Plongée dans la drôle d'histoire de la vénérable Banque Degroof

Malgré son origine modeste le banquier Jean Degroof (à droite) avait l'habitude de côtoyer les hommes qui comptaient, en Belgique. Sur cette photo, on le voit notamment aux côtés du cardinal Léon-Joseph Suenens (à gauche), qui fut très longtemps archevêque de Malines-Bruxelles. ©rv

Grandeur et prestige. Voilà ce qu’inspire la banque Degroof. Mais l’institution, âgée de 42 ans, possède aussi une face cachée quant à son passé, avec une question d’héritage, un noyau de sociétés dans l’ombre et même des connexions avec le Panama!

Celui qui est déjà entré dans le hall de la banque Degroof située rue Guimard sait qu’il n’a pas mis les pieds dans la banque de Monsieur et Madame Tout- le-monde. Degroof se concentre sur la gestion de patrimoine pour les particuliers fortunés et pour les clients institutionnels. A la fin du mois de septembre 2012, lors de la clôture de l’exercice comptable, Degroof avait un portefeuille de 26,2 milliards d’euros en gestion.

La banque a été fondée en 1871 par Franz Philippson. L’homme a immédiatement fait mouche, non seulement auprès des riches familles francophones, mais également auprès du reste de l’establishment. C’est ainsi que Philippson a soutenu le roi Léopold II au cours du 20e siècle quand il a été question du développement économique du Congo. Et en Belgique, la banque s’est fait connaître en assistant aux balbutiements de sociétés comme CFE, Prayon, Umicore et Electrabel.

Le décès soudain de Philippson, en 1929, n’a pas réellement impacté la banque qui a réussi à traverser la Grande Dépression sans trop de dégâts. Par contre, la Seconde Guerre mondiale a entraîné quelques perturbations, entre autres parce que les Philippson étaient juifs. De peur de voir tomber la banque aux mains des nazis, la famille Philippson a transféré celle-ci et la majorité de ses actions à Jean Degroof, avant de se réfugier à l’étranger.

Porteur de télégrammes

Jean Degroof était entré dans la banque en 1912, à l’âge de 15 ans, en tant que porteur de télégrammes. Moins de dix ans plus tard, à force d’efforts et de travail, il était devenu fondé de pouvoir avant, au début de la Seconde Guerre mondiale, d’être nommé associé-gérant. Une fonction qu’il occupera jusqu’à son décès, en 1969.

Les dates-clés

1871 Âgé de 20 ans à peine, Franz Philippson fonde une banque avec le soutien financier du banquier Jacques Errera.

1875 Ouverture d’une filiale à Paris.

1881 La banque est impliquée dans la fondation d’un groupe ferroviaire (devenu CFE), et, ultérieurement, dans la création de nombreuses autres entreprises telles que la société Métallurgique de Prayon (actuellement Prayon), les usines métallurgiques d’Overpelt et de Lommel (devenues Umicore), Intercom (devenu Electrabel), Electrobel (actuellement GDF Suez) et Cofinimmo. La banque a également été très active au Congo.

1929 Décès de Franz Philippson.

1940 Seconde guerre mondiale. Exil de la famille juive Philippson. Jean Degroof, entré en 1912 à la banque, est nommé associé et participe à la direction et au contrôle de la banque.

1955 Création de la société Mupagemo qui deviendra plus tard l’organisme de contrôle de la banque. Mupagemo sera dissoute en 1998.

1961 La banque adopte la raison sociale Jean Degroof & Cie. Après le décès de Jean Degroof en 1965, la banque s’appellera définitivement "Banque Degroof".

1987 Lancement d’activités au Luxembourg, et ensuite à Genève.

1999 Acquisitions en France et aux Pays-Bas. D’autres rachats suivront.

Après la guerre, la banque F.M. Philippson a été rebaptisée Jean Degroof & Co, avant de prendre l’appellation Banque Degroof. Malgré ses origines modestes il était le fils d’un mécanicien des chemins de fer Jean Degroof fut, grâce à sa femme, introduit dans les plus hautes sphères. Il était très ami avec le cardinal Van Roey, un soutien grâce auquel il a pu obtenir une audience auprès du pape. Il était également très lié avec Fernand Collin, de la Kredietbank, et avec le bourgmestre de Bruxelles, Lucien Cooremans.

Après la guerre, Degroof détenait 19% de la banque, une participation qui sera placée plus tard dans la société Mutuelle de Participations et de Gestions Mobilières et Immobilières (Mupagemo). Cette société a été fondée en 1955 par les frères Verhaegen, des amis des Degroof, qui se sont fait une réputation en tant que producteurs des sommiers Lattoflex, une société vendue plus tard à Recticel.

Christian Degroof, aujourd’hui âgé de 50 ans, a découvert récemment le rôle prépondérant joué par Mupagemo dans l’actionnariat de la banque. Christian Degroof est un descendant de la famille Degroof: Jean Degroof était son grand-oncle et Marcel Degroof, qui a contrôlé la banque au nom de la deuxième génération de la famille, était son oncle (voir graphique).

En 1997, Christian Degroof, accompagné de sa sœur Anne-Catherine, avait intenté une action en justice contre la banque. Ils voulaient obtenir toute la clarté quant au traitement du patrimoine de leur grand-père Juul qui, lors du décès de son frère Jean, avait reçu des actions de Mupagemo et de la banque. Ils cherchaient également à en savoir plus sur le patrimoine de leur père, Jean-François qui, par un coup du sort, était décédé quelques jours avant leur grand-père.

A l’époque, les sommes en jeu s’élevaient à plusieurs centaines de millions de francs, mais le différend s’était réglé par une transaction. Mais depuis, les choses ont de nouveau évolué et Christian Degroof a ressorti ses dossiers. Mais comme à l’époque, quand il prend contact avec la direction de la banque, il se heurte à un mur. C’est la raison pour laquelle il a décidé de publier l’histoire de la famille Degroof et les mouvements dans l’actionnariat de la banque sur un site internet (www.sagadegroof.com). "Ma famille ne s’est pas comportée correctement et la banque ne veut pas m’aider pour faire la clarté sur cette affaire", explique Christian Degroof.

Manque de transparence

Dans le portrait qu’il dresse de la banque et des membres de sa famille, Christian Degroof met un accent tout particulier sur Mupagemo qui, en 1988, détiendra finalement 100% de Degroof. Pour lui, ce holding intermédiaire a été utilisé afin de masquer l’identité des véritables actionnaires de Degroof. Il avance également que le statut de l’institution financière une société en commandite n’offrait pas de véritable transparence.

D’anciens actes de Mupagemo ne permettent effectivement pas d’y voir très clair dans l’actionnariat de la société. En 1965, par exemple, la société immobilière Imofig qui est toujours une filiale de Degroof s’est portée garante d’une augmentation de capital de 25 millions de francs belges dans Mupagemo. Et en 1970, lors d’une nouvelle augmentation de capital de Mupagemo, Imofig est encore intervenue comme structure intermédiaire pour une partie qui n’a pas souhaité dévoiler son identité.

Quoi qu’il en soit, les actionnaires de ces sociétés ont profité de nombreux mouvements de cash. Selon des actes du Moniteur belge, pour la seule période 1972-1976, ils ont perçu 56,8 millions de francs (1,4 million d’euros) de dividendes.

Finalement, Mupagemo a été dissoute en 1998, à l’époque à laquelle la banque Degroof a changé de statut, passant d’une société en commandite à une société anonyme. Les actionnaires ont peut-être décidé de mettre un terme à cette structure, estimant qu’elle était devenue trop risquée.

L’acte de dissolution octroie un cinquième des actions de la banque à quelques-uns de ses dirigeants. Il s’agit, entre autres, des enfants de Marcel Degroof, mais également de l’actuel président du comité de direction de la banque, Regnier Haegelsteen, et de trois autres cadres de la banque: le président Alain Philippson et les administrateurs Alain Siaens et Alain Schockert. Haegelsteen, Philippson, Siaens et Schockert contrôlent, avec quelques autres actionnaires, la banque.

La liste des anciens administrateurs de Mupagemo, dont certains sont décédés, dévoile quelques grands noms de familles connues comme Charles Ullens de Schooten et Hugues van der Straten-Ponthoz.

Connexion panaméenne

Enfin, il semble y avoir une raison de ne pas faire toute la clarté sur l’actionnariat de Mupagemo: la connexion panaméenne. Un acte publié au Moniteur belge en 1966 mentionne la société panaméenne Phasa Corporation comme actionnaire de la structure intermédiaire de Degroof. Et en 1970, la société Robur Corporation, basée à la même adresse que Phasa Corporation, apparaît également au Moniteur en tant qu’actionnaire de Mupagemo. Dans les deux cas, un certain Cyrille Vander Vennet intervient en tant que fondé de pouvoir, mais rien ne dit qui lui a accordé ce pouvoir. Vander Vennet, décédé depuis longtemps, était, dans la période 1963-1972, administrateur de Mupagemo. A côté de cela, il était directeur honoraire de l’administration de l’enregistrement et des domaines au ministère des Finances.

Au cours de ses recherches, Christian Degroof a découvert que Phasa était une structure de son grand-oncle, Jean Degroof, destinée à héberger ses intérêts dans Mupagemo, et donc dans la banque. S’il est moins certain de la destinée de Robur, différents éléments semblent indiquer qu’elle faisait office de société écran panaméenne pour son oncle, Marcel Degroof.

Bien entendu, l’usage de constructions offshore n’équivaut pas systématiquement à de l’évasion fiscale, mais c’est quand même parfois le cas. Christian Degroof est convaincu que dans le cas qui nous occupe, c’est bien d’évasion fiscale qu’il s’agit. Et toujours selon lui, aujourd’hui, les sociétés panaméennes ont été liquidées.

"Il s’agit d’une affaire qui ne nous concerne pas mais à laquelle nous sommes mêlés parce que nous portons le même nom que la famille", nous a fait savoir Regnier Haegelsteen, président du comité de direction de la banque.

"J’avais entendu que ces histoires de famille étaient réglées, mais voilà que Monsieur Degroof revient à la charge. Il remue le passé pour exercer des pressions. Je vois cela presque comme du chantage. Est-ce une personne qui cherche à nous nuire ou a-t-il d’autres intentions", se demande encore le président du comité de direction de Degroof.

Regnier Haegelsteen explique n’avoir aucune certitude quant à la composition de l’actionnariat de Mupagemo. Il a également déclaré n’avoir aucune idée de la connexion panaméenne de la société. Il tient également à préciser que plus aucun membre de la famille Degroof n’était encore actionnaire, cadre ou membre du personnel de Degroof.

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