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Le Mans sans les jambes: trente parrains pour le rêve fou du belge Nigel Bailly

Privé de l’usage de ses jambes, le Belge Nigel Bailly sera un des trois pilotes à former le premier équipage moins valide de l’histoire des 24 Heures du Mans. Avec l’appui de Zelos, la société de management sportif de Freddy Tacheny.

La Belgique et les 24 Heures du Mans, c’est une longue histoire d’amour. Pendant longtemps, Jacky Ickx a été, avec six succès, le recordman de victoires de la mythique course d’endurance. Cette année, il sera rejoint dans la légende de l’épreuve par Nigel Bailly. Paraplégique, ce Carolo âgé de trente ans fera partie, avec le Japonais Takuma Aoki et le Français Snoussi Ben Moussa, du premier équipage composé exclusivement de pilotes moins valides à participer au double tour d’horloge. Deux sont paraplégiques, le troisième n’a l’usage que d’une main. Clin d’œil amusant, Vanina Ickx, fille cadette du sextuple vainqueur du Mans et pilote de course elle aussi, n’y est pas étrangère…

Mais revenons au début de l’histoire. Né dans une famille fan de sports moteur – son prénom, celui de l’ancien champion du monde de F1 de 1992 Nigel Mansell, ne laisse planer aucun doute à ce sujet – Nigel Bailly attrape rapidement le virus de la compétition, pratiquant très jeune le moto-cross. Mais à 14 ans, la fatalité s’abat sur lui. Un accident le prive de l’usage de ses deux jambes. Loin de se laisser démonter, l’adolescent fait preuve d’une belle force caractère et rebondit en se lançant dans le karting. "Je ne me voyais pas faire autre chose que du sport moteur", se souvient-il.

Je ne me voyais pas faire autre chose que du sport moteur
Nigel Bailly
pilote automobile

Devenu adulte, il entame des études, obtient deux bacheliers – immobilier et secrétariat de direction – et cherche du travail, son cursus terminé. En vain. "J’ai alors décidé de réaliser mon rêve: faire du sport auto", raconte-il attablé dans l’espace VIP du circuit de Mettet où il emmène ses sponsors faire des tours de circuit dans de gros pick-up de rallycross – frissons garantis. Il commence avec des petites voitures, Renault Clio, Seat, adaptées à son handicap, soutenu par le pilote Raphael Van der Straten et par son parrain, Luc Jurion, patron de l’entreprise de transports éponyme et fan de moto.

Le hasard des rencontres

Il y a un peu moins de trois ans, au hasard des rencontres, il fait la connaissance Vanina Ickx. Le courant passe bien. La fille du pilote plus titré de l’histoire du sport automobile belge lui fait rencontrer son mari, Benjamin de Broqueville. Aujourd’hui patron de l’aéroport de Namur, il travaillait alors chez Zelos, la société de management et de marketing sportif de Freddy Tacheny, l’ancien numéro 2 de RTL Belgium, et passionné de sport moteur. Pour Nigel Bailly, c’était l’occasion ou jamais d’intégrer une structure professionnelle. "On lui a proposé de relever le défi de participant au championnat de rallycross SRX Cup, se souvient le patron de Zelos, cela s’est bien passé et il a fait deux podiums."

©Anthony Dehez

Ces résultats vont, entre autres, inciter le jeune pilote à se porter candidat pour une filière dont le but est d’amener des pilotes à mobilité réduite à participer aux 24H du Mans. Baptisée Filière Frédéric Sausset by SRT41 (le numéro du département du Loir et Cher qui la soutient), elle a été lancée par le pilote éponyme. Devenu quadri amputé à la suite d’un accident bactériologique, il a voulu relever des défis sportifs pour rebondir. Avec deux pilotes valides, il a terminé l’épreuve en 2016. 

"Il a ensuite voulu partager son ressenti avec d’autres en créant cette filière, raconte Freddy Tacheny. Il a reçu une vingtaine de dossiers de candidatures venus des quatre coins du monde et les a sélectionnés sur la base de leur talent de pilote (notamment à la suite d’essais au Mans), de leurs aptitudes psychologiques, de leurs compétences en matière de communication, etc. On a alors motivé Nigel en lui disant qu’on le soutiendrait s’il était sélectionné." Et de fait, Nigel Bailly participera bien aux 24H au volant d’une voiture de type LMP2, un prototype de catégorie 2, la 2e catégorie la plus puissante des quatre, soit un bolide de 600 CV pour 900 kilos, dont le nom reste pour l’heure gardé top-secret.

Trente parrains à trouver

Le précieux baquet décroché, il va falloir maintenant assurer: "Cela nous a mis une grosse pression car si Frédéric Sausset a ses propres sponsors, nous devons compléter le budget", indique Freddy Tacheny. L’investissement global est confidentiel mais, grosso modo, Zelos a dû trouver 450.000 euros. De quoi financer le véhicule, le mettre au point, préparer les pilotes pendant trois saisons au travers d’une vingtaine de courses, etc.

"Très vite, on s’est rendu compte qu’on n’allait jamais trouver un gros sponsor à même de financer pareil projet, explique Freddy Tacheny. On a réfléchi et on s’est dit qu’il fallait rendre ce défi accessible à des passionnés." D’où l’idée de réunir une trentaine de parrains à même de mettre chacun 5.000 euros par an pendant trois ans. En contrepartie, ils peuvent utiliser l’image de Nigel Bailly, en faire leur ambassadeur pour des événements internes et externes et, surtout, ils seront invités sur place au cœur des 24H.

Parmi ces sponsors, le groupe de construction Wanty, le fournisseur de carburants Full Services, les transports Jurion, le Circuit de Mettet, etc. Soit essentiellement des PME. Vingt-cinq ont à ce jour rejoint le projet, il en manque donc cinq pour équilibrer le budget. "Si on ne les trouve pas, tant pis, cela affectera les conditions de préparation, mais cela ne remet nullement en cause notre la participation de Nigel", assure le patron de Zelos.

"Notre atout, c'est notre régularité"

Zelos accompagne le pilote sur l’aspect juridique, financier, marketing et dans la préparation avec l’aide de l’ex-champion Didier de Radigues. Une douzaine de collaborateurs de Zelos sont mobilisés, auxquels s’ajoutent 12 autres au sein de l’écurie. De son côté, Nigel Bailly peaufine son physique: "Je travaille le haut de mon corps: les biceps, les abdos pour garder une aisance dans les relais, le cardio pour l’endurance à raison de 4 fois par semaine. Je fais aussi de la boxe, c’est très complémentaire. Je suis suivi pour tout cela par un médecin sportif et un préparateur physique."

Mon objectif? Avant tout, terminer la course car ce genre de voiture se pilote avec le bassin, or nous ne ressentons plus rien. En outre, on perd beaucoup de temps aux relais entre pilotes, même si on aura une assistance spécifique. Notre atout sera donc notre régularité.
Nigel Bailly
pilote automobile


Son objectif? "Avant tout, terminer la course, répond-il, car ce genre de voiture se pilote avec le bassin, or nous ne ressentons plus rien. En outre, on perd beaucoup de temps aux relais entre pilotes, même si on aura une assistance spécifique. Notre atout sera donc notre régularité." Et après? "On verra, mais j’ai envie de percer dans les épreuves d’endurance, où le facteur de l’âge a moins d’importance. On peut durer plus longtemps."

En attendant, Nigel Bailly peut s’attendre à voir affluer les sollicitations médiatiques. Freddy Tacheny l’a prévenu: "Un équipage constitué uniquement de moins valides, c’est une grande première au Mans, frétille-t-il déjà d’enthousiasme. Il y a déjà des sollicitations de Fox, de TF1, et la RTBF a déjà prévu un documentaire sur cette aventure." Nigel Bailly semble quant à lui rester parfaitement zen. Comme le dit son parrain, Luc Jurion: "Il est bien dans sa tête."

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