"La question que l'on se pose tous, c'est: est-ce que les jeux sont faits?"

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À la veille de l’ouverture du salon du Bourget, Eric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, se confie sur le marché des nouveaux avions de combat en Belgique, s’interrogeant notamment sur les raisons qui ont poussé Boeing à se retirer de la compétition. Il dénonce le penchant d’une majorité de pays européens à acheter américain et appelle le Continent à prendre son destin en main.

Quatre appareils restent en lice pour le marché belge de 34 nouveaux avions de combat: le F-35A Lightning II de Lockheed Martin, le Rafale F3R du français Dassault, le JAS-39E/F Gripen du suédois Saab et l’Eurofighter du consortium éponyme. Pour la première fois depuis le lancement de l’appel d’offres il y a deux mois et demi, le patron d’un des quatre constructeurs, Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, livre ses impressions sur le marché belge.

Le Rafale est un des quatre candidats au remplacement des F-16 belges. Quelle est la version exacte que le consortium propose à la Belgique?

Nous proposons strictement la même version que pour les Rafale français. Ceux-ci seront dans les années à venir avec un standard dit F3R. Quand une quatrième version (F4) sera commandée par la France, on proposera automatiquement cette nouvelle version aux pays à qui on aura vendu le Rafale.

Est-ce que l’appel d’offres du gouvernement belge, qui a été publié il y a quelques mois, vous paraît équitable? Un des candidats initialement approché, Boeing, s’est retiré en faisant valoir que la compétition ne lui semblait pas "pleine et ouverte".
Je n’ai pas de problème particulier avec l’appel d’offres, à part un aspect particulier. Si Boeing s’est retiré, c’est qu’il pense qu’il a peu de chances de gagner. Pourquoi? Il faut leur demander. Mais c’est quand même assez étonnant. La question que l’on se pose tous c’est: est-ce que les jeux sont faits? Est-ce que Boeing s’est retiré avec son F/A-18 E/F parce qu’il y a eu un choix entre la Belgique et les Etats-Unis pour acheter du F-35 et qu’ils l’ont appris? Ce qui serait bizarre alors que l’appel d’offres est en cours.

Et concernant l’aspect particulier que vous évoquez, c’est la capacité nucléaire?
En Belgique, il y a des demandes très particulières pour des avions "Otan", que seuls les Américains peuvent faire. Est-ce que c’est éliminatoire? Rédhibitoire? Nous avons posé la question depuis longtemps aux autorités belges. Nous n’avons pas eu de réponse.

Et l’appel d’offres ne vous aide pas?
Non. Seuls les évaluateurs de l’appel d’offres le savent…

Vous redoutez que ce critère arrive tout en fin de processus de sélection?
Je redoute d’une façon générale une volonté d’acheter américain. Nous avons subi le contrat du siècle en 1979. Pour les avions de combat, les pays européens, dans leur grande majorité, achètent exclusivement américain. C’est sûrement lié à la relation à l’Otan. Mais il n’est pas incompatible d’être dans l’Otan et d’utiliser des avions non américains, comme le prouve le Rafale.

Vous trouvez qu’il y a un tropisme atlantiste?
De la part de certains pays comme la Pologne ou les Pays-Bas, oui. Pour la Belgique, je ne sais pas encore. Comme nouveau patron de l’Association européenne des industries aérospatiales et de défense (ASD), je me demande si les Européens veulent protéger les Européens. Je dis qu’il faut mettre en concordance la volonté politique des pays de l’Union européenne avec les réalités du terrain. Notre continent commence à parler de sécurité et à se prendre en charge. On ne parle pas encore de préférence européenne en Europe, mais il y a un désir d’autonomie stratégique. Or, l’industrie contribue à l’autonomie stratégique. Donc on devrait aller vers un peu plus de matériel européen dans le domaine de la défense.

L’Europe n’est pas bon marché par rapport à d’autres pays. S’il n’y a pas la technologie derrière, avec une volonté de développer cette technologie pour produire des équipements, cela ne marchera pas. Il doit y avoir une prise de conscience des Européens qu’ils doivent prendre en main leur destin, à tous points de vue. Et quelque part, les Américains eux-mêmes appellent les Européens à cela.

Et cela concerne particulièrement l’aéronautique?
Oui. Les Américains, eux, achètent Américain. Tous les rapports de la Maison-Blanche depuis 30 ans disent que l’industrie aéronautique est une industrie stratégique. Avec le F-35, ce qui est un peu gros, c’est que les Européens continuent à alimenter en R&D les bureaux d’études de Lockheed Martin, qui n’en ont absolument pas besoin, au détriment des bureaux d’études européens qui, eux, en ont besoin.

Ces pays, comme l’Italie, ont eu des choses en échange…
Juste de la fabrication. Les Américains l’affichent très clairement: la technologie est américaine. Ils ne sont pas les rois du transfert de technologie. Et je les comprends. En Europe, ce serait différent. Nous, nous offrons une réelle capacité industrielle, un certain partage.

Certains aviateurs belges estiment que le F-35 serait plus avancé en matière de furtivité et de fusion de données et aurait une capacité d’évolution plus importante que des appareils comme le Rafale, dont la conception est plus ancienne. Que pouvez-vous leur répondre?
Concernant la conception, la différence est minime. Le Rafale date du début des années nonante. Le F-35 a été conçu initialement en 1995. Que les pilotes belges fassent des évaluations opérationnelles sur des missions. Nous avons un appel d’offres, on fait ce qui est demandé. On verra l’utilisation que peut faire la Belgique de ces avions dans le contexte international du moment.

Ce qui veut dire?
Prenez l’armée de l’air française, qui a des ambitions importantes. La France n’achète pas des F-35. Le Rafale lui convient. Est-ce qu’il y a des missions Otan que la France ne fait pas avec ses avions? Je ne vois pas. Et le Rafale s’améliore en permanence.

Le choix serait donc davantage politique que technique?
Je le pense. Pour la Belgique, il y aura un choix de faire des opérations, dans le cadre de l’Otan, plutôt avec un grand allié qui est la France ou avec un grand allié qui est l’Amérique. Quand on prépare l’avenir de la défense en Europe, le débat est là. On peut toujours dire que les voisins ont acheté des avions américains et que donc, j’achète américain. Ce n’est pas une critique, mais un constat. La Belgique est un État souverain.

Est-ce qu’il y a un marché pour un programme d’avion de combat de nouvelle génération en Europe?
Certains pays qui ont contribué à l’Eurofighter ont acheté des F-35. Sont-ils capables de mettre de l’argent en même temps pour le futur? Je ne le pense pas. Cela décale donc tout. C’est pour ça qu’avec la Grande-Bretagne, nous avons voulu développer un démonstrateur de drone de combat, le programme FCAS (Futur Combat Air System). Ce n’est pas en substitution du F-35 ou de l’Eurofighter. En France, nous avons le Rafale, qui est là pour des décennies. Le futur avion de combat, ce n’est pas avant 2035. On peut toutefois commencer à préparer les technologies. Mais ce n’est pas demain la veille que l’on va acheter des avions de combat de nouvelle génération.

Quelles sont les ruptures technologiques qui pourraient intervenir dans l’aviation civile d’ici 10 à 20 ans?
Je ne vois pas de rupture aujourd’hui, mais plutôt des évolutions. L’aéronautique se méfie des ruptures. On reste prudents. On ne va pas passer au moteur électrique par exemple. Je ne le vois pas arriver, même si les avions deviennent de plus en plus électriques dans la gestion de l’énergie à bord. En ce moment, beaucoup de choses se réalisent sur les moteurs. Il y a une course à la technologie: comment être plus efficace et faire moins de bruit? Sur la cellule de l’avion, on pousse toujours plus loin les matériaux: alléger pour gagner en performance, avec de nouveaux alliages métalliques et les composites. On prépare aussi l’évolution dans le rapport entre le pilote et la machine qui va devenir de plus en plus autonome.

Chez Airbus, on se dit persuadé que les Chinois vont devenir le troisième acteur dans l’aéronautique civile entre Boeing et Airbus. Vous pensez la même chose?
Oui. L’industrie française est forte aujourd’hui parce que certains décideurs français ont voulu développer une aviation forte dans leur pays. Il faut une volonté politique. Aujourd’hui les USA l’ont très fortement, que ce soit dans le civil ou le militaire. L’Europe ne l’a guère, à part un peu en France. Ailleurs, il y a la Russie et la Chine, qui veut rattraper son retard. La Chine s’y est vraiment mise, quand on regarde l’éducation, l’argent pour les nouveaux programmes, la fabrication sous licence, la façon dont elle cherche à comprendre ce que font les autres. Elle va devenir un acteur dans l’aéronautique, je n’ai aucun doute là-dessus. La question est de savoir quand.

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