interview

Michael O'Leary, CEO de Ryanair: "Pourquoi Zaventem et Lufthansa reçoivent tellement d’aide alors que Charleroi ne reçoit rien?"

©Bloomberg

Ryanair s'attend à un hiver compliqué et n'exclut pas de licencier davantage en Belgique. La compagnie s'estime lésée par les aides d'État à Lufthansa et sa filiale Brussels Airlines.

C’est un Michael O’Leary en grande forme que nous avons eu en ligne ce mercredi matin. La Commission européenne, les politiques wallons ou le fédéral avec l'aide à Brussels Airlines et ses restrictions de voyage, tout le monde en prend pour son grade, alors que Ryanair essaye de "passer l’hiver" face à des compagnies qui reçoivent "des aides injustes".

La Belgique a décidé de placer l’Espagne en zone rouge, une décision qui vous fâche?

Nous ne sommes pas contents avec toutes ces quarantaines. Ce sont des mesures inefficaces. Certaines villes comme Madrid ou Barcelone ont connu des pics d’infections, comme Bruxelles d’ailleurs. Mais le nombre de cas dans les Baléares, les Canaries ou dans les endroits touristiques comme Marbella reste très bas. Vous avez beaucoup plus de chances d’attraper le Covid-19 en Belgique que là-bas.

"Avec les développements récents de la crise sanitaire et les aides d’État à Brussels Airlines et Lufthansa, le risque est qu’il y ait plus de pertes d’emplois que prévu en Belgique".
Michael O'Leary
CEO de Ryanair

Ça n'a aucun sens. Les Allemands et les Italiens ont démontré qu'il est possible d'autoriser les vols intra-européens en gardant les niveaux de Covid bas.

Les aéroports espagnols sont des hubs importants pour vous. Est-ce que ce type de décision vous coûte beaucoup d’argent?

Cela ne va pas aider les réservations dans les prochaines semaines et mois. C’est le même phénomène contre lequel on lutte depuis 3 ou 4 semaines.

Les gouvernements imposent des restrictions ou des quarantaines sans préavis. Cela est dommageable pour la confiance des passagers. Les gens ont peur de faire des réservations. On espère que la Commission viendra avec une politique de voyages plus sensée dans les prochaines semaines. Sans cela, on devra clouer plus d’avions au sol. Il sera inévitable de réduire encore plus le nombre de vols et peut-être même fermer deux ou trois bases.

C’est à cause de ce manque de confiance que vous êtes si agressifs sur les prix avec des tickets à 5 euros et des réductions de 50%?

Oui, malgré ce manque de confiance, on doit encourager les gens à réserver et à voyager. La seule manière de le faire c’est avec des prix bas.

La Belgique a décidé de prêter 290 millions d’euros à Brussels Airlines. Vous avez dit que vous alliez attaquer cette aide dans le passé. Est-ce toujours le cas?

Ce n’est pas un prêt à Brussels Airlines, mais une aide d’État à Lufthansa, une compagne aérienne allemande qui a déjà reçu 9 milliards d’euros du gouvernement allemand, un milliard du gouvernement suisse et 600 millions de l’Autriche. Ils titubent à travers l’Europe pour demander des aides d’État comme le fait un oncle saoul à la fin d’un mariage.

"Lufthansa titube à travers l’Europe pour demander des aides d’État comme le fait un oncle saoul à la fin d’un mariage."

Pourquoi Brussels Airlines, une filiale de Lufthansa, est-elle aidée par l’État belge alors que des compagnies comme Ryanair ou Easyjet qui amènent de la compétition à Zaventem et Charleroi ne reçoivent aucune aide?

Vous en demandez, de l’aide?

Non, et nous n’en voulons pas! Mais on pense que Lufthansa ne devrait pas en recevoir non plus. Ils devraient diminuer leurs coûts. S’il doit y avoir du soutien, il faut que ce soit transparent avec des charges d’aéroport réduites, des taxes plus basses sur les voyages en avion à Zaventem ou Charleroi. Cette aide ne fait rien d’autre que nuire à la compétition.

Dans le même temps, Brussels Airlines réduit sa taille. Ne sera-ce pas là une opportunité pour vous développer davantage à Zaventem?

Ils réduisent la taille, mais seulement jusqu’à la fin de la crise. Après, ils vont grandir grâce à l’aide d’État belge. Notre focus est de survivre à cette crise et de maintenir le plus d’avions et de jobs possibles. C’est inévitable, on va devoir clouer plus d’avions au sol, mettre davantage de gens au chômage économique et peut-être arriver à des pertes d’emplois. On travaille dur avec les syndicats belges pour éviter cela. Nous sommes à la merci des décisions gouvernementales et nos équipes doivent rivaliser avec Brussels Airlines qui reçoit des centaines de millions du gouvernement.

84 jobs étaient menacés aux dernières nouvelles en Belgique. Ce chiffre est toujours d’actualité?

Nous sommes dans ce processus de confrontation avec les syndicats, la procédure Renault. Nous n’avons pas le droit de commenter. Avec les développements récents de la crise sanitaire, les prix subsidiés, et les restrictions de voyage, le risque est qu’il y ait plus de pertes d’emplois, pas moins.

Pourquoi pensez-vous que la Commission européenne a donné son feu vert sur les aides à Lufthansa et Brussels Airlines?

C’est un organe politique. Elle fait ce que les Allemands lui disent de faire ou ce que veulent les Français. Tant que les Allemands, les Français et les Néerlandais offrent des milliards d’euros d’aide et que cette aide arrive aux Allemands et aux Français, la Commission est d'accord.

"Je souris quand je vois les Néerlandais jouer les conservateurs fiscaux en Europe et qu’ils arrosent en même temps KLM d’une aide d’État à 3,2 milliards d’euros, la plus grande aide par habitant d’Europe à une compagnie aérienne."

Je souris quand je vois les Néerlandais jouer les conservateurs fiscaux en Europe et arroser en même temps KLM d’une aide d’État à 3,2 milliards d’euros, une minuscule compagnie qui reçoit plus d’aide d’État par habitant que n’importe quelle autre compagnie en Europe.

Pensez-vous que ces compagnies vont demander plus d’argent dans un an ou deux? La crise va durer plusieurs années pour l’aviation.

Oui , sans l’ombre d’un doute, ils demanderont plus d’argent.

"Les règles de la Commission ne sont imposées qu’en faveur des Allemands et des Français."

Et vous ne le ferez pas?

Non, mais nous continuerons à attaquer ces aides en justice, car nous pensons qu’il y a un meilleur chemin. Les Allemands ont augmenté leurs taxes de voyage, en partie pour financer les subsides à Lufthansa! Tous nos clients doivent maintenant payer des taxes plus élevées pour financer l’aide à Lufthansa. C’est une blague.

"Les Allemands ont augmenté leurs taxes de voyage, en partie pour financer les subsides à Lufthansa! Tous nos clients doivent maintenant payer des taxes plus élevées pour financer l’aide à Lufthansa. C’est une blague."

Vous avez montré que vous saviez être inventifs. Que nous réservez-vous pour l’avenir?

On discute avec Boeing pour avoir plus de livraisons d’avions au printemps 2021. Ryanair pourra répondre très fortement avec de la capacité quand ce sera possible, mais pour le moment on doit passer l’hiver avec des coupes de salaires et de jobs. J’espère que l’on aura de nouveau une croissance à Charleroi et à Zaventem, mais c’est impossible à prévoir.

Il y aura bien moins de capacités dans le marché après le Covid. On y répondra avec de la capacité notamment à Charleroi avec des prix bas. Sinon, Lufthansa et Brussels Airlines vont augmenter les prix et seuls les riches pourront encore voyager.  

Une étude plaçait Charleroi comme aéroport le plus rentable de Ryanair en début de semaine. C'est le cas?

Cette étude c'est n'importe quoi. Elle a été réalisée par quelqu’un qu’on ne connait même pas. Ce que je peux vous dire, c’est que pour le moment on perd de l’argent partout et même à Charleroi.

Mais dire que Charleroi était notre deuxième aéroport le plus rentable avant la crise c’est faux. C’est vrai que c’est un aéroport important, mais nos profits sont les plus grands là où nous avons le plus de passagers.

La place de Charleroi au sein de Ryanair sera-t-elle la même après la crise sanitaire?

Cela dépendra de ce que les Belges feront avec leurs taxes sur l’aviation, les frais à Charleroi et des incitants mis en place pour y stimuler le trafic. De plus grands aéroports en Allemagne, en Espagne et en Italie vont réduire leurs frais de manière significative pour récupérer le trafic qu’ils ont perdu. Nous ne savons pas trop où va aller la capacité. Je pense que Charleroi restera important pour nous, mais je ne sais pas si l’activité y sera plus grande ou plus petite.

"La place de Charleroi après la crise dépendra des frais et des taxes, d'autres aéroports vont les diminuer pour récupérer leurs capacités."

Quel serait votre conseil à l’aéroport de Charleroi pour traverser la crise?

La première chose qu’on leur dirait c'est: "Mais que faites-vous? Pourquoi ne demandez-vous pas le même soutien au gouvernement?" S’ils sont prêts à lâcher 300 millions d’euros pour Lufthansa qui bénéficient directement à Zaventem, Charleroi devrait demander la même chose.

Vous demandez aux politiciens locaux de taper du poing sur la table et de demander une aide pour Charleroi?

Oui! Sinon, votre business va partir chez Lufthansa avec l’argent de votre contribuable. Pourquoi Zaventem et Lufthansa reçoivent tellement d’aide alors que Charleroi ne reçoit rien. Que font les Wallons à propos de ça?  

"Que font les Wallons? Le principal concurrent de l'aéroport de Charleroi, Lufthansa reçoit de l’argent et on ne les entend pas."

On ne comprend pas pourquoi on ne les entend pas. Leur principal concurrent Lufthansa reçoit de l’argent et ce ne sont même pas des bloody Belges, mais des Allemands!

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