reportage

"Eurowings n'est pas une low cost comme Ryanair"

Les aéroports de Düsseldorf et de Cologne portent haut les couleurs d’Eurowings. ©Kristof Vadino

L’intégration de Brussels Airlines dans Eurowings suscite des inquiétudes au sein du personnel à Bruxelles. En Rhénanie du Nord, le personnel d’Eurowings rejette les préjugés liés au low cost et affirme sa fierté de travailler pour la filiale de Lufthansa.

Quelques jours après l’annonce du licenciement du CEO Bernard Gustin et du CFO Jan De Raeymaeker de Brussels Airlines, beaucoup de zones d’ombre restent encore à éclaircir sur les projets concrets de développement élaborés par les dirigeants de Lufthansa et d’Eurowings pour la compagnie aérienne belge. Celle-ci est désormais intégrée dans Eurowings, présentée comme la filiale low cost de Lufthansa. L’image que les Belges ont d’Eurowings ne plaît pas outre-Rhin. "Il faut arrêter de comparer Eurowings à Ryanair. Nous ne sommes pas une compagnie low cost comme celle dirigée par le fantasque Michael O’Leary. Nos contrats sont de droit européen et pas irlandais. Nous avons pas mal de garantie en matière de pensions et de jours de congé. On ne nous presse pas non plus comme des citrons. Eurowings dessert aussi de longues destinations notamment aux USA, en Asie", nous confie jeudi matin un préposé au desk d’Eurowings à Düsseldorf. Il rappelle qu’il y a des syndicats reconnus au sein de Lufthansa (Verdi, etc.) qui défendent les droits des travailleurs.

En ce jeudi matin, un léger voile de brouillard enserre l’aéroport allemand. Les langues se délient difficilement. Et à part cette confidence qui semble venir du cœur, nous n’en saurons pas beaucoup plus sur l’impact de l’intégration de la compagnie aérienne belge dans Eurowings. "On a entendu parler de ce rapprochement et il paraît que cela suscite beaucoup d’interrogations en Belgique. Mais on ne connaît pas les plans de nos dirigeants. En ce qui nous concerne, Brussels Airlines n’est qu’un transporteur pour nous", renchérit une autre, avant de se tourner vers un passager venu demander des renseignements sur son vol. Les activités d’Eurowings à Düsseldorf vont monter en puissance à partir de la saison d’hiver 2018-2019. Dans sa nouvelle stratégie en Rhénanie du Nord, le groupe allemand a décidé de déménager ses opérations long-courriers de Cologne vers la base de Düsseldorf. Dès l’hiver prochain, Eurowings y exploitera sept avions A330 pour réaliser pas moins de 140 vols par mois vers l’Amérique du Nord et les Caraïbes.

En attendant, non loin de l’aéroport de Düsseldorf, sur la Grossenbaumer Weg, se dresse le bâtiment qui servait de siège social à la filiale de Lufthansa. L’immeuble paraît vide. L’impression se confirme en y entrant. "Il n’y a plus grand-monde ici. Il n’y a qu’une petite division technique. Le siège social d’Eurowings est désormais basé à Cologne", répond un agent avant de présenter son badge magnétique devant le dispositif d’ouverture de la porte et de s’engouffrer dans le couloir.

À environ une heure de route de Düsseldorf se dresse le nouveau siège d’Eurowings à Cologne. Deux bâtiments qui se font face abritent les équipes de la compagnie aérienne. Ils sont érigés juste en face de l’aéroport Konrad Adenauer, à côté d’un immeuble aux couleurs jaunes de DHL. Mais manque de bol, ce 8 février est jour du carnaval et les bureaux sont désertés par beaucoup de membres du personnel, nous fait remarquer un responsable. D’ailleurs, une affichette collée à l’entrée indique que pour cause du carnaval, les bureaux ferment à 14h. Des drapeaux aux couleurs de la filiale de Lufthansa flottent devant la devanture du bâtiment principal.

©Kristof Vadino

Sur le palier du deuxième étage du bâtiment, deux agents discutent joyeusement tout en grillant une cigarette. Tenus au chaud par des manteaux, ils profitent du soleil d’hiver. "Nous avons entendu parler des derniers développements de l’intégration de Brussels Airlines dans Eurowings. Les détails sont confidentiels, mais cette prise de contrôle effective ne peut être que synonyme de croissance pour notre compagnie et tout ce qui peut aller dans ce sens est une bonne chose", sourit le jeune homme à la barbe relativement fournie. Il dit travailler au "ground operation" (personnel au sol). "Ce qui est sûr, c’est que l’intégration de Brussels Airlines ne peut pas déboucher sur une compression d’emplois en Allemagne. Notre rythme de travail est tel que nous sommes performants sur beaucoup de points", renchérit une jeune hôtesse.

Il faut dire qu’en Belgique, la première rencontre qui a eu lieu mercredi à Bruxelles avec Thorsten Dirks, le patron d’Eurowings, n’a pas dissipé les craintes des équipes sur l’emploi des membres du personnel au sol, notamment les agents commerciaux, les membres des services administratifs et de la comptabilité. Le dirigeant allemand a confirmé qu’il y a des doublons dans les équipes au sol et qu’il faudra y réduire les coûts. Les arbitrages devraient se faire en tenant compte de l’efficacité du travail des collaborateurs sur les différents sites (Bruxelles, Cologne, Düsseldorf). Thorsten Dirks a indiqué que sa religion n’est pas encore faite sur le site qui sera touché. Mais les syndicats belges sont loin d’être rassurés. À Bruxelles, les doublons peuvent concerner jusqu’à environ 400 postes de travail au sol, d’après certaines estimations.

Tout comme à Düsseldorf, les couleurs d’Eurowings flottent devant le terminal des départs de Cologne. Les deux plateformes affichent des similitudes et deux d’entre elles sautent aux yeux: c’est le nom d’Eurowings qui est mis en avant, d’ailleurs il est écrit en grand alors que celui de la maison mère Lufthansa est présenté en petits caractères. La stratégie semble indiquer que sur les aéroports "secondaires" du pays, c’est la filiale low cost qui a le leadership en termes d’image, alors que Francfort et Munich, les deux hubs du groupe aéroportuaire, portent haut les couleurs de Lufthansa. À titre d’exemple, le desk d’Eurowings occupe plus d’espace que celui de la maison mère tant à Düsseldorf qu’à Cologne. "Eurowings est une compagnie aérienne en croissance. Elle crée de la valeur et de l’emploi. De toute façon, concernant Brussels Airlines, Lufthansa en est propriétaire à 100% et elle développera la stratégie qu’elle veut. L’ambition sera de la rendre plus rentable, c’est tout", rétorque une hôtesse de l’air à Cologne. Sanglée dans son uniforme pantalon et veste mauves sur un chemisier blanc, elle vient de finir son service et se dirige vers un parking.

Avec ses quelque 17 millions de passagers transportés en 2016, Eurowings jouit aujourd’hui d’une bonne image en Allemagne et son personnel, même s’il préfère parler sous couvert de l’anonymat, semble en être fier. À Bruxelles, malgré les assurances des dirigeants de la marque allemande, la prise de contrôle effective de Brussels Airlines par Lufthansa et son intégration dans Eurowings inquiètent. "Il ne faut pas se voiler la face, des changements, il y en aura. On savait depuis près de deux ans que ça allait arriver. Les Allemands savent bien y faire. Ils ne vont pas brutaliser les gens, les changements se feront progressivement. Ils imposeront une nouvelle façon de travailler", nous a commenté vendredi matin une hôtesse de Brussels Airlines.

©Kristof Vadino

Au sein du personnel, les plus réalistes rappellent par exemple que quand tu vends totalement ton bien à un acheteur, le nouveau propriétaire fait ce qu’il veut après. Ce n’est pas à toi de lui dire comment il doit décorer le bien que tu lui as vendu, car vendeur et acheteur ne sont pas des copropriétaires. Ici aussi, les commentaires ne se font pas à visage découvert. Le personnel préfère l’anonymat. Il nous revient d’ailleurs qu’il lui est interdit de parler à la presse, sans autorisation préalable et sans avoir été briéfé sur ce qu’il faut dire. L’agent qui ne respecte pas la règle pourrait se voir notifier son bon de sortie pour faute grave. "Le changement fait toujours peur, mais quand on n’a pas le choix, il faut l’accepter sinon on va chercher son bonheur ailleurs", poursuit un steward qui avait vécu le rapprochement entre SN Brussels Airlines en Virgin Express après 2006. C’est ce qu’il avait fait en mettant le cap sur une autre compagnie aérienne.

Certains membres du personnel de Brussels Airlines se pincent de rire quand ils entendent que les dirigeants d’Eurowings n’apprécient pas qu’on présente la compagnie comme une low cost. "C’est totalement hypocrite. Tout le monde sait que c’est la compagnie low cost de Lufthansa. On ne sait pas encore ce qu’ils vont nous imposer comme changement dans nos prestations. Peut-être que dans un an, ils viendront avec une modification de nos contrats ou ils vont nous demander de nettoyer les cabines comme c’est le cas pour nos collègues d’Eurowings. Comme les gens ne savent pas trop ce qui se trame, ils sont inquiets et cela crée un certain malaise, mais il faudra s’y faire", rétorque un membre d’équipage.

Il n’y a pas que le personnel de Brussels Airlines qui se pose des questions. Des responsables actifs dans le secteur de l’assistance au sol (handling) à Brussels Airport aussi. "Il y a une forte probabilité que Lufthansa/Eurowings prenne ce qui est bien à Bruxelles et délocalise certains vols long-courriers ou européens vers Düsseldorf ou Cologne. Or, il faut une compagnie de qualité avec des vols de qualité à Bruxelles. Pourquoi Lufthansa n’applique pas à Brussels Airlines le même traitement que ce qu’elle a fait pour Austrian et Swiss? Après tout, Bruxelles est plus grande que Vienne et Zurich. Et puis, il ne faut pas oublier qu’il y a un potentiel de clientèle haut de gamme à Bruxelles avec un niveau de vie élevé notamment en raison du fait que Bruxelles est la capitale de l’Europe et abrite plusieurs institutions internationales", analyse un responsable d’une société active sur le tarmac bruxellois.

Chez Brussels Airport, le passage mercredi de Thorsten Dirks, CEO d’Eurowings Group et le message qu’il a livré semble apporter des apaisements. "La communication faite est assez claire. On voit qu’il y a une volonté de la part des dirigeants allemands de continuer à implémenter à Bruxelles un modèle efficace, Bruxelles demeure un hub pour Lufthansa et il va garder ce rôle au sein de Star Alliance", dit Florence Muls, responsable de la communication de Brussels Airport Company, société gestionnaire de l’aéroport national.

Les sorties politiques de ces derniers jours ne rassurent pas les équipes de Brussels Airlines. "C’est du show, ils n’ont pas d’éléments pour faire pression sur les dirigeants allemands. L’État belge n’a qu’à s’en prendre à lui-même pour avoir laissé filer une compagnie aérienne comme Brussels Airlines", juge Luc Martin, délégué syndical CNE pour le personnel de cabine. Il ne pense pas que Lufthansa va fermer la base de Brussels Airlines, car le hub bruxellois est en plein dans l’axe Paris-Amsterdam. "S’il fait ça, le groupe allemand créerait un vide qui sera vite comblé par d’autres qui lui feront concurrence. Mais des ajustements ne sont pas exclus surtout quand on voit la stratégie multibase d’Eurowings", analyse-t-il. D’après lui, la prise de contrôle effective par Eurowings risque d’accélérer certains projets qui étaient déjà sur la table comme la réduction des destinations européennes qui permettent au personnel de cabine de faire des "night stop" (logement sur place afin d’opérer le premier vol du matin vers Bruxelles). Il est question de passer de 20 destinations avec "night stop" à une dizaine. Cette pratique garantit au personnel de cabine de bénéficier d’un remboursement de frais à concurrence de 85 euros (environ 30 euros chez Eurowings). Le personnel d’Eurowings bénéficie d’un 13e mois, pas chez Brussels Airlines. À B. House, on attend donc avec impatience la rencontre du 12 mars avec Thorsten Dirks pour connaître les détails du plan d’Eurowings pour Brussels Airlines.

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