interview

Davignon: "J'ai échoué à recoller la porcelaine"

©Wouter Van Vooren

Après le licenciement, lundi, de Bernard Gustin et Jan De Raeymaeker, Etienne Davignon avoue son échec: "J'ai vraiment tout essayé pour concilier les points de vue entre Lufthansa et Brussels Airlines. Mais j'ai échoué."

Les représentants des travailleurs de Brussels Airlines ont rencontré Thorsten Dirks, le CEO d'Eurowings, et Christina Foerster, leur nouvelle patronne. Le CEO a assuré qu'il ne voulait pas faire de Brussels Airlines une simple low cost à la Ryanair. Lundi soir, le président de Brussels Airlines, Etienne Davignon, avait déjà tenté de rassurer les syndicats après l'annonce de l'éviction de Bernard Gustin en tant que CEO et de Jan De Raeymacker comme directeur financier. Mais...

"Ce n’est plus de mon âge"

Ceci n’est pas une pipe. Enfin, si. Ceci est une pipe, mais c’est une pipe fatiguée. L’odeur de tabac froid précède de quelques secondes l’arrivée du vicomte Étienne Davignon dans son bureau au 13e étage de la tour Engie, en bordure du canal, à Bruxelles. Revente d’Anderlecht, dossier du nucléaire et licenciement du management de Brussels Airlines: à 85 ans, Étienne Davignon est plus que jamais au cœur des dossiers économiques du moment.

Il dit: "Ce n’est plus de mon âge."

"Les positions étaient devenues irréconciliables entre, d’un côté, Bernard Gustin et Jan De Raeymaeker, et de l’autre, les dirigeants de Lufthansa. À un certain moment, il est trop tard pour recoller la porcelaine."
Etienne Davignon
président de Brussels Airlines

Il tapote sa pipe contre le cendrier, frotte quelques poussières sur sa veste en tweed. "J’ai essayé, j’ai vraiment tout essayé pour concilier les points de vue entre l’actionnaire allemand Lufthansa et le management belge de Brussels Airlines, assure celui qui préside le conseil d’administration. Mais j’ai échoué. Les positions étaient devenues irréconciliables entre, d’un côté, Bernard Gustin et Jan De Raeymaeker, et de l’autre, les dirigeants de Lufthansa. À un certain moment, il est trop tard pour recoller la porcelaine. J’insiste: ce n’est pas les qualités des deux Belges qui sont en cause. Le succès de Brussels Airlines, c’est en grande partie grâce à eux, mais c’est une incompatibilité entre les personnages qui a forcé ces départs."

Flash-back. "J’entends un peu tout et n’importe quoi pour le moment, comme si on découvrait que Brussels Airlines travaille avec les Allemands alors que c’est, de manière très transparente, le cas depuis 2008. Tout était connu et a commencé avec l’explosion des prix du kérosène. On n’a jamais rien caché là-dessus. À côté de cela, il est clair qu’on fait face à la concurrence acharnée des compagnies low-cost et qu’on a un handicap structurel dû aux règles européennes. Une fois encore, tout le monde sait cela, le contexte est connu, mais malgré cela, on a prouvé à tout le monde y compris aux Allemands , malgré aussi les attentats de Bruxelles, que notre modèle tient la route", expose Étienne Davignon.

"Mais les stratégies de croissance sont devenues un motif d’affrontement entre les responsables d’Eurowings et de Brussels Airlines. À tort, je pense, Lufthansa ne voulait plus continuer avec cette équipe."

©Wouter Van Vooren

"Des synergies"

À partir de là, Davignon et ses collègues belges du board de Brussels Airlines devaient-ils rester en place?

That’s the question.

"Honnêtement, la question s’est posée et le choix n’était pas facile, mais nous, les Belges, nous avons décidé de prendre nos responsabilités et de rester dans la société. On veut s’y maintenir et œuvrer à son développement. Nous faisons cela sans plaisir, mais nous pensons très sincèrement que notre devoir est de rester dans la structure de Brussels Airlines, ça prime sur toutes les autres considérations. Il y a des possibilités de croissance, on va les exploiter et on va poursuivre notre action."

"Nous restons une entité juridique complète dotée de son propre conseil d’administration."
Etienne Davignon
président de Brussels Airlines

Et quelles garanties a-t-on donc que le géant allemand ne va pas faire qu’une seule bouchée de "BA" et de ses 3.500 travailleurs? "Mais nous avons des assurances, simplement parce que ce n’est pas leur intérêt ni leur volonté! Vous savez, on aurait pu devenir une simple filiale de Lufthansa. Ils en avaient parfaitement le droit et le pouvoir. Au lieu de cela, nous restons une entité juridique complète dotée de son propre conseil d’administration. Oui, il va y avoir des synergies avec Eurowings. C’est un modèle hybride. Brussels Airlines est un modèle hybride. Donc forcément, il va y avoir des synergies. Celui qui dit aujourd’hui qu’il n’y aura aucune perte d’emploi dans les cinq prochaines années est un menteur et moi, je ne mens pas, donc je ne le dis pas. Mais il n’y a rien d’organisé ni de prévu à ce niveau-là: regardez, au niveau du personnel navigant, que cela soit des pilotes, des hôtesses ou des stewards, nous sommes en train de recruter à tour de bras et nous allons poursuivre dans cette direction."

Il marque une pause. "Après, il y a du personnel au sol, de l’administration et avec le digital tout évolue."

crainte pour le personnel au sol de Brussels Airlines

Au lendemain de la clarification de la situation du CEO Bernard Gustin et du CFO Jan De Raeymaeker dont le licenciement a été confirmé lundi par Lufthansa, les craintes sont plus que jamais fortes chez le personnel de Brussels Airlines. "Il y a un climat de stress chez le personnel qui n’est toujours pas informé de la stratégie d’Eurowings pour Brussels Airlines. Etienne Davignon (président de SN Airholding qui chapeaute Brussels Airlines) s’est exprimé dans la presse en disant qu’il n’y aura pas de plan social, mais on est loin d’être rassurés", nous a confié mardi Didier Lebbe, permanent à la CNE. 

Il attend avec impatience la rencontre de ce mercredi matin avec le patron d’Eurowings, Thorsten Dirks pour en savoir un peu plus. Il se demande si certains acteurs n’ont pas volontairement créé ce climat de tension. Mais il ne se fait guère d’illusions pour certaines catégories du personnel. 

"J’ai de sérieuses craintes pour le personnel au sol et les agents des services commerciaux", poursuit-il. Il se refuse à en dire davantage, rappelant pour conclure qu’il n’est plus aujourd’hui nécessaire d’annoncer un plan social avant de licencier des collaborateurs en Belgique. 

Selon nos informations, Bernard Gustin était présent lundi au conseil d’entreprise extraordinaire de Brussels Airlines. Il aurait recommandé au personnel de faire confiance à Lufthansa tout en gardant un œil critique lors des discussions avec ses représentants, désormais propriétaires à 100% de la compagnie aérienne belge. Il nous revient d’ailleurs que Bernard Gustin et Jan De Raeymaeker n’ont pas fait le déplacement lundi en Allemagne pour écouter la confirmation de leur licenciement. Normal, ils avaient déjà reçu les documents scellant leur sort…

On lui demande si ces gens-là vont être atteints/sacrifiés au profit de Cologne, par exemple, le siège d’Eurowings. "Pour l’instant, rien n’est défini et nous allons tous ensemble réfléchir à la meilleure des stratégies. Mais il est clair que si à un moment donné des efforts doivent être fournis par Brussels Airlines, des efforts comparables devront être fournis par Eurowings. Nous y serons très attachés. Vous savez, dans cette compagnie, chez Brussels Airlines, nous avons toujours travaillé de manière constructive, y compris avec les syndicats. Il n’y a pas de raison que cela change aujourd’hui. Vous imaginez bien que nous allons mutualiser certaines choses et cela n’a rien de scandaleux. C’est même plutôt bénéfique. Quand nous achetons de nouveaux appareils, ce que nous sommes en train de faire avec la bénédiction de Lufthansa, on peut quand même comprendre que Lufthansa, qui dispose d’une flotte de 650 appareils, a de meilleurs prix que nous à l’achat. C’est cela mutualiser."

Et il embraye: "Nous sommes un modèle hybride. Cela veut dire que nous n’avons pas vocation à tout faire et que nous ne l’aurons jamais. Nous ne sommes pas, à la différence des transporteurs traditionnels, d’un British Airways, d’un Lufthansa, d’un Air France ou d’un KLM, une compagnie globale. C’est-à-dire qu’on ne va pas tout desservir. On ne va par exemple pas en Amérique du Sud et nous n’en avons pas l’intention. En revanche, nous avons des points forts: notre réseau africain, nos connexions vers les États-Unis, et il n’y a absolument aucune intention de la part des Allemands de toucher à cela. Ils ne sont pas fous. Ils n’ont pas pour habitude de se tirer des balles dans le pied quand ils font du business. Ils vont donc tout mettre en œuvre pour développer nos atouts et nos points forts. C’est d’ailleurs déjà ce qui est en train de se produire du côté de Dusseldorf où c’est Brussels Airlines qui reprend à son compte toute une panoplie de vols africains des Allemands. Et là, ce sera de l’emploi pour les Allemands, bien sûr, mais également pour les Belges. Arrêtons de toujours tout caricaturer."

Les 50 patrons

Le président éloigne également la menace qui pèserait sur Bruxelles comme place aéroportuaire. "Bruxelles est un hub et le restera. C’est très important pour les connexions. Il n’y a que Londres et Paris, en Europe, qui peuvent vivre des gens qui s’y rendent en tant que tels. Comme je l’ai dit, pour Lufthansa, le hub vers l’Afrique, les États-Unis et l’Inde, aussi, depuis peu, au départ de Bruxelles, est vraiment capital et je ne vois pas de raison pour que cela change."

On lui met sous le nez la carte blanche de 50 grands patrons belges qui s’inquiètent du devenir de Brussels Airlines sous tutelle allemande. "Je trouve cela plutôt chouette cette solidarité avec Bernard Gustin. Ca montre aussi aux Allemands qu’il y a un grand intérêt de la part des Belges au sujet de cette compagnie. Que ça ne plaise pas aux Allemands, franchement, ce n’est vraiment pas cela qui m’inquiète. D’un autre côté, que des grands patrons belges s’intéressent au fait qu’ils vont toujours pouvoir disposer d’une compagnie opérationnelle au départ de Bruxelles, je trouve cela assez normal."

Et les contacts avec le gouvernement belge? Il sourit. Ou plutôt esquisse un sourire. Et il dit: "Vous savez, c’est une compagnie privée."

On lui dit: oui, mais ce sont les autorités belges qui délivrent les slots à Bruxelles.

Il répond: "Peut-être, mais nous les avons déjà."

Il se reprend: "Les Allemands de Lufthansa ont l’expérience du travail avec des compagnies étrangères. Ils l’ont fait en Autriche, ils l’ont fait en Suisse et tout se passe très bien. Ils savent que c’est dans l’intérêt de tous d’entretenir de bonnes relations avec les autorités locales."

Il tapote sa pipe.

Et il dit: "Ce n’est plus de mon âge tout ça. je suis trop vieux pour raconter des histoires aux gens. Je dis les choses et les faits tels qu’ils sont."

©Wouter Van Vooren

L'interview d'Etienne Davignon sur Bel RTL

 

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