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La donne industrielle a-t-elle changé pour la succession du F-16?

©BELGAIMAGE

Le lancement d’un projet de chasseur franco-allemand est-il de nature à rebattre les cartes pour le remplacement des F-16? Non, si on considère que cet appareil de nouvelle génération ne sera pas disponible avant 2040 au plus tôt. Mais sous l’angle industriel et de l’Europe de la défense, la réponse peut être beaucoup plus nuancée…

C’est un spécialiste du secteur aéronautique qui l’affirme: "la seule nouvelle digne d’intérêt ces derniers mois pour les industriels de l’aviation militaire en Belgique n’est pas ce débat qui n’a aucun sens sur la prolongation éventuelle des F-16, mais bien l’annonce, par la France et l’Allemagne, du lancement d’un projet de futur avion de combat commun, ainsi que la préférence affichée par Berlin pour un Eurofighter modernisé pour remplacer ses Tornado".

→ Lisez aussi notre Edito: Parlons des vrais enjeux 

Explications. La semaine passée, Paris et Berlin ont officiellement lancé un projet d’avion de combat franco-allemand de nouvelle génération, qui sera la pièce centrale d’un "Système de combat aérien du futur" (Scaf) européen. Derrière cet acronyme se cache un système complet associant, outre un futur chasseur (qui sera construit par Dassault et Airbus), des drones, des avions existants qui seront encore en service après 2040, des nouveaux missiles de croisière et des drones évoluant en essaim. Objectif affiché: remplacer à l’horizon 2040 les flottes actuelles de chasseurs-bombardiers Eurofighter et Rafale. Mais également assurer la capacité de l’Europe à produire des avions de combat modernes face à des Etats-Unis qui imposent leur F-35 à tous leurs alliés.

Si tout cela ne constitue pas les prémices d’une tentative de relance de l’Europe de la défense et de consolidation de l’industrie militaire du Vieux continent par le biais de programmes structurants, cela y ressemble en tout cas beaucoup. Ce qui a priori ne devrait pas laisser indifférente la Belgique, qui doit prendre dans les prochains mois une décision sur l’achat de nouveaux avions de combat.

Une Europe plus autonome

Problème: les délais du programme franco-allemand sont totalement incompatibles avec l’appel d’offres en Belgique, où les vénérables F-16 seront retirés du service entre 2023 et 2030. Deux appareils restent officiellement en lice pour ce marché:

  • le F-35 de Lockheed Martin 
  • l’Eurofighter Typhoon (Airbus/BAE Systems et Leonardo). 

Les Français ont proposé un "partenariat stratégique" autour du Rafale de Dassault.

"Les constantes de temps sont très différentes", confirme Bernard Delvaux, le patron de Sonaca. "Pour un nouveau chasseur, c’est 25 ans, peut-être même 30. Si on regarde le projet de l’A400M, qui techniquement était un projet moins sophistiqué, cela a pris plus de 20 ans. C’est plutôt une bonne chose que l’Europe prenne en charge sa défense et envisage de devenir plus autonome. Mais le remplacement des F-16 d’ici 2025 est quelque chose qui doit être décidé maintenant. Cela n’a pas grand-chose à voir avec un projet à aussi long terme. Les Français et les Allemands ont d’ailleurs indiqué ne pas vouloir ouvrir le programme du futur avion de combat à d’autres pays avant 2023. Ceci pour éviter les querelles de conception qui pourraient faire capoter le projet.

"Néanmoins, poursuit Bernard Delvaux, la Belgique est un des pays centraux en Europe depuis toujours, intégré dans tous les développements économiques. Logiquement, on devrait essayer de participer à un tel projet, en particulier au niveau des chasseurs, où la Belgique joue un rôle particulier à l’Otan et en Europe."

Car il y a bel et bien une relation entre les deux dossiers. Tant la France que le Royaume-Uni (qui défend la cause de l’Eurofighter dans notre pays) ont chacun de leur côté fait miroiter à la Belgique une participation au futur avion si notre pays optait soit pour des Rafale soit pour des Eurofighter. Les deux États ont dans le même temps évoqué une éventuelle collaboration de l’industrie belge aux évolutions futures de ces deux appareils, dont l’existence se voit désormais pérennisée par le programme Scaf.

Le gouvernement allemand a de surcroît clairement marqué sa préférence pour l’achat d’une version modernisée de l’Eurofighter pour remplacer ses 90 chasseurs-bombardiers Tornado. Bref, l’appareil du consortium européen, jugé moins polyvalent que ses rivaux et dont la durée de vie potentielle suscitait parfois quelques réserves, va sans doute connaître une nouvelle jeunesse si Berlin confirme cette décision. Ce qui pourrait le rendre plus attrayant aux yeux d’éventuels acquéreurs. "C’est aussi de nature à renforcer l’offre industrielle d’Eurofighter en Belgique, commente un observateur. Car si les pays du consortium envisagent une refonte des appareils actuels pour les porter au prochain standard, on parle de plus de 600 appareils à moderniser. Cela devient plus facile de trouver une place pour y insérer des entreprises belges."

Dans la continuité

Un argument qui laisse un peu sceptique le chercheur et expert militaire Joseph Henrotin. "Une nouvelle version de l’Eurofighter est intéressante dans l’absolu", fait-il remarquer. "Mais concernant l’architecture industrielle, la Belgique est tellement absente de tous ces programmes que ce sont les membres du consortium qui vont se partager le gâteau. Tous les schémas industriels sont établis depuis des années, avec des répartitions qui ont été très délicates par le passé", objecte-t-il.

"Logiquement, on devrait essayer de participer à un tel projet."
Bernard Delvaux
CEO de Sonaca

Le chercheur semble entrevoir plus de possibilités côté français: "l’avion franco-allemand s’intègre dans l’offre française à notre pays", observe-t-il. Si la Belgique achète le Rafale, elle pourra participer à son développement, mais également au-delà, au projet du successeur. Ce qui aurait des implications pour l’industrie belge avec le développement de software, de l’intelligence artificielle embarquée… Donc, il y a un lien quelque part entre les deux dossiers. Car il y a aussi une continuité: la préoccupation des nombreuses force aériennes en Europe, c’est que des appareils de génération différentes puissent interagir de façon optimale. Et l’élément qui peut aller dans ce sens, c’est le Scaf, qui n’est pas seulement un avion ou un drone, mais avant tout une architecture logicielle qui permet une intégration d’appareils avancés et futurs".

Le programme Scaf comporte en effet également un projet de drone "MALE" (Moyenne altitude longue endurance) pouvant intéresser la Belgique. Un achat de drones de ce type est prévu par l’armée belge: deux appareils à court terme (qui seront sans doute américains), puis quatre autres appareils à plus long terme (vers 2030).

D’après nos informations, la Belgique est en train d’étudier une participation financière et industrielle à ce programme de drone développé par Airbus, Dassault et l’italien Leonardo dans le cadre d’un programme qui regroupe pour l’instant l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Italie.

Sixième génération?

Le CEO de Sabca, Thibauld Jongen, insiste de son côté sur la nécessité d’une décision dans les temps pour le remplacement des F-16. "Une Europe de la défense plus intégrée, c’est une bonne nouvelle", juge-t-il également. "Mais pour faire un avion ou un système de sixième génération, il faut d’abord être dans un système de cinquième génération. Et donc, il faut que la Belgique prenne une décision pour le remplacement des F-16 maintenant, pour apprendre les technologies et les compétences de la cinquième génération. Il ne faut pas se tromper, on ne va pas passer de la quatrième à la sixième génération d’un coup".

Car c’est bien là que se situe une des plus sérieuses contraintes pour l’industrie belge face au double défi du remplacement des F-16 et de la participation à d’éventuels projets militaires industriels européens: ses différents acteurs sont peu impliqués dans les programmes communs de défense, à l’exception de l’avion de transport A400M ou du cas un peu atypique d’Asco et de Solvay, qui sont fournisseurs de Lockheed Martin pour le F-35, alors que la Belgique n’a pas participé au projet. La raison? Dans certains cas une volonté de se réorienter vers le civil, mais aussi et surtout, un budget de la défense où les dépenses consacrées à la recherche et à la technologie sont embryonnaires. Ce qui jusqu’ici n’a laissé aucune marge pour des investissements multilatéraux.

En définitive, conclut un dernier expert, "sur le plan industriel, la Belgique a peut-être désormais le choix entre deux modèles qui se profilent: celui d’une sous-traitance classique avec Lockheed Martin, comme ce fut le cas pour le F-16; ou bien celui inédit d’une association à des programmes de recherche et d’innovation, si elle opte pour un appareil européen…"


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