Bras de fer entre l'État et le milliardaire Thiele autour de Lufthansa

Âgé de79 ans, Heinz Hermann Thiele est l’une des 10 plus grosses fortunes d’Allemagne. ©Bloomberg

Le milliardaire Heinz Hermann Thiele a profité de l’effondrement du cours de Lufthansa en bourse pour s’emparer d’une minorité de blocage au sein de la compagnie. Il pourrait faire capoter le plan de sauvetage de 9 milliards présenté par Berlin. 138.000 emplois sont en jeu.

Tout va se jouer jeudi midi pour Lufthansa . Une assemblée générale extraordinaire a été convoquée ce jour-là par la direction pour entériner le plan de sauvetage de 9 milliards d’euros négocié avec le gouvernement et Bruxelles. Le directoire appelle les actionnaires à approuver ce plan contesté, dans un pays où l’intervention de l’Etat dans les entreprises est taboue. Le plan de sauvetage suscite donc bien des réticences en Allemagne. Selon la direction dans une lettre aux salariés lundi, moins de 38% du capital seront représentés par des actionnaires à l’AG de jeudi, ce qui risque de faire capoter le plan de sauvetage.

"Je suis convaincu que l’Etat n’est pas le meilleur actionnaire. Je ne veux rien bloquer, mais j'espère encore pouvoir changer les choses."
Heinz Hermann Thiel
Actionnaire de Lufthansa

Si le taux de participation est inférieur à 50%, le plan de sauvetage ne pourra être approuvé jeudi qu’à la majorité des deux tiers, ce qui donnera de facto un droit de veto au milliardaire Heinz Hermann Thiele. Entré par surprise au capital de Lufthansa à partir de mars, à la faveur de cours en chute libre avec la crise sanitaire qui a cloué au sol la quasi-totalité des appareils, il possède aujourd’hui 15,52% du capital de Lufthansa. Et Heinz Hermann Thiele n’a jamais caché son hostilité au plan de sauvetage. Lundi, l’actionnaire et l’État allemand se retrouvaient pour une ultime réunion de crise, dont dépendait l’avenir de 138.000 emplois. Lufthansa perd un million d’euros par heure depuis la mi-mars, un total de 2,1 milliards d’euros pour le seul premier trimestre. Les liquidités sont quasiment épuisées, et le spectre d’une faillite inquiète tant les syndicats que les usagers dont les vols ont été annulés, faisant de Lufthansa une affaire d’État.

Un inconnu du grand public

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Entré par surprise au capital de Lufthansa à partir de mars, à la faveur de cours en chute libre avec la crise sanitaire qui a cloué au sol la quasi-totalité des appareils, Heinz Hermann Thiele possède aujourd’hui 15,52% du capital de Lufthansa.

Âgé de 79 ans, Heinz Hermann Thiele est l’une des 10 plus grosses fortunes d’Allemagne. Son patrimoine est estimé à 14,8 milliards d’euros par Forbes. Jusqu’à l’épisode Lufthansa, le self-made man était quasiment inconnu du grand public. Il a fait fortune dans les freins pour locomotives, chez Knorr-Bremse (un des leaders mondiaux du secteur, 29.000 salariés), où il a commencé comme simple employé et dont il est devenu à la faveur de querelles internes le principal actionnaire. Redoutable en affaires, il a bloqué la reprise d’un concurrent suédois par le sous-traitant automobile ZF Friedrichshafen, et imposé aux syndicats des conditions tarifaires moins avantageuses pour ses salariés.

Sulfureux, il a souhaité publiquement l’entrée du parti d’extrême droite AfD au Bundestag, et affirmé que sa fille n’entrerait certainement pas dans le groupe familial, puisque "les femmes veulent des enfants".

Quels sont les plans de Thiele?

Depuis plusieurs jours, les milieux d’affaires s’interrogent sur ses motivations. Le plan de sauvetage prévoit 20.000 suppressions d’emplois, l’entrée de l’État à hauteur de 20% dans le capital de Lufthansa, qui devra en échange céder à la concurrence 24 slots de décollage à partir de Francfort et Munich. "Je suis convaincu que l’État n’est pas le meilleur actionnaire, estimait-il la semaine dernière dans une rare interview au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. Je ne veux rien bloquer, mais j'espère encore pouvoir changer les choses."

Thiele, estime-t-on à Berlin, redouterait surtout de voir son influence sur Lufthansa diluée par l’augmentation de capital prévue au profit de l'État dans le plan de sauvetage. Selon d’autres sources, il miserait sur une faillite, le dépeçage du groupe et la vente d'Austrian, de Swiss et Lufthansa Technik, qui pourrait rapporter au groupe un milliard de plus que son actuelle valeur boursière. Mais les milieux d’affaires spéculent également en Allemagne sur ce que Thiele entend faire du pactole de 750 millions d’euros qu’il vient de se constituer en vendant huit millions d’actions (5% du capital) de Knorr.

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