interview

Karen Ward, JPMorgan: "Nous ne sommes pas dans un environnement où il ne faut pas investir"

©Tom Birtchnell

Karen Ward a rejoint JPMorgan Asset Management en septembre 2017 en tant que responsable de la stratégie d’investissement pour l’Europe et le Royaume-Uni. Pour elle, on est face à un boom disruptif, avec le modèle d’Amazon qui se répand dans d’autres secteurs. "On va encore avoir des surprises politiques qui auront un impact sur les marchés", prévient-elle. Entretien.

Karen Ward n’est pas pessimiste pour l’évolution des marchés financiers, même si les défis sont de plus en plus nombreux pour ceux-ci. La responsable de la stratégie pour JPMorgan Asset Management admet que les questions des clients se multiplient autour des conséquences du Brexit, de la reprise économique de la zone euro, de la pérennité de la croissance américaine, de la guerre commerciale, des marchés émergents et de la politique monétaire des banques centrales occidentales. L’année qui s’achève et 2019 risquent fort de se ressembler, prévient-elle. Mais ce n’est pas une raison, selon elle, pour se replier tout en cash.

Depuis 2016, on assiste à la montée du populisme partout dans le monde alors que la digitalisation de l’économie gagne du terrain. Cela se traduit par de nombreux remous sur les marchés. Qu’est-ce que cela signifie pour l’investisseur?
Il faut comprendre ce qui provoque le populisme. Je crois que la peur joue. Le monde change très rapidement à cause de la globalisation, de la technologie et de la migration. Pour une certaine partie de la population, éduquée et jeune, ces changements sont vus positivement. Mais pour d’autres, non. Quand on regarde toutes les surprises populistes, on constate que le vote des personnes plus âgées et moins éduquées a joué un rôle important. Car elles sont plus inquiètes du changement rapide du monde, qui ne les rassure pas.

"Les jeunes moins éduqués s’interrogent aussi sur leur futur. Et je ne crois pas que cela va disparaître, car la globalisation et la migration vont continuer à amener de grandes transformations."

Les jeunes moins éduqués s’interrogent aussi sur leur futur. Et je ne crois pas que cela va disparaître, car la globalisation et la migration vont continuer à amener de grandes transformations. L’évolution technologique ne va pas s’arrêter. Je crois qu’on va encore avoir des surprises politiques, qui auront un impact sur les marchés. On doit se préparer à chaque événement, mais sans convictions fortes, et se montrer prudent face au risque politique et à ses conséquences pour les marchés, sans toutefois verser dans le pessimisme.

Prenons l’exemple de l’Italie, je ne crois pas que le pays va sortir de la zone euro. Les échanges entre le gouvernement italien et la Commission européenne vont se multiplier au sujet du budget. Si cela ne conduit pas l’Italie à sortir de la zone euro, je crois que les marchés vont finir par oublier le problème du budget italien. Les investisseurs doivent être conscients de la volatilité à court terme. Mais lorsque cette volatilité se matérialise, ils ne doivent pas se focaliser sur la direction actuelle des marchés et oublier que l’économie va dépasser le politique.

©Tom Birtchnell

Est-ce pour cette raison que des actifs refuges comme l’or ne profitent pas de la tendance sur les marchés?
Je ne crois pas que l’appétit des investisseurs globaux pour les marchés européens se soit complètement rétabli. Les investisseurs internationaux portent toujours les cicatrices de la crise de la dette souveraine. Ils restent nerveux quand à une éventuelle répétition de celle-ci. L’année passée, lorsque les signes de la croissance économique se sont renforcés en Europe, les investisseurs n’ont pas beaucoup changé d’avis. Mais je pense que même si la situation actuelle amène plus de volatilité, elle apporte aussi plus d’opportunités parce que l’euro va continuer d’exister et que la croissance économique va rester.

L’Italie peut-elle tenir encore les investisseurs internationaux à l’écart de l’Europe?
Oui. Quand nous parlons avec nos clients américains, nous nous rendons compte qu’ils ne comprennent pas les fondamentaux européens. Ils ne comprennent pas l’histoire, et les raisons qui ont amené l’euro, à savoir une volonté de paix. Alors, les investisseurs en dehors de l’Europe sont toujours plus sceptiques.

"Pour l’instant, on lève le pied de l’accélérateur parce que l’économie n’a plus besoin d’un soutien aussi important. Mais aux Etats-Unis, probablement durant l’année prochaine, nous allons progressivement appuyer sur le frein."

Parallèlement aux remous politiques, on assiste à une politique monétaire moins accommodante aux Etats-Unis et même en Europe alors que la Banque centrale européenne va bientôt mettre un terme à ses rachats d’actifs sur les marchés. Est-ce un autre facteur négatif pour les marchés?
Je ne suis pas encore inquiète. Il faut faire la distinction entre lever le pied de l’accélérateur et appuyer sur le frein. Pour l’instant, on lève le pied de l’accélérateur parce que l’économie n’a plus besoin d’un soutien aussi important. Mais aux Etats-Unis, probablement durant l’année prochaine, nous allons progressivement appuyer sur le frein. Nous ne savons pas quand cela va se produire, et c’est très difficile à prévoir. Les taux vont-ils être remontés à 3,5%? Même Jerome Powell ne le sait pas. Pour l’instant, la remontée des taux d’intérêt américains n’affecte pas la confiance du consommateur, ni celle des entreprises.

La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine inquiète aussi les investisseurs. Celle-ci peut-elle encore connaître une escalade?
Il y a des limites à l’escalade des droits de douane entre les Etats-Unis et la Chine. La question est plutôt de savoir quand l’administration américaine verra les effets négatifs de la guerre commerciale sur son économie. On voit déjà, dans le dernier tour des droits de douane, que les deux pays éprouvent des difficultés à trouver des biens à taxer, autres que les biens de consommation. Les biens taxés actuels appartiennent plutôt à la catégorie des produits de capitaux.

Les Etats-Unis ne veulent pas que le consommateur soit impacté. Cela limite donc l’ampleur de la guerre commerciale. De plus, celle-ci se concentre sur la Chine, alors qu’avant, les Etats-Unis menaçaient d’autres pays, comme le Canada et le Mexique. Les marchés sont actuellement positionnés comme si la situation pouvait empirer alors qu’un accord surprise pourrait survenir avant la réunion du G20. Mais pour l’instant, je crois que la guerre commerciale a encore de la marge pour empirer.

©Tom Birtchnell

Lorsqu’on regarde la performance des marchés américains depuis le début de l’année, on voit que celle-ci dépend essentiellement des grands noms de la technologie. Est-ce le signe d’une correction générale sur les marchés?
La question est plutôt de savoir si on assiste à un boom technologique ou un boom disruptif. Si Amazon avale tous les secteurs, alors je pense que la persistance de la performance des valeurs technologiques comme les FAANG a du sens et va perdurer. Mais si on est face à un boom technologique, avec la question du big data et de la transformation globale du marché, alors cela devrait filtrer dans l’économie et le reste du marché. Mais je crois qu’on est face à un boom disruptif. Le modèle d’Amazon se répand dans d’autres secteurs. Il est difficile de prévoir un retournement de cette tendance.

Qu’attendez-vous pour 2019?
De la volatilité. On se trouve à un stade intéressant dans le cycle économique, où l’on ignore si l’inflation va progresser, et quel niveau est considéré comme tendu pour les taux d’intérêt. Alors on regarde toutes les données économiques, tout le temps. Et cela se traduit par plus de volatilité. Regardez cette année. En février, les chiffres de l’inflation ont remonté. Une vague de vente s’en est suivie sur les marchés. Et puis, le mois suivant, les données sont révisées, et les marchés remontent.

Je pense qu’on va connaître la même situation l’année prochaine. De plus, les tensions politiques ne vont pas disparaître, et cela va amener de la volatilité. Mais il y a des opportunités. Et nous ne sommes pas dans un environnement où il ne faut pas investir. Ce sera difficile pour les investisseurs. Et ils ne peuvent pas parquer leur cash dans un environnement où les taux réels sont négatifs en Europe.

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