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Le départ précipité d'Axel Miller "fait désordre" à la maison D'Ieteren

Un CEO viré du jour au lendemain d’une grande société belge cotée, ce n’est pas tous les jours que cela se passe. Chez les initiés, l’incompréhension domine face à ce départ abrupt, même si les tensions sur les acquisitions étaient connues. Que s’est-il passé entre la famille D’Ieteren/Périer et Axel Miller pour en arriver là?

"Le Conseil d’administration de D’Ieteren et Axel Miller ont constaté que leurs visions sur les développements futurs du groupe et sur le style de leadership ont cessé de coïncider." Dans le communiqué de presse de D’Ieteren de lundi dernier, c’est la petite phrase qui a retenu l’attention de tous les initiés du groupe. "C’est la phrase qui fait mal dans le communiqué, ce n’est pas très élégant", nous dit une source interne à la maison.

Pourquoi donc mettre en cause le style de leadership d’Axel Miller plutôt que de s’en tenir à une déclaration convenue de fin de collaboration? "Mon hypothèse, c’est qu’il a dû se passer quelque chose entre lui et la famille", nous explique un ancien de la rue du Mail à Ixelles. "Je suis aussi surpris que vous sur la vitesse avec laquelle cela s’est fait et sur le côté laconique du communiqué", ajoute-t-il.

Axel Miller et les D’Ieteren, c’est une affaire qui date. L’homme était déjà l’avocat de la famille bien avant d’être administrateur du groupe en 2010, puis CEO en 2013. D’Ieteren joue la carte de la discrétion. "Nous n’en dirons pas plus que ce qui est écrit dans le communiqué", nous revient-il des relations investisseurs, laissant la presse et les actionnaires sur leur faim.

Culte de la discrétion

Nous avons essayé évidemment de contacter Axel Miller à plusieurs reprises. "Si vous me demandez si j’ai un intérêt à vous parler, la réponse est non", nous dira-t-il finalement. Le président de D’Ieteren, Nicolas D’Ieteren, n’a pas décroché non plus. Le culte de la discrétion, cher aux familles D’Ieteren et Périer est conservé même dans le divorce avec Miller.

"Axel Miller travaillait avec la famille D’Ieteren depuis longtemps. Le choix a dû être difficile."
Source interne
D’Ieteren

Il ne faut pas s’en faire pour le dernier cité. Il est encore administrateur de Duvel Moortgat, de Spadel et de la Fondation Macdub de la famille Dubois qui contrôle Spadel. Au moment où nous l’appelions, il s’apprêtait d’ailleurs à entrer en réunion. De Dexia à Petercam puis à D’Ieteren, l’homme a toujours prouvé sa faculté à rebondir.

Son style de management fait en tout cas des émules. Outre le fameux épisode Dexia, dans les milieux financiers, on se rappelle que le style Axel Miller avait déjà détonné lors de son passage chez Petercam. Une société également familiale qui fonctionnait sur le "modèle classique" avec des partenaires. Axel Miller a secoué la société, avec un style intransigeant et impatient, la volonté de mettre en place un comité de direction moderne, etc. On se rappellera qu’il avait, selon plusieurs sources de l’époque, déjà souhaité rapprocher Degroof et Petercam. Ce qui se fera finalement sans lui.

Chez D’Ieteren aussi, le style de management a donc été épinglé. On sait de source sûre qu’il était en tout cas plus intrusif dans les affaires que ne l’était son prédécesseur, Jean-Paul Bizet, resté 11 ans au poste de CEO. "Au niveau du style, il y a une forte différence dans la vue du groupe, plus intrusive et moins collaborative. Il a clairement une vision plus contrôlante et plus antagoniste. Il est loin d’avoir un caractère facile", nous dit une source qui a bien connu les deux hommes. "Axel Miller était apprécié des équipes. C’est un homme qui aide chacun à grandir", tempère une autre. "Le problème se situe plus haut, au niveau du conseil", indique-t-il. Au moment du départ de Bizet, deux à trois mois avaient été prévus pour la transition. Rien de tout cela dans le cas présent. "Franchement, un licenciement aussi abrupt pour une société cotée, ça fait désordre", entend-on également.

D’Ieteren n’a donc plus de CEO et est désormais dirigée par le CFO Arnaud Laviolette et Francis Deprez, également membre du comité exécutif. Peu de personnes que nous avons eues en ligne voient dans l’un des deux hommes le futur CEO du groupe, mais l’un des deux pourrait évidemment "se placer" pour le poste. "Je connais très bien Arnaud, c’est un bon financier, mais il n’a pas du tout un profil de CEO. Cela dit, si D’Ieteren devient une pure holding, c’est une autre histoire", nous dit quelqu’un qui l’a bien connu du temps d’ING. D’autres évoquent la possibilité de voir la septième génération, Nicolas D’ieteren et Olivier Périer, mettre davantage les mains dans le cambouis. Dans les faits, cela doit déjà être le cas, ne fût-ce que pour garantir la stabilité dans les affaires et une certaine vision à long terme, deux marques de fabrique de la maison.

On parle souvent de Nicolas D’Ieteren, le fils de Roland, "mais on oublie souvent Olivier Périer, le cousin, qui compte aussi beaucoup dans cette histoire", nous rappelle-t-on. D’Ieteren est contrôlée par les deux family office des familles D’Ieteren et Périer, à savoir Nayarit Participations et SPDG. Des familles qui ont certainement regardé de près le cours de Bourse de D’Ieteren. Il est quasi au même niveau aujourd’hui que lors de l’engagement d’Axel Miller au poste de CEO en mai 2013. Sur la même période, le Bel 20 a pris près de 36%. "Ce ne sont pas les dividendes qui ont sauvé le retour total de l’action. On a détruit de la valeur sur 5 ans, mais la famille s’en était accommodée jusqu’ici", nous dit-on à nouveau sous couvert de l’anonymat.

L’homme de Nicolas et Olivier

La nomination d’Axel Miller est liée à la septième génération, à savoir Nicolas D’Ieteren et son cousin Olivier Périer. Jean-Paul Bizet était plutôt l’homme de Roland D’Ieteren. C’est ce qui nous revient à plusieurs sources. "Je pense que c’était un choix difficile pour Nicolas D’Ieteren de se séparer d’Axel Miller qu’il connaît bien en tant que conseiller de la famille depuis longtemps", nous assure-t-on en interne. Sur le fond, la question des acquisitions est des plus problématiques. Les dossiers de cibles potentielles sont arrivés par centaines sur les bureaux, et quand ils n’étaient pas recalés par le management, ils l’étaient par la famille. Une certaine lassitude a dû s’installer alors que le cash de D’Ieteren (plus d’un milliard d’euros) ne rapporte rien. "Les tensions étaient existantes depuis longtemps. Cela fait 18 mois qu’il y a des discussions et de profonds désaccords sur la stratégie d’achat. En même temps, il y a une volonté claire de réinvestir", résume en deux mots un de nos interlocuteurs. "La suite au prochain épisode", conclut un autre.

L’Ex-CEO exerce des stock-options

Axel Miller a exercé des stock-options pour un montant de 127.147 euros mardi dernier. Ce qui lui a permis d’acheter 4.177 actions D’Ieteren au prix de 30,44 euros. Il a ensuite revendu les actions dans la foulée pour un montant de 154.549 euros à 37 euros l’action, soit une plus-value brute de 27.402 euros.

Une goutte d’eau par rapport à son salaire brut. Tout compris, Axel Miller a ainsi touché 2,61 millions d’euros bruts en 2017, y compris 1,4 million d’euros de manière exceptionnelle suite à la vente de 40% de Belron à CD & R. Cette vente a fait remonter un dividende exceptionnel de 450 millions d’euros aux actionnaires, dont près de la moitié aux familles.

Dans la foulée de la décision du conseil d’administration de D’Ieteren de se séparer de ses services, l’ancien CEO a donc liquidé une partie de ses participations, le lendemain de l’annonce de son départ. En 2018, Axel Miller avait déjà exercé des options sur actions pour un bénéfice brut d’environ 60.000 euros.

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