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interview

Yves Delatte, CEO de la Sonaca: "Le secteur de l'aérostructure vit une forme de covid long"

Yves Delatte a succédé cette semaine à Bernard Delvaux. ©Tim Dirven

Le nouveau patron de la Sonaca débarque à la tête de l'entreprise avec une vision très claire. Mais également une demande: la prolongation du chômage force majeure.

Yves Delatte a repris cette semaine les rênes de la Sonaca. Ingénieur en mécanique de l'UCLouvain, détenteur d'un MBA en finance et management de la Northwestern University, le jeune patron (40 ans) est passé par Glaverbel et McKinsey avant de rejoindre le constructeur aéronautique wallon il y a neuf ans. S'il annonce vouloir s'inscrire dans la stratégie menée par son prédécesseur, Bernard Delvaux - qu'il évoque comme son mentor -, le nouveau CEO affiche néanmoins de grandes ambitions pour le groupe de Gosselies.

Vous reprenez la tête de la Sonaca en pleine crise. C’est une fameuse responsabilité…

Oui. La responsabilité d’un fleuron belge de 3.500 personnes au niveau mondial. On traverse une crise sans précédent, mais le plus gros des turbulences est derrière nous. Il y a eu énormément de volatilité et d’insécurité en mars 2020, au moment de l’émergence de la crise et de l’arrêt du transport aérien. Mais nous sommes aujourd’hui dans une phase de reconstruction de l’aéronautique.

Comment cela s’est-il traduit dans les chiffres?

On a eu 45% de baisse d’activité en 2020 par rapport à 2019 et c’est ce qu’on prévoit aussi en 2021. Mais aujourd’hui, on a une vue claire sur le futur. Nous sommes capables de planifier les volumes de production et nous avons beaucoup moins de volatilité. Cela reste compliqué avec une telle baisse, mais il s'agit plus d'un défi opérationnel que d'une crise. Nous étions à 780 millions de chiffres d’affaires en 2019 et nous sommes tombés à 430 millions en 2020. 2021 sera une copie conforme en termes d’activité.

En termes de rentabilité, vous prévoyez quoi?

Cette année-ci, on prévoit un ebitda positif de l’ordre d’une douzaine de millions. Je rappelle que l’on a traversé la crise avec un un ebitda en négatif de dix millions d’euros, alors que l’on a perdu presque 350 millions de chiffre d’affaires. C’est une performance opérationnelle presque incroyable.

Comment avez-vous réalisé cela?

De façon très différente entre nos différentes filiales. Là où on avait des mécanismes de protection sociale, on a utilisé le chômage force majeure covid en Belgique et certaines autres formes au Canada. Aux USA, on a eu recours à des licenciements massifs. On a aussi sauté  sur les freins dès le premier jour pour les approvisionnements. On a arrêté tous nos Capex et réduit tous nos investissements en R&D.

"On tourne avec en moyenne 30% de chômage sur le site de Gosselies."

Où en êtes-vous sur le site de Gosselies?

Nous avons toujours 1.350 emplois à Gosselies. Il y a eu quelques départs naturels, mais grâce au chômage économique force majeure, nous n’avons pas eu d’impact social. Mais on tourne avec en moyenne 30% de chômage. Le niveau dans le groupe est équivalent à ce qui se passe en Belgique.

Comment anticipez-vous la remontée en cadence?

Dans le transport passagers, on voit que les vols domestiques aux USA et en Asie ont recommencé à plein régime. En Europe, avec le pass vaccinal, on voit une reprise. Cela concerne les A320 et le 737, des monocouloirs qui ont une remontée en cadence très élevée. Par contre, cela reste très compliqué, voire parfois impossible, de voyager sur les longs vols. Les gros avions vont rester durablement à des niveaux plus réduits.

 Aux USA, vous avez dû fermer combien de sites?

Aux USA, la fermeture des sites n’était pas initialement due au covid. C’était une stratégie opérationnelle de consolidation. Quand on a racheté LMI, il y avait 21 sites de production et d’ingénierie. C’était clairement inefficace. On va continuer pour regrouper les sites sur des campus. On a aujourd’hui aux USA une quinzaine de sites et on va vers une dizaine à terme.

Est-ce que vous poursuivez les licenciements aux USA?

Non. Nous sommes devant le défi inverse. On a réduit  de 2.350 personnes à 1.250 personnes. Maintenant que les volumes vont augmenter de façon importante - en particulier le 737 qui était pratiquement à l’arrêt - on doit retrouver des compétences. On va devoir réembaucher plusieurs centaines de personnes et les former, ce qui prendra du temps.

"On est resté une quinzaine d’années en Chine et on n’a jamais obtenu la moindre demande de devis (RFQ)."

Ailleurs dans le monde, est-ce qu’il y a eu d’autres fermetures de site?

En Chine. Là, cela a vraiment été une conséquence de la crise covid.  On construisait les bords d’attaque de l’A320 sur trois sites: en Belgique, en Roumanie et en Chine. Avec une baisse des cadences qui a atteint un moment 70%, cela n’était économiquement pas viable. On a rapatrié les volumes en Belgique et en Roumanie.

Vous pourriez y retourner?

Non. En Chine, il y a une inflation galopante, des coûts de transport très élevés. C’était une position stratégique, mais il y a énormément de protectionnisme de la part des avionneurs chinois. On est resté une quinzaine d’années et on n’a jamais obtenu la moindre demande de devis.

En Belgique, le chômage temporaire va se terminer en septembre. Cela va vous poser un problème?

Je veux clairement lancer un appel au nom des acteurs du secteur aéronautique, qui demande une extension du chômage économique force majeure à son bénéfice, pour maintenir l’emploi et les compétences.  D’après les prévisions du spécialiste CounterPoint, le secteur de l’aérostructure (les composants de la structure d’un avion, ndlr) ne va retrouver et dépasser son niveau d’avant la crise qu’en 2025, alors que le PIB belge fera de même dès 2022 et le trafic passagers en 2023.  Pour cette activité particulière de l’aéronautique, on vit une forme de covid long. Pour Sonaca, on aura encore un tiers d’activité en moins en 2022 et puis on va progressivement remonter les deux années suivantes pour arriver quasiment aux niveaux pré-covid en 2025. Face à ce covid long, qui ne touche pas l’ensemble des secteurs, il faut pouvoir mettre des traitements durables en place.

"Le secteur de l’aérostructure ne va retrouver et dépasser son niveau d’avant la crise qu’en 2025".

Vous voulez cette extension jusqu'à quand?

A minima jusqu'à fin 2022. Nous demandons aussi d’assimiler les jours de congé. En 2020, le Fédéral a accepté d’assimiler les jours de chômage covid comme des jours de travail, ce qui a permis d’avoir des jours de congé. Ce n’est pas encore le cas pour 2021.

Et si vous n’obtenez pas cette prolongation jusqu'à fin 2022?  

Toute prolongation est bonne. Je dois rappeler qu’étant une société à capitaux publics, avec 85% de participation du Régional via la SRIW et 15% de participation du Fédéral via la SFPI, Sonaca a un double objectif, qui est aussi le mien: assurer la performance opérationnelle et financière et d’un autre côté, sur le même pied, assurer l’ancrage du site et de l’emploi en Belgique. Si le Fédéral ne pouvait pas prolonger le chômage économique de force majeure, je serai amené avec mon comité de direction et avec les partenaires sociaux, à trouver des pistes pour essayer de compenser.

Lesquelles?

On regardera toutes les lignes du budget.

Avec de possibles licenciements?

Dans tous les cas, nous avons toujours le filet de sécurité du chômage économique classique, mais celui-ci est moins flexible, plus compliqué à mettre en œuvre et plus coûteux pour l’entreprise. Je rappelle qu’on a aussi une dette importante - 300 millions -, suite au rachat de LMI. Nous sommes en train de renégocier son refinancement, mais on a des engagements en termes de projections financières auxquels on ne peut pas déroger.

Les phrases clés

  • "On a eu 45% de baisse d’activité en 2020 par rapport à 2019 et c’est ce qu’on prévoit aussi en 2021."
  • "Face à ce covid long, qui ne touche pas l’ensemble des secteurs, il faut pouvoir mettre des traitements durables en place."
  • "À partir du moment où on a cette volonté stratégique avec nos actionnaires d’être proactifs dans la consolidation, ce serait stupide de ne regarder qu’à l’extérieur de nos frontières."

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