Vendre des voitures chinoises "made in Charleroi", un pari fou

©REUTERS

Jour J pour la reconversion de Caterpillar. Les dirigeants de Thunder Power sont à Gosselies ce vendredi pour signer l’installation d’une ligne de production de voitures électriques destinées au marché européen. Les consommateurs européens seront-ils acheteurs de voitures chinoises ?

La Chine peut-elle refaire le coup des marques automobiles japonaises ? A l’heure de la signature de Thunder Power pour produire des voitures électriques sur l’ancien site de Caterpillar à Gosselies, tout le monde l’espère. Dans les années 70, c’est la qualité et la garantie prolongée des voitures japonaises qui leur avaient permis de s’imposer. Aujourd’hui, la donne est différente, estime Eric Desomer, expert automobile chez Deloitte. "C’est compliqué de le comparer aux Japonais. Quand ils sont arrivés c’était sur une technologie et un modèle prouvés", rappelle-t-il.

Thunder Power attaque le marché du véhicule électrique dans lequel tous les constructeurs s’engouffrent, tantôt convaincus que l’électromobilité est l’avenir, tantôt contraints par la législation européenne d’y aller.

En Belgique, 2.413 voitures 100% électriques ont été immatriculées depuis le début de l’année. Ce qui reste faible par rapport aux 455.000 voitures neuves immatriculées sur la même période. Dans l’Union européenne, les voitures électriques ont totalisé 1,7% du marché au deuxième trimestre et la demande a progressé de 40% par rapport à la même période en 2017.

Outre les freins psychologiques et le problème (qui se solutionne progressivement) des bornes de recharge, le plus gros frein au véhicule électrique reste son prix. Un atout pour Gosselies, car la Chloé qui y sera produite devrait être commercialisée entre 12.000 et 15.000 euros, bien en dessous de ce que l’on observe sur le marché actuellement. Une Renault Zoé débute autour des 25.000 euros.

La première Chloé doit sortir des lignes de Gosselies en 2020. Nul doute que les prix diminueront à l’avenir également pour les constructeurs européens qui perfectionnent leur politique d’approvisionnement des batteries. C’est le point fort de l’Asie, alors que personne ne produit de cellules pour batteries électriques en Europe à l’heure actuelle.

Défi commercial

Lancer une nouvelle marque est toujours un défi commercial. On en sait quelque chose chez Moorkens qui a introduit plusieurs marques asiatiques aujourd’hui bien établies sur le marché belge. "Au début, le prix faisait la différence. Pour lancer une marque inconnue, il faut attaquer avec des prix bien plus bas avec les mêmes normes de confort, de sécurité, et des produits au moins aussi bon que la concurrence", se rappelle Bart Hendrickx porte-parole de Suzuki en Belgique. Sur papier, le prototype de la Chloé promet une autonomie respectable de 350 kilomètres. Il faudra voir ce que le produit final apportera selon le cycle d’homologation européen.

C’est également le groupe Moorkens qui commercialise la marque SsangYong. Travailler avec des importateurs fiables et établis peut en effet s’avérer être une manière de réussir pour une nouvelle marque. Si un client décide d’acheter une voiture chinoise, il voudra en effet être rassuré sur l’après-vente. Aussi, ils connaissent leurs marchés et ont déjà les points de vente et le réseau d’après-vente. L’autre solution est de commercialiser soi-même les véhicules, ce qui est faisable mais demande une force de frappe financière plus importante.

Si les habitués de l’Empire du Milieu savent que la Chine d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a 10 ans en termes de qualité des produits, le message est-il passé jusqu’à Monsieur et Madame Tout-le-monde? Ce sont eux qu’il faudra convaincre. La Chloé de Thunder Power pourrait avoir à ce titre plusieurs avantages. "Elle s’inscrit parfaitement dans le futur paysage automobile belge et européen et le timing est intéressant", estime ainsi Eric Desomer. Rappelons qu’initialement, il était prévu de construire une berline à Gosselies avant que Thunder Power ne change d’avis pour la Chloé qui présente l’avantage d’avoir déjà passé le crash-test chinois.

Thunder Power n’est pas un groupe établi depuis longtemps en Chine à l’inverse des Geely, Great Wall Motors, Dongfeng, etc. Si plusieurs commandes seraient déjà actées, les véhicules de la jeune marque ne circulent pas encore en Chine.

Au Salon de Paris, les grands patrons des marques européennes nous expliquaient prendre au sérieux la concurrence chinoise quand elle indique vouloir s’implanter en Europe, dans la mesure où elle est déjà très forte chez elle. Mais le patron de BMW, Harald Krüger, nous expliquait aussi qu’il y aurait des échecs et que certains groupes chinois souffrent déjà.

Rappelons néanmoins que le design des voitures de Thunder Power sera européen. Actuellement dessinées en Italie, les voitures le seront désormais à Charleroi où sera aussi implanté le centre de design.

Au final, ce seront les clients qui décideront. Le pari est important, alors que la Sogepa va investir 50 millions d’euros dans le projet, ceci via les îles Vierges, une exigence des Chinois.

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