce que c’est une validation de la technologie? Ils évitent généralement les paris technologiques.

Tout à fait, ça ne fait que confirmer l’intérêt général pour ce type d’outils. Tous les grands, d’Apple à Google en passant par Amazon, travaillent sur ces technologies et aiguisent leurs armes. Foxconn, c’est un monstre dans le secteur, le premier sous-traitant de l’industrie, donc forcément il impose des marges minimes à ses fournisseurs. Dans le cas des smartphones, par exemple, on parle de royalties de l’ordre de 50 cents l’unité… mais bon, si on se retrouve embarqué dans plus de 75 millions de smartphones par trimestre (rires).

En parallèle, on travaille sur des applications dans le secteur médical où les volumes seront très limités, mais les marges bien plus élevées.

Avez-vous baucoup de contacts avec Google?

Oui, surtout au niveau de la recherche avancée. On travaille beaucoup avec eux sur le projet Tango (des smartphones et tablettes capables de comprendre l’environnement qui les entoure, en 3D, NDLR). Nous sommes en discussion en fait avec à peu près tous les leaders de l’industrie, sauf Microsoft, qui a opté pour un de nos concurrents.

Comment gérer le fait que vous êtes apparemment en contact avec tout le monde, tout le temps, sur plusieurs marchés? Il faut ménager les susceptibilités…

On essaye de rester une "Suisse technologique" en affirmant très clairement ce que l’on fait et ce que l’on ne fait pas, pour ne pas empiéter sur le métier de nos clients. Nous tentons de multiplier les partenariats complémentaires les uns avec les autres, ce qui nous permet de bâtir un écosystème assez étendu (de l’automobile, en passant par les jeux vidéos, et les imprimantes 3D, par exemple) sans gêner nos partenaires respectifs.

Vous avez récemment renforcé vos fonds propres d’un peu plus de 5 millions d’euros. Quel était l’objectif?

Se donner du temps pour nouer en 2015 un ou plusieurs partenariats stratégiques. Quand on a peu de moyens financiers, on est sous pression.

Maintenant, nous avons un peu plus du temps devant nous pour négocier ce type de partenariat sereinement.

Avec qui discutez-vous?

Je peux difficilement m’étendre sur le sujet. Sinon que nous discutons avec la plupart des grands acteurs.

Ça veut dire quoi partenariat stratégique: se faire racheter?

Oui, c’est une possibilité, mais pas exclusivement. C’est une voie qu’on étudie très sérieusement mais cela peut aussi prendre d’autres formes, comme une joint-venture par exemple, dans un marché particulier. Notre objectif principal est d’amener les technologies de SoftKinetic à être déployées le plus largement possible, à travers un ou plusieurs partenariats. Et il ne se passe plus une semaine sans qu’une personne que je n’ai jamais rencontrée me contacte avec une proposition.

Si vous passez sous la coupe d’un géant mondial, la prometteuse PME bruxelloise disparaît et devient une sous-division d’une multinationale…

Je ne vois pas cela comme ça. Mais plutôt comme le support d’un grand groupe américain ou asiatique qui a besoin de notre technologie et qui valorise notre ancrage à Bruxelles.

Est-ce qu’un deal stratégique avec un seul acteur ne risque pas de vous obliger à lâcher certains marchés?

Pas nécessairement, car un grand nombre d’acteurs stratégiques visent également les mêmes marchés que nous.

Nous avons fait des deals structurants, mais nous évitons les exclusivités.

Quel est plus le gros risque pour SoftKinetic aujourd’hui?

D’abord l’inattendu: la petite société californienne ou israélienne qui va inventer quelque chose d’extraordinaire qu’on n’a pas pressenti. Cela peut arriver du jour au lendemain. L’autre risque, c’est le temps d’adoption par le marché, le temps que les consommateurs comme vous et moi allons prendre pour accepter ces nouveaux produits, c’est quelque chose qu’on ne contrôle pas. Mais je pense qu’aujourd’hui, nous sommes dans une très bonne position pour limiter ces deux risques.

Où vous voyez-vous dans 10 ans?

Si l’aventure SoftKinetic continue, toujours là! Par contre s’il y a un véritable exit et qu’il n’y a plus besoin de moi, je ferai sans doute quelque chose de très différent, mais toujours dans le secteur technologique. L’éducation, aussi, m’intéresse énormément. J’aimerais beaucoup créer un institut autour de la robotique, par exemple, pour combler le trou qui existe entre les universités et le monde de l’entreprise sur les métiers techniques.

Il y a énormément de compétences en Belgique: l’IMEC (Institut de micro-électronique et composants, NDR) à Louvain, par exemple, fait un travail extraordinaire et dispose d’une renommée mondiale.

Michel Tombroff est l’invité de " Big Boss ", sur TéléBruxelles, en partenariat avec L’Echo. Ce samedi dès 14h.

 

 

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