interview

Arnaud Feist, CEO de Brussels Airport: "Nous avons débouché le champagne quand l'aide à Lufthansa a été votée"

Le redémarrage de l'aéroport "donne de l'énergie à tout le monde", estime le CEO de Brussels Airport, Arnaud Feist. ©Photo News

Pour le CEO de l'aéroport de Zaventem, Arnaud Feist, le retour à la normale est pour 2022 si tout se passe bien. Il pense que tout est aligné pour qu'une aide à Brussels Airlines se concrétise.

Alors que vous arrivez à l'aéroport, un vieux réflexe: "où est-ce que je vais me garer pour perdre le moins de temps possible ?" Et puis, le franc tombe. On pourra se garer "où l'on veut", car Zaventem tourne encore à très bas régime. Les avions cloués sur la piste pèsent d'ailleurs au CEO de Brussels Airport Arnaud Feist, qui avoue avoir été ému quand une série de vols ont repris.

"Avec l'accord social et le paquet d'aides à Lufthansa, tous les éléments sont là pour que l’aide d’État à Brussels Airlines atterrisse aussi."
Arnaud Feist
CEO de Brussels Airport

"Le redémarrage le 15 juin a redonné une belle énergie à tout le monde", dit-il. Pour l'instant, l'aéroport ne se situe qu'à peine à 5% du trafic normal, et on y espère passer à 20% d'ici fin juillet/début août pour atteindre l'équivalent de 50% des passagers 2019 sur l'année 2020. Le passage du cap des 10.000 passagers par jour est pour mercredi. On s'en réjouit, alors que dans le monde d'avant le coronavirus, c'est plutôt le cap des 100.000 passagers par jour que l'on visait. Les choses ont bien changé. "60% du personnel de Brussels Airport Company (BAC) est en chômage temporaire. On était à plus de 70% au plus fort de la crise", détaille le CEO.

BAC compte 1.200 travailleurs, dont les 200 du Sheraton. "10% des gens ont quitté la société. Il s'agit, pour beaucoup, de contractants qui travaillaient sur des projets d’investissement", précise le CEO.

Investissements au frigo

Plusieurs projets ont été mis au frigo avec la crise, notamment la construction d'un deuxième hôtel ou d'un nouveau business lounge. "L'année 2019 a connu un montant record d'investissements de 300 millions. On sera à la moitié cette année, car nous devons protéger notre liquidité", indique Arnaud Feist. La rénovation de la piste 25 droite, un projet à 20 millions d'euros essentiel pour la sécurité, se déroulera comme prévu en été. Tous les avions partiront donc des deux autres pistes à partir du 8 juillet jusque fin août.

Feist a accepté d'utiliser deux pistes en même temps pour répartir les nuisances, car si les vols passagers sont cloués au sol, le cargo est lui en pleine croissance. Le fret à bord d’avions passagers (Belly), qui représente 30%, était à l'arrêt, mais "nous enregistrons 60 à 70% de croissance pour le full cargo en mai et en juin par rapport à la même période l'année passe. Cela compense presque le Belly. Les gens achètent énormément en ligne et nous avons beaucoup d'importation de masques et de produits pharmaceutiques. Trois nouvelles compagnies cargo qu'on ne connaissait pas sont arrivées. Des compagnies comme Virgin Atlantic ou British Airways ont transformé des avions passagers en cargo et atterri à Bruxelles", détaille le patron.

Mais l'arrêt du trafic passagers coûte 400 millions de chiffre d'affaires à l'aéroport sur 2019. Ce dernier va donc enregistrer une perte nette de 200 millions d'euros sur l'année, la plus grande perte de son histoire. "L'objectif en 2021 serait d’être break-even, mais une petite perte de plusieurs dizaines de millions d’euros est encore possible", avoue Feist.

10%
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10% des travailleurs de Brussels Airport, les contractants, ont déjà été remerciés, mais l'aéroport veut éviter une restructuration.

Le retour à un niveau d'activité correct et donc à une rentabilité confortable, il l'attend pour 2022, sauf grosse deuxième vague. La chance de l'aéroport est d'avoir un bilan financier solide et des actionnaires à long terme. "Les plus petits aéroports risquent de sentir davantage l’impact de la crise. Leur trafic dépendant souvent d'un seul acteur, certaines compagnies font donc leur shopping. On veut une très grosse ristourne. Dans notre position, on a plus facile à dire non", explique le patron.

"La plupart des compagnies internationales nous ont dit qu’elles revenaient. Sur les vols opérés actuellement, nous avons déjà un taux de remplissage de plus de 50% en moyenne et même peut-être 60% cette semaine", dit-il. Ses yeux sont notamment rivés sur Brussels Airlines qui représente 40% du trafic à Zaventem. Arnaud Feist dort bien en général, mais quand il a appris que l'actionnaire à 15% de Lufthansa (l'homme d'affaires Heinz Hermann Thiele) rechignait à voter l'accord d'aide allemand, la pression est fortement montée à Bruxelles. "Jeudi après-midi quand on a su que c’était bon, on a débouché le champagne. Ça a été un soulagement énorme pour nous. Comme le disent les agences de notation, les perspectives de l'aéroport restent bonnes une fois que la crise sera passée, cela aurait été une autre histoire pour nos ratings si Lufthansa avait fait faillite", dit le CEO.

"Les plus petits aéroports risquent de sentir davantage l’impact de la crise, leur trafic dépendant souvent d'un seul acteur."
Arnaud Feist

"Avec l'accord social et le paquet d'aides à Lufthansa, tous les éléments sont là pour que l’aide d’État à Brussels Airlines atterrisse aussi. Le problème Brussels Airlines va se résoudre rapidement", estime le CEO.

Handling en difficulté

L'aéroport ne peut pas légalement privilégier une compagnie aérienne par rapport à une autre. Il a néanmoins accordé des délais de paiement à plusieurs compagnies comme Brussels Airlines qui en ont fait la demande. Aviapartner et Swissport en ont également bénéficié. Ce qui n'a pas empêché Swissport de faire faillite. Il a donc fallu trouver rapidement un remplaçant et c'est finalement Alyzia qui a été désignée pour 6 mois alors que peu de compagnies étaient intéressées par ce mandat. Alyzia voit peut-être plus loin, car elle fait partie des 4 ou 5 candidats pour reprendre la licence 2021-2025.

"Nous n’avons pas eu beaucoup de candidats pour une licence de 6 mois pour le handling, mais nous avons 4 ou 5 candidats handlers pour 2021-2025."
Arnaud Feist

Arnaud Feist avoue qu'une solution structurelle "dans l'intérêt de tout le monde" doit être trouvée pour cette activité de "handling" à Zaventem. "La guerre des prix entamée il y a 8 à 9 ans entre Flightcare et Aviapartner a fait que ces sociétés qui gagnaient bien leur vie auparavant ont commencé à enchaîner les pertes", rappelle-t-il.

Brussels Airport peut financièrement résister à une situation comme celle d'aujourd'hui "entre 12 et 18 mois", ajoute le CEO, qui avoue qu'il est loin d'avoir toutes les cartes en main. Le premier boulot de l'aéroport sera maintenant de "rassurer les passagers" sur l'absence de risque de s'y rendre.

L'enjeu est important, car Feist nous dévoile que son EBIT 2019 était encore à 200 millions d'euros contre 220 millions auparavant en raison de charges d'amortissements. Le bénéfice net était lui encore de 76 millions d'euros en 2019. La donne a bien changé alors que BAC ne distribuera pas de dividende sur les résultats 2019. "Ce n'est pas prévu pour l'exercice 2020 et logiquement pas sur celui de 2021", ajoute le CEO. Selon nos informations, le bénéfice 2019 de l’aéroport était de 76 millions d’euros.

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